Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 07:00

Nair-Le-Chat-karmique.gif





 

 

 

 

 


Anita NAIR
Le Chat karmique

Traduit de l'anglais
par Marielle Morin.
Éditions Philippe Picquier











 

 

 

 

La belle littérature a ceci de remarquable qu'on s'y fait toujours, en tant que lecteur, l'écho de notre monde. À l'auteur de nous proposer ses mots, à nous d'en faire des histoires. En effet, dès lors qu'il est lu, un texte se concrétise. Ainsi, à la subjectivité de l'auteur répond celle, enrichie, du lecteur. Au contact d'une littérature hébergeant en ses pages un monde fictif, on est amené à mettre sa vie en parallèle et à établir des corrélations entre ce monde fantasmé et sa réalité. D'autant plus si la plume est belle. Ainsi, la littérature promet un joli voyage au pays des mots, qui se décline selon la multiplicité de ses lectures possibles.


Embarquons à bord du Chat karmique...


Anita Nair y décline en treize nouvelles les vies sentimentales et spirituelles d'indiens expatriés aux États-Unis. Treize histoires qui portent en elles le parfum d'une Inde ancestrale et omniprésente. Treize voyages aux tréfonds de l'âme, qu'elle soit humaine, animale ou végétale. Treize contes ou préceptes, enchanteurs et pourtant pessimistes, qui viennent commenter les sociétés.



Une spiritualité prégnante


Toutes les nouvelles du Chat Karmique mettent en évidence la culture indienne, culture dont l'auteur se réclame principalement. En effet, originaire du Kerala (région du sud-ouest de la péninsule indienne), Anita Nair s'est un temps exilée en Angleterre et aux États-Unis, avant de s'installer à Bangalore. Malgré la diversité des situations qu'elle énonce dans son recueil, Nair propose un portrait assez homogène d'une communauté ambivalente, imprégnée de spiritualité alors même qu'elle joue le jeu de l'american way of life.

Cette spiritualité ambiante (se livrant tel un élément pittoresque à nos yeux d'Occidentaux) est issue principalement des principes de la religion hindoue. Ne serait-ce que le titre – karmique – est une allusion directe. En effet, les hindous croient en la réincarnation, le « karma » faisant référence aux actions de nos vies passées. De la même manière, les personnages des nouvelles ont conscience de n'être que maillons d'un cycle de vies où se succèdent inlassablement morts et renaissances, ce qui les conditionne dans l'appréhension de leur existence.


« Le chat karmique » :

« Quand une existence se désintègre, l'âme cherche une nouvelle incarnation. Une vie qui n'est ni la même que l'ancienne, ni totalement nouvelle, mais qui est la continuation d'une série.

Exister est souffrir. La souffrance a sa source dans le désir. On peut échapper à la souffrance en éliminant le désir et le besoin de posséder. Après tout, nous n'avons qu'une existence transitoire. »



Par métaphore, le choix d'Anita Nair d'écrire des nouvelles peut être significatif. En effet, chacune d'entre elles peut être appréhendée comme un nouveau cycle de vies puisqu'elles induisent autant de naissances, vies et morts à chaque nouvelle histoire, chaque fois qu'est convoqué le genre.


Ainsi, dans Le Chat karmique, la vie se manifeste dans chaque entité, aussi infime soit-elle. Soleil, Lune, Chat, Arbre, Mite sont d'une importance équivalente à l'Homme (dans cette logique, l'auteur utilise beaucoup la figure de la personnification). La faune comme la flore sont dotées d'émotions ; elles agissent toutes deux comme des forces qui dépassent les personnages, les guident et les réconfortent quand elles ne sont pas elles-mêmes protagonistes. Dans la nouvelle du « Chat karmique », par exemple, l'animal s'entiche de la femme qui l'accueille et rivalise tout à fait sérieusement avec le véritable époux.


Les hindous conçoivent la vie comme un rituel. De ce fait, tout acte est douloureux car il suppose un effort. Les personnages de Nair sont un peu dans cette logique, plongés dans une insatiable quête dont l'issue est si abstraite qu'ils s'y enlisent, conscients de porter en eux-mêmes une énergie qui les dépasse.



Danse des êtres


À la lecture des nouvelles, on décèle une ambiguïté dans le registre, celui-ci hésitant entre espoir et pessimisme. En effet, Anita Nair dépeint de façon récurrente un fond de grisaille qui traduit la monotonie des vies et la tristesse des êtres quand, déjà, toutes les nouvelles s'achèvent sur une déception ou une note triste. D'ailleurs, la dernière nouvelle intitulée « Mitologie » raconte l'histoire d'une mite enfermée dans sa solitude, soumise au passage du temps et qui n'a que peu de possibilités d'actions. N'est-ce pas un pessimiste présage pour l'Homme ?


En tous les cas, les personnages sont sans cesse rattrapés par leur solitude. Qu'ils soient déracinés ou délaissés, parents ou enfants, aïeux, amoureux, tous sont en quête (souvent destructrice) d'amour, de nouveauté, de confort, de liberté ou encore de respect.


« Le cœur d'une relative » :

« Et puis, il y a la relative. La relative, qui a besoin d'amour, qui n'aspire qu'à devenir dépendante, se nourrit du besoin que les autres ont d'elle.

Mais ne cédez pas à la pitié. La relative a horreur de ça, car elle a son amour propre. Elle sait se renfermer sur elle-même. La relative, ce pourrait être Norah, prisonnière du manuel de grammaire de la vie. »



Les nouvelles, puisqu'elles sont avant tout centrées sur les êtres, se font nécessairement l'écho de relations sentimentales. Souvent tristes, ces relations frôlent surtout les lieux communs et leur traitement ne vient aucunement nous bousculer dans nos a priori face au sentiment amoureux. En effet, les personnages constatent la dérive de leur couple (incompréhension, routine et mutisme sont leurs lots quotidiens) ou bien plongent à corps perdu dans des histoires insensées et cliché.


Quant à la sexualité, elle est omniprésente dans Le Chat karmique. En effet, elle s'immisce dans tous les foyers et tous les esprits et, chaque fois, revêt diverses formes. Quand un satyre arpente le métro en quête du nombril parfait puis viole une jeune fille. Quand une prostituée offre son corps à l'homme, mais que celui-ci préfère la tendresse et le dialogue. Quand une mite fait l'amour aux femmes de passage dans son antre en virevoltant autour d'elles. Quand un couple s'adonne à une sexualité routinière et obligatoire. Toujours, la langue est élégante, oscillant entre métaphores et descriptions réalistes. Finalement, plus que la sexualité qui, d'après un personnage, rend « immortel », Anita Nair rend hommage à la sensualité, plus diffuse et plus belle, qui émerge de la prose et la célébration des sens.



Modernité et tradition ou le choc culturel



En écho à la vie d'Anita Nair, les personnages sont des indiens expatriés aux États-Unis, à New York plus précisément. Nécessairement, les deux cultures sont convoquées ; la plupart du temps, confrontées tant elles sont différentes.


La déambulation, élément persistant sous la plume de Nair, vient matérialiser la profusion d'idées, de questions et réflexions qui occupent les protagonistes, arpentant « les chemins de la vie ». Ceux-là se promènent et nous livrent leur regard sur la société américaine, hésitant entre la confrontation et l'adhésion avec celle-ci.


Comment faire fusionner deux cultures antéposées de la sorte quand la nostalgie habitant ces expatriés se fait de plus en plus palpable ? En effet, le souvenir de leur Inde colorée, aux parfums enivrants, dans ses us et coutumes, vient sans cesse se confronter aux frontières temporelles et culturelles. Du fait qu'ils s'insèrent professionnellement et socialement aux États-Unis, les personnages se confortent dans un matérialisme illusoire où l'argent et le pouvoir sont rois, ce qui les éloigne de la réalisation de leur vérité éternelle, prêchée par l'hindouisme.


« La reine de la nuit » :


« Au moment où j'en comprends la cause, je suis saisi du mal du pays. Car je ne suis pas vraiment chez moi dans cette maison de l'Upper West Side. Mon chez moi, il est à des milliers de kilomètres d'ici. Sur la Côte de Jade, comme l'avait appelée un poète tombé sous le charme. Je ferme les yeux et m'embarque pour un voyage cosmique. Je me retrouve dans la maison de mon enfance. Ma mère est là. Ma mère qui est morte depuis longtemps. Nous sommes assis dans la cour, comme tous les soirs, et elle fredonne de sa voix douce un chant sur Krishna. La nuit tombe brusquement, comme toujours au Kerala. Ma bulle se dilate pour englober la musique de cigales imaginaires. Soudain, dans chaque buisson et dans chaque rocher, j'ai un compagnon. »


Cependant, la modernité est aussi montrée sous un jour positif, par l'exemple de la libéralisation des mœurs, quand une des protagonistes, homosexuelle, fait un pied de nez à ses parents et au mariage arrangé auquel ils aspirent pour elle. Dans cette logique, la place de la femme indienne aux États-Unis est aussi problématique. Partagée entre le respect des traditions de son pays natal et la nécessité pour elle de s'adapter à la vie américaine, la femme est l'exemple le plus parlant de l'enchevêtrement de la modernité et de la tradition dans les nouvelles de Nair. D'une certaine manière, elle tente d'affirmer son identité quand on la cantonne au rôle de mère et d'épouse.


« J'écris parce que cela me donne la plus grande des joies. J'écris parce que, quand j'écris, je ressens profondément mon identité — l'identité de quelqu'un qui a assez de courage pour présenter un miroir devant la société.»
1


Jeux sur les genres et influences


«  J'aimerais bien être capable de dire pourquoi le Kerala m'inspire comme il le fait. La seule chose que je sais, c'est qu'il m'inspire. Encore et toujours... C'est rageant de savoir que quoi que cela soit, cela se dérobe à la description. Peut-être est-ce la somme totale des couleurs, des odeurs, le paysage, les gens, leur esprit de contradiction et leur humour, la politique mesquine et les idéaux démesurés... Le simple fait d'y penser vous fait déjà comprendre une facette du Kerala, il se contredit lui-même. C'est peut-être cela qui est si stimulant pour l'écrivain que je suis..»
.2


Anita Nair s'essaye aussi au jeu de l'intertextualité dans Le Chat karmique en puisant dans des cultures très diverses, mais principalement occidentales. En effet, elle ressuscite les contes de fées, convoque les figures du Petit Chaperon rouge, de Barbe-Bleue, Boucle d'Or, la Belle au bois dormant... pour raconter ses personnages et les mettre face à leurs contradictions. Elle cite aussi la figure de l'auteur John Updike, évoque Le Roi Lear de Shakespeare ou contredit la formule « L'enfer, c'est les autres » du Huis-clos de Sartre. Elle établit un parallèle entre une princesse de Walt Disney, une divinité grecque et une autre, indienne. Parallèlement, elle se fait l'écho de sa culture indienne en convoquant le Mahâbhârata, texte sacré, et autres légendes hindoues. Toutes ces allusions ou clins d'œil participent de la mise à distance de l'histoire par le lecteur et expriment l'idée d'une mémoire sélective et complexe, intrinsèque à tout individu.

Surtout, Anita Nair écrit le réel autrement et par là, se réclame du Réalisme magique puisque elle décrit le quotidien plutôt réaliste d'expatriés indiens en le ponctuant d'éléments magiques, surnaturels (présages et sorcières peuplent ces récits).


Enfin, l'auteur joue avec les genres littéraires en envoyant valser les conventions qu'on leur attache : entre fable philosophique, conte ou poésie, sa prose hésite sans cesse. Perdre un temps son lecteur et s'amuser des confusions temporelles et identitaires semblent aussi résumer l'ambition de Nair. On retrouve cependant une structure, plus ou moins corrélative aux treize nouvelles, par laquelle l'auteur s'amuse à tendre un fil du macrocosme au microcosme. En effet, elle entame son récit par un discours métaphorique, une sorte de considération poétique qui nous extrait de la basse réalité avant de s'intéresser aux destins de particuliers.


« Le satyre du métro » :

« Sous les pieds de chaque New-Yorkais grouille un monde à part. Un royaume souterrain où se mêlent grisaille corrosive, vapeurs de chaux et fumées fuligineuses. Ce sous-sol infernal est sillonné en tous sens par des chenilles en acier froid et humide, au front impassible incrusté de lettres en métal fondu. Sur leur flanc s'ouvrent des bouches avides, gobant les lemmings qui s'y précipitent, pris de panique, dans un élan de suicide collectif. Le regard vitreux, ces créatures farouches s'agrippent aux entrailles du ver d'acier – comme autant de fœtus tenant dans leurs poings serrés manteaux, sacs et attachés-cases. »



Comme dit précédemment, la belle littérature a ceci de remarquable qu'on s'y fait toujours, en tant que lecteur, l'écho de notre monde.


Dans cette logique là, il existe de ces livres qui ne cessent de vous émouvoir et de vous interloquer bien après même que vous les avez refermés. Et d'autres qui vous amusent le temps de la lecture, dont vous parlez le lendemain et que vous oubliez le jour d'après. Le Chat karmique, d'Anita Nair, est de ceux-ci. Bien qu'on puisse saluer l'entreprise de l'auteur, ce recueil de nouvelles peine à venir déranger notre vision du monde et propose finalement un regard assez naïf sur les humains qui tend à dédramatiser leurs actes.

 

 

Chloé, A.S. Ed.-Lib.
 

 

 

Notes

1http://www.indereunion.net/actu/AnitaNair/interAnita.htm

2ibidem

 

 

 

 

Lire aussi l'article d'Héloïse.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives