Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 07:00


 angouleme-2013.jpg

 

avec Thomas Gabison, Jean-Louis Gauthey, et Jean-Christophe Menu

Débat animé par Stéphane Beaujean


Angouleme Thomas GabisonAngouleme Jean-Louis-GautheyAngouleme JeanChristopheMenu
 

Introduction


angouleme-40-ans.jpgAu festival d’Angoulême 2013 étaient mises en exergue les problématiques du monde de l’édition. Parmi les « Rencontres du nouveau monde », au beau milieu des stands des éditeurs indépendants, des professionnels du livre se sont réunis pour exposer leurs difficultés et réfléchir aux enjeux actuels de la bande dessinée. Autour d’un animateur (Stéphane Beaujean, critique BD aux  Inrockuptibles), trois éditeurs se sont invités à la table ronde : Thomas Gabison (co-directeur de la collection bande dessinée chez Actes Sud), Jean-Louis Gauthey (éditeur et directeur artistique chez Cornélius) et Jean-Christophe Menu (fondateur des éditions L’Apocalypse, maison créée en 2012 dont les premiers livres ont été publiés trois mois auparavant)

 

Première partie : présentation des intervenants

Une fois les intervenants installés, Stéphane Beaujean lance un premier tour de table avec la question « pourquoi devient-on éditeur ? ». Une occasion de revenir sur le parcours des trois éditeurs présents et de nous présenter leur travail.

Tous ont été attirés très jeunes par la bande dessinée. Jean-Christophe Menu confie même qu’à l’âge de 9 ans, il écrivait déjà des petites bandes dessinées avec ses amis, en prenant soin d’inscrire « les éditions Zéro » au bas de chaque couverture. Mais très vite, il prend en horreur la BD « classique » et s’intéresse aux frontières du genre, recherchant surtout une marginalité formelle. Cette obstination l’a d’ailleurs amené en 2011 à quitter les éditions L’Association, dont il avait été l’un des fondateurs, pour recréer une structure qui lui permette de faire ses propres choix éditoriaux. Jean-Louis Gauthey, lui, avoue avoir appris à faire des livres en les détruisant (« pour voir comment c’était fait »), puis en les ratant. Cette anecdote provoque quelques rires dans le public, mais en dit surtout long sur les débuts forcément chaotiques d’un éditeur indépendant. Grâce aux retours de ses lecteurs, cependant, ses différentes tentatives ont été de plus en plus abouties, jusqu’à faire de Cornélius une maison d’édition reconnue. À l’inverse, Thomas Gabison s’est aussi plongé très tôt dans la bande dessinée, mais a commencé comme graphiste. Il s’est tourné petit à petit vers l’édition en lançant une revue de bande dessinée, puis la collection bande dessinée chez Actes Sud. À l’origine, cette collection s’est créée autour d’un collectif de jeunes dessinateurs israëliens, Actus Tragicus, porté par la dessinatrice Rutu Modan. Sans cette rencontre, la collection bande dessinée chez Actes Sud n’existerait peut-être pas.

Stéphane Beaujean lance alors la question de la relation qu’un éditeur peut entretenir avec son auteur, une relation souvent perçue comme mystérieuse par le public. Jean-Christophe Menu se dit alors très proche de ses auteurs, puisqu’il suit de très près toutes les phases de la réalisation de leurs œuvres. Plus que dans l’édition traditionnelle, la bande dessinée impose un dialogue permanent entre l’éditeur et l’auteur. S’il déclare échanger entre cent et cent cinquante mails avec un auteur pour chaque œuvre, il tente de ne pas donner d’orientation éditoriale particulière, se contentant d’aiguiller l’auteur si celui-ci le demande. Thomas Gabison va plus loin dans sa relation aux auteurs : pour lui, l’éditeur doit avoir un regard assez singulier sur le monde pour pouvoir apporter sa vision à l’auteur. Il impose une certaine politique qui fait la ligne éditoriale de la collection : pas de résumé en quatrième de couverture, par exemple, car c’est l’image qui doit tout raconter. L’intervention de l’éditeur dans l’œuvre est donc un équilibre difficile à trouver, et tous s’accordent sur le fait qu’il est très complexe pour un éditeur de savoir jusqu’où il peut se permettre d’aller. Un problème délicat que Jean-Louis Gauthey essaie de résoudre en « s’intégrant de manière discrète » dans les bandes dessinées qu’il publie. L’éditeur est en fait comparable à un metteur en scène de pièce de théâtre. S’il intervient parfois dans la mise en scène, il essaie de ne pas trop prendre le dessus sur la narration et le discours, car « le but de la mise en scène est de mettre en lumière celui qui parle ».

 

Deuxième partie : les difficultés rencontrées dans l’édition et les techniques de réalisation.

Pour que le public se rende compte des difficultés quotidiennes de l’édition, Stéphane Beaujean propose ensuite aux trois éditeurs de présenter en détail un album dans lequel ils se sont particulièrement investis. Parmi les nombreux livres qui jonchent la table, chaque éditeur en choisit alors un.
 
Thomas GabisoAnders-Nilsen-Des-chiens-de-l-eau-01.gifn décide de décrire Des chiens, de l’eau, une bande dessinée d’Anders Nilsen, traduite par Vincent Delezoide en 2005. C’est le deuxième livre publié dans la collection. Si cette bande dessinée l’a tant marqué, c’est parce qu’elle fut  une erreur, ou plutôt un échec commercial dû à une erreur esthétique. En laissant le choix du format à l’auteur, c’est en grand format que le livre est paru, avec des marges plus importantes que prévu. Le livre s’est alors avéré « trop blanc », donnant une impression de vide aux lecteurs potentiels alors que l’histoire était pourtant particulièrement réussie. Seuls 600 exemplaires ont été vendus d’un livre qui aurait dû, selon Thomas Gabison, avoir beaucoup plus de succès. Une erreur qu’il ne reproduira pas, puisqu’il diminue maintenant au maximum tout ce qui est de l’ordre du décoratif en fonction de ce que demande l’histoire.

 

Isabelle-Pralong-Oui-mais-il-ne-bat-que-pour-vous-01.gif
Le débat du format d’une bande dessinée est apparemment récurrent dans le milieu éditorial, puisque Jean-Christophe Menu se rappelle alors qu’il était l’un des sujets de désaccord entre lui et les autres membres de L’Association. En effet, il tient à parler d’un livre qu’il avait publié dans son ancienne maison d’édition et dont il regrette les choix éditoriaux : Oui, mais il ne bat que pour vous d’Isabelle Pralong. Comme Thomas Gabison, Jean-Christophe Menu juge que le format trop grand, trop épais de l’album a pu nuire à ce « petit chef-d’œuvre ». Si la forme ne correspond pas au fond, c’est parce qu’il a fallu faire entrer ce livre dans l’une des collections de L’Association, entraînant ainsi une harmonisation nécessaire qui ne convenait pas à ce livre. À l’Apocalypse, Jean-Christophe Menu tente au contraire de ne pas « faire systématiquement rentrer les choses dans des formats », notamment en essayant de développer une réflexion sur les détails qui participent à la fois à un livre particulier et à la cohérence du catalogue en général.

 

 

 

Angouleme-Pepito.jpg

 

 

Jean-Louis Gauthey choisit quant à lui de parler de Pépito, de Luciano Bottaro, un auteur qu’il admire beaucoup. Publiés d’abord chez l'éditeur Renato Bianconi en 1952, les albums de Pépito étaient édités en petits formats et à très bas prix. Les originaux étant perdus, les seules sources de Jean-Louis Gauthey étaient donc ces petits formats. Le premier travail important a donc été un travail de restauration, puisque ces albums étaient très abîmés. L’idée était alors d’évoquer le personnage de Pépito de le reprendre en en faisant une œuvre nouvelle plutôt que d’éditer une sorte de fac-similé. Pour cela, Jean-Louis Gauthey a notamment recréé des gammes de couleurs plus simples, en s’inspirant des albums qu’il avait sous la main mais en cherchant aussi à se rapprocher plus de l’esprit de Luciano Bottaro.
 

 

 

 

 

Troisième partie. Pourquoi continuer à faire des livres ?

Le livre connaît actuellement une évolution majeure, certains parlent même de révolution. En effet, la numérisation qui a pour conséquence la dématérialisation des supports, à laquelle s’ajoutent la surproduction et la conjoncture actuelle, nous conduisent plus que jamais à réfléchir sur la fabrication des livres et leur avenir. Pourquoi continuer à faire des livres ? Thomas Gabison, Jean-Christophe Menu et Jean-Louis Gauthey ont tenté d’éclairer cette problématique en proposant quelques pistes de réflexion.

Lors de cette table ronde, les éditeurs ne semblaient pas inquiets face à l’avancée du numérique.  En revanche, ils s’accordent pour dire que leur plus grande angoisse est la fragilisation du réseau des librairies indépendantes par les grandes structures commerciales que sont Amazon et Google qui conduisent la population à ne plus se rendre chez les libraires pour acheter des ouvrages. Jean-Louis Gauthey nous dévoile qu’Amazon représente 10% de son chiffre d’affaires annuel et se place donc en première position dans leur clientèle. Un chiffre plutôt inquiétant quand on sait que lorsqu’un client représente plus de 20% du chiffre d’affaires de la librairie, il acquiert alors un statut particulier de « donneur d’ordre » et c’est en ce sens qu’une grande dépendance s’instaure. Ces acteurs désincarnés comme Amazon ont une position principale en matière de référencement et on peut imaginer qu’ils feront payer tôt ou tard l’exposition des ouvrages sur leur site. Un des problèmes soulevés par nos éditeurs concernant ces sites internet d’achat en ligne est que la population les utilise pour trouver des ouvrages qu’ils ont en tête et non pour en découvrir de nouveaux. Par le biais des nouvelles technologies, ces grands groupes commerciaux peuvent alors cibler les préférences de leurs clients afin de leur proposer des produits similaires qui seraient susceptibles de leur plaire.  C’est à ce niveau que la librairie revêt son intérêt principal. En effet, une librairie c’est aussi « une ligne éditoriale » puisque le libraire a vocation à sélectionner et proposer des ouvrages tout en amenant ses clients à découvrir des livres auxquels il ne se serait jamais intéressé sans les recommandations et les conseils avisés d’un professionnel. Mais l’exhaustivité dans une librairie est illusoire et il est donc difficile pour elles de rivaliser avec de telles structures commerciales de vente en ligne.

En ce qui concerne le numérique, les éditeurs se rejoignent sur le point suivant : les révolutions techniques sont amenées à bouleverser le domaine du livre dans les années à venir mais pour le moment l’avenir est encore incertain et difficile à imaginer. En revanche, ce qui est visible aujourd’hui selon Jean-Louis Gauthey c’est l’usage que veulent faire les marchands des avancées techniques. La manière dont sont traitées les nouvelles technologies est pour lui représentative de ce que l’être humain est capable de faire d’une invention dans ses premiers temps ; à savoir, transférer sur le numérique ce qui existe déjà sur le format papier tout en faisant payer le prix fort aux utilisateurs. Jean-Louis Gauthey montre bien qu’à ce jour, il s’agit simplement de transférer tel quel le support papier directement sur la tablette. Il n’y a pas véritablement de volonté pour créer une valeur ajoutée au support. Pour lui, les tablettes et les liseuses ne sont qu’une simple évolution du support qui peut être comparée à la révolution que fut il y a quelques années le livre de poche. « Les liseuses proposent un réel saut technologique mais elles ont le même défaut que leur ancêtre, le livre de poche, un format contraint. »[1]. Il semble que le format numérique n’ait pas exploité toutes ses facultés ; il est donc loin d’être un produit fini. Il est à concevoir comme un complément au support papier et pourquoi pas comme une alternative à des ouvrages limités par leur forme ou par leur intérêt.

Jean-Christophe Gauthey poursuit sa réflexion en proposant des idées sur ce que pourrait amener le fichier numérique que le format papier ne peut proposer :

 

– Un lien interactif en prenant pour exemple la bande dessinée de Luciano Bottaro intitulée Pépito. Imaginons alors, que dans sa version numérisée, on puisse cliquer sur la couverture et accéder à des informations relatives au travail de restauration et aux rééditions de l’ouvrage dans les années 60 et 90.

– L’association à du son et de l’image qui crée une connexion qui échappe à la 2D. On peut alors imaginer des liens hypertextes sur des mots qui renverraient à des sons, des images et des vidéos.

 

Laurent-Maffre-Demain-demain.jpg

Pour compléter ce dernier point, Thomas Gabison nous fait part d’un projet abouti en avril 2012 qui concernait le webdocumentaire en son et dessins. Tout commence avec un roman graphique à la croisée du documentaire et de la fiction : Demain, demain de Laurent Maffre qui raconte l’histoire des immigrés algériens dans le bidonville de La Folie à Nanterre, dans la banlieue parisienne. Pour élaborer l’ouvrage, l’auteur fait des recherches, mène des enquêtes et rencontre alors Monique Hervo qui va être une personnalité déterminante pour la suite de son projet. Monique Hervo est une femme qui s’est engagée contre la colonisation en 1959 et qui a vécu de nombreuses années dans le bidonville de La Folie pour aider les habitants. Durant toutes ces années, elle collecte sur place grâce à un enregistreur quatre pistes des témoignages dans le but de conserver une trace de leur histoire. Laurent Maffre et son éditeur Thomas Gabison partent donc à la recherche de subventions afin de restaurer les bandes et de les exploiter car ils entrevoient là un moyen de redonner la parole aux habitants de ce bidonville tout en apportant un complément à la bande dessinée. ARTE, coéditeur de cette dernière, apporte son aide et le travail peut commencer. À cause d’un délai restreint, Laurent et Thomas ont opté pour une forme très simple en réutilisant et développant la frise qui apparaissait sur la couverture du livre et dans laquelle ils ont intégré des puces pour déclencher les voix[2]. Le rapport à l’image est alors renforcé. C’est tout un monde qui reprend vie tout à coup ; les voix renforcent cette atmosphère intime et on est totalement absorbé par les souvenirs qui nous sont à la fois racontés et dessinés. Pour conclure, Thomas Gabison nous explique que le numérique est un outil pertinent à condition que les auteurs s’en emparent comme ils le feraient avec un crayon en « cherchant la mine parfaite pour dessiner le trait parfait ».

 

Conclusion

Séduites par le thème abordé par cette conférence « Pourquoi continuer à faire des livres ? » ; nous avons cependant été quelque peu déçues que les problématiques du numérique et de l’avenir du métier de l’édition ne soient que légèrement abordées à la toute fin du débat et ce, grâce à  l’unique question d’une jeune fille du public. Néanmoins, les réponses apportées par nos trois éditeurs nous ont permis de prendre conscience de la complexité de leur travail avec ses limites et ses difficultés et d’appréhender également le numérique comme un outil au service du livre qui doit lui apporter une plus value.


K. G & L. P, AS Bib
 

[1] Kaboom [Texte imprimé] : by Chronic'art : magazine de bande dessinée / [directeur de la publication Benoît Maurer]. - N° 1 (février/avril 2013)- . - Paris (145 rue de Belleville ; 75019) : 2B2M, 2013-. - n° : ill. en coul. ; 28 x 23 cm

[2] http://bidonville-nanterre.arte.tv/

Partager cet article

Repost 0
Published by KG & LP - dans bande dessinée
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives