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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 07:00

Conférence inaugurale
« Décryptages de Foucault et Wittig »
avec
Anne GARRÉTA
« Queer week »
Sciences Po Paris (Amphi Caquot

du 11 au 14 mars1


anne-garreta.jpg

 
Anne Garréta
 
 Normalienne, romancière et essayiste, Anne F. Garréta est née en 1962. En 2000, elle devient membre de l’Oulipo (l’Ouvroir de Littérature Potentielle), un groupe international de littéraires et de mathématiciens qui se définissent comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir », citation que l’on prête à Raymond Queneau (1903-1976), fondateur du groupe2. Maître de conférences à l’Université de Rennes II depuis 1995, elle est aussi enseignante à l’Université de Duke. Son premier roman, Sphinx, publié en 1986, rencontre un vif succès, elle le définit ainsi :

 

« […] une histoire dans laquelle la question de l’identité sexuelle et donc de la différence des sexes n’est nullement marquée dans le langage du texte. Le langage (et le langage le plus ordinaire) permet ceci, si on sait s’en servir.3 »

 

Parmi ses œuvres principales, nous pouvons citer son deuxième roman, Pour en finir avec le genre humain (1987), dont la quatrième de couverture précise qu’il est question « de neurones et de bagatelles, de chromosomes et de crabe tourteau, de charogne et de Chateaubriand, de charité et de codicilles, de taupes et de morphine, de quenottes et de chiennerie, de courtisanes et de chrysalides, de Gros-Nounours et Vandushock. »

En 1990, Ciels liquides raconte le destin d'un personnage perdant l'usage de la langue. Neuf ans plus tard paraît La Décomposition, roman qui prend pour protagoniste un serial-killer qui assassine les personnages de la Recherche du temps perdu. Enfin, elle a obtenu le Prix Médicis en 2002 pour son dernier ouvrage, Pas un jour. Enfin, en 2009, elle écrit en collaboration avec Jacques Roubaud Éros mélancolique, récit qui a consisté à mettre sous forme lisible le magma informe qu'ils ont trouvé  sur internet par une nuit d'hiver.

 

La conférence : première partie

Lors de cette intervention à l’amphithéâtre Caquot (d’une durée de 2h), au sein de Sciences Po, Anne F. Garréta présente la genèse du mouvement queer et propose une approche intéressante des philosophes et/ou des écrivains qui ont développé et mis en scène ces théories. Si elle se montre parfois assez drôle, son analyse, très juste et construite, correspondait parfaitement à un cours initiatique sur ce sujet. Dès le début de la conférence, elle n’hésite pas à réagir au discours de présentation de l’une des organisatrices, qui la qualifie d’ores et déjà de queer :

 

« Merci pour cette introduction qui tend à me désigner, à me caractériser déjà comme un animal un peu queer ou un peu étrange  puisque c’est ça le sens de queer, puisque je ne fais pas une chose à la fois, je suis obligée d’en faire plusieurs et quand je les fais j’essaye le plus souvent de faire que les caractéristiques même de l’identité qui sont soit de la mienne, soit des personnages, soient les plus problématisées possible. »

 

 Elle débute ainsi, en parlant de son premier roman : « Quand en 1986 j’ai publié ce roman Sphinx, je faisais un roman queer avant même que la théorie queer ne soit née ».  Cette histoire, qui relate une histoire d’amour entre A*** et Je, amène le lecteur à s’interroger sur sa projection sexuée, qu’il oublie pourtant au fil du récit en se laissant porter par cette écriture du souvenir. Le but étant de libérer le sujet de toute forme d’identité normative contraignante et limitative, Anne F. Garréta fait alors surgir un héros « grammaticalement invisible » en apparence mais qui en réalité s’affirme bien dans l’indifférenciation car il existe au-delà des classifications traditionnelles. Car ce qui dérange le plus Anne F. Garréta, ce sont bien ces limites imposées par une société hétéronormée et extrêmement codifiée. Celles-ci constituent pour elle une entrave, non seulement à la pensée, mais aussi à la création. Lors d’un entretien avec Eva Domeneghini, elle revendique d’ailleurs son désaccord avec cette sexualisation systématique :

 

« Ce qui est le plus gênant encore, c’est le caractère hégémonique, totalisant de cette sexualisation : elle écrase les différences entre les sujets, elle écrase les singularités, et par ailleurs somme chacun de représenter en tous lieux de sa vie et de sa personne les caractères de son sexe comme détermination absolue.» 4

 

 

Origines du phénomène Queer

Le phénomène queer réside essentiellement dans l’arc Nord-Atlantique, et plus particulièrement dans l’espace nord-américain. Ce phénomène émerge dans les années 90, suite aux activités de la Queer Nation. Ce groupe, fondé en mars 1990 à New York par AIDS et ACT UP, naît d’une révolte face aux violences anti gays et lesbiennes, qu’elles se manifestent dans la rue ou les médias. Connu pour ses slogans et ses outings, le groupe finit par prendre de plus en plus de place sur la scène médiatique, jusqu’à en devenir quasi institutionnalisé.

Par incidence avec les actions menées par la Queer Nation, les théories queer se pluralisent. Ces revendications ont ainsi contribué à valoriser et à légitimer les gender studies.

 

L’année 1990 reprend des événements fondateurs

La fondation de la Queer Nation, mouvement activiste, naît avec Teresa de Lauretis5, universitaire italienne qui a fait des études sur les positions sociales et géopolitiques des genres, des races et des sexualités ; c’est la première qui a fait émerger le terme queer. Avec sa revue Différences, elle repense la sexualité et le genre et brise le silence des études gaies et lesbiennes. Elle ajoute ensuite que « la théorie n’a pas précédé la pratique » car les théoriciens pensaient et percevaient déjà le queer. Mais l’ambition de Teresa de Lauretis  est vite déçue car elle fait face à la difficulté de décatégoriser les classes... En explorant les rapports entre genres, races et sexualités, ce qui serait queer selon elle serait le projet de déplacement, de queering, des paradigmes conceptuels dominants, n’en déplaise à certains !

Cette année marque aussi la volonté de dés-ordonner, dé-catégoriser, et donc de renverser le pouvoir dominant, queering signifiant littéralement « foutre le bazar, interrompre, mettre le bordel dans les catégories » pour reprendre les mots de Garréta. De ce terme découlent ensuite diverses acceptations, l’objet étant porté sur la sexualité queer, défini par le sigle LGBT (Lesbienne, Gay, Bi, Transexuel, qui tend aujourd’hui à s’élargir avec la lettre Q pour « questionning » et I pour « intersexué » )

L’épidémie de sida a aussi été l’un des éléments déclencheurs de cette théorie. Les membres issus de l’activisme Act Up fondent ce mouvement en 1993. La première intervention publique de ce groupe est primordiale, en avril 1990 ; Anne F. Garréta nous raconte la première invasion symbolique des queers vers un bar hétérosexuel à l’Est. En envahissant l’autre côté de l’île, ils s’échappent de leur ghetto et montrent leur refus d’invisibilité et de ségrégation à l’Ouest (à Greenwich plus précisément). Par cet acte de révolte, qui s’accompagne d’un kiss-in, ils démontrent que l’espace public est en fait entièrement hétérosexuel et n’est pas neutre.

 

Le terme queer, qui signifie dans sa première occurrence « soit une fausse monnaie, soit une excentricité, soit une étrangeté, soit encore une insulte [visant] tous les individus à la sexualité déviante », devient peu à peu un terme théorique qui interroge les sujets qui ne se reconnaissent pas dans l’hétérocentrisme (hétérosexuels compris). Si jusque-là cette appellation était employée dans un sens péjoratif, elle est ensuite reprise par provocation comme volonté d’affirmation.

Deux problématiques émergent alors de ces nouvelles théories. Dans un premier temps, définir son champ historique, soit « narrer dans un récit linéaire une histoire normative du queer » selon Garréta, tandis que l’histoire même du queer résulte d’une pensée anti-normative et plurielle.

 

Deviennent queer ensuite aux yeux de Garréta certains auteurs tels que Marcel Proust ou Virginia Woolf (en particulier dans Orlando où le héros éponyme change de sexe en plein cœur du récit).

Dans un deuxième temps, il s’agit désormais d’élaborer la théorie. Comment peut-on, justement, définir ce qui refuse d’être limité, assigné à un objet particulier ? Même un objet aussi évident que la sexualité « n’a pas de méthode d’analyse qui lui serait propre. »

 

Dès lors entre en scène David Halperin, auteur de Saint Foucault en 1995, (traduit en l’an 2000 par Didier Eribon chez EPEL). Helléniste, spécialiste de Platon et de la littérature antique, David Halperin avait été accusé d’être foucaldien. Il a décidé de revendiquer cette étiquette jugée infamante par ses détracteurs en montrant comment la pensée de Foucault, marquée par une inébranlable volonté de résister aux normes, pouvait servir de modèle théorique au mouvement gay. Loin de vouloir construire une « identité gay », il s’agit plutôt d’après lui d’inventer de nouvelles positions en marge de la normalité et de l’hétéronormativité. En s’appropriant les écrits de Foucault, il dégage ensuite son opinion propre par une position politique : l'identité gay est pour lui une « identité sans essence », jamais stable et qui ne se construit que comme un écart toujours renouvelé par rapport aux normes et aux « normalités ». Il figure ainsi l’un des premiers à proposer une définition du queer  comme : « tout ce qui s’oppose, qui diffère du normal, du légitime et du dominant. Le queer ne réfère nécessairement à rien en particulier, c’est une identité sans essence. » Cela paraît pour le moins contradictoire. Mais par essence, il entend « nature », son projet dessine ainsi la possibilité de défaire un genre que l’on nous attribuerait à la naissance et d’interrompre par là le régime de production des identités et des natures.

Le texte de Halperin sur Foucault montre également un intérêt supplémentaire en pointant quelles peuvent-être les origines de ces théories : c’est au tour de la French Theory de faire son apparition, qui comprenait les théories féministes et philosophiques dans l’Europe des années ‘70 et ‘80. Par ailleurs, la théorie queer est héritière du post-structuralisme, car en rendant visibles les discriminations homophobes, elle problématise les catégories identitaires potentiellement vectrices d’exclusion. Elle réclame ainsi la liberté de la contingence des êtres.

 

Anne Garréta poursuit et interroge la salle en posant une question oratoire : « Vous avez tous entendu parler de Jacques Derrida ? ». Face à un oui majoritaire, elle entame son analyse du philosophe à l’origine de la notion de déconstruction. Elle explique le grand objet de sa philosophie : « pointer ce qu’il désigne comme une métaphysique occidentale, celle de la présence ». Elle explique ainsi son entreprise queer comme une entreprise de déconstruction de catégories qui font une ontologie particulière des sexes et des sexualités. On retrouve ensuite cette idée dans des textes fondateurs de la théorie tels que ceux de Butler ou Sedgwick. Par ce processus de déconstruction, l’être se retrouverait ensuite « allégé de tout son fardeau métaphysique. »

Anne Garréta souligne aussi que la stratégie canonique de la déconstruction ne peut avoir lieu sans l’interprétation entre la présence et l’absence. En effet, pour s’affirmer dans la déconstruction, il faut passer par une étape de deuil, et donc d’absence. Par le processus de dénaturalisation, le queer réinvente donc sa présence.

 

Pourquoi faire de la théorie queer ?

Afin de répondre à cette question, elle évoque le champ des possibles qu’ouvre cette théorie. En analysant le fondement des identités et ses conséquences sur les pratiques et les politiques, elle propose d’avoir un regard différent sur le monde et sur la pluralité des êtres.

Aujourd’hui, la théorie queer aura bientôt un quart de siècle d’âge ! Mais qui sont ces théoricien(s)-nes ?

 

Judith Butler

Tout d’abord, elle nous dresse le portrait d’une philosophe fondatrice de ce champ d’étude : la fameuse Judith Butler. Philosophe féministe, elle théorise la performativité du genre. Non sans humour, Garréta aborde l’une de ses œuvres les plus connues, Trouble dans le genre, le féminisme et la subversion de l’identité6 (Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity publié en 1990, année phare du mouvement queer) et ajoute : « Butler brasse tout ce qu’on peut imaginer de French Theory et  met en lumière des courants contradictoires ». En effet, elle précise qu’elle aborde Luce Iragaray et Monique Wittig dans le même chapitre « en interprétant assez correctement Irigaray mais en faisant de la bouillie pour chat de Monique Wittig » (Elle commente son propos en ajoutant : « L’effet bouillie pour chat n’est pas très grave, ça arrive tout le temps dans la théorie et la philosophie, ne vous inquiétez pas c’est normal. »). Elle admet aussi la complexité de l’écriture de Butler, ce qui rend son accès difficile ; elle nous préconise ainsi de le lire en version originale !

D’après Butler, il s’agirait en fait de s’autodistancier pour redéfinir le genre.  Par « performativité du genre », elle montre en quoi l’« essence » n’est qu’une fabrication genrée. Il n’y a pas d’expression directe ou déviée d’une identité sexuelle biologique plus profonde. Selon Judith Butler, c’est la performance du genre qui, se déposant à la surface des corps,  finit par donner l’illusion d’une identité fixe et formelle (Elle avait d’ailleurs publié Bodies That Matter en 1993, qui signifie « ces corps qui comptent », qui ont le poids matériel de l’existence). Les apparences précèdent ainsi le sentiment d’une essence. En d’autres termes, Garréta nous prouve qu’elle pourrait se réapproprier la pensée sartrienne car : « L’existence sociale précéde[rait] l’essence subjective sexuée. » Elle constate que suite à cette lecture se dégage une certaine « euphorie » de liberté infinie de former sa propre performance de genre.

Partant de ce postulat, elle démontre que le processus de dénaturalisation et de défamiliarisation des catégories qui nous paraissent les plus fermes date de bien avant la théorie queer. C’est pour cette raison que l’on ne peut pas faire une histoire linéaire du queer. Il y a du sentiment queer avant la Queer Nation.

 

Eve Kosofsky Sedgwick

Anne Garréta aborde ensuite l’œuvre de Sedgwick, Épistémologie du placard (Epistemology of the closet) publiée en 1990 aux États-Unis. Elle va s’interroger au cœur de cet ouvrage sur les conséquences interprétatives qu’entraîne une lecture « sexualisée » des œuvres issues de la culture littéraire du XIXème et du XXème siècle. Grâce à cette étude, elle insiste sur notre perception et notre réception des œuvres, que sous-tendent des éléments structurants de notre culture occidentale. Afin d’étayer son propos, elle met en lumière les crises chroniques de la définition homosexuelle par les hétérosexuels.

Pour la philosophe, il s’agit de « structurer les fractures » afin de comprendre le mécanisme de déconstruction.

 

Michel Foucault

Pour revenir à l’importance historico-sociale du mouvement queer, Anne Garréta s’appuie ensuite sur les ouvrages de Michel Foucault. Elle cite son premier volume publié en 1976, La volonté de savoir, qui « historicise littéralement  le concept même de sexualité ». D’après lui, la sexualité a une histoire, c’est un régime discursif particulier qui a une origine et que l’on peut étudier. Par cette analyse, Foucault bat en brèche l’hypothèse répressive et démontre les incidences disciplinaires et politiques de la sexualité.

Ipso facto, le pouvoir ne réprime ni ne censure l’expression du désir mais il est d’après lui une force productive de subjectivités. La sexualité ne découle donc pas d’un ordre naturel mais est produite par des incitations à produire et à dire. Au XVIIIème siècle, la classification des homosexuels et des hétérosexuels est établie mais Foucault la démantèle en mettant en évidence « la contradiction interne des formes discursives qui prétendent saisir le sujet homosexuel et hétérosexuel ».

Sedgwick ne fait pas une critique classique ; pour Garréta elle a bien saisi la complexité du sujet en reprenant la généalogie de Foucault. Elle commente sa pensée en ajoutant que Sedgwick reconnaît que la distinction « homo/hétéro » ne tient pas debout, elle est intenable, incohérente. Pourtant, c’est au cœur même de cette incohérence que vient se tisser cette idéologie douteuse : « Plus c’est incohérent, plus c’est illogique, plus peuvent se nouer les réseaux du pouvoir et du savoir. »

 

Le platonico-marxisme
 
Au cours de cette deuxième partie de la conférence, Anne Garréta nous pose une nouvelle question :

À quoi sert le philosophe ?

Si l’on peut convenir que la première réponse qui nous vient aux lèvres est de connaître la vérité, Garréta fait un parallèle intéressant entre le rôle de la théorie queer et celle du philosophe et glisse un lien inattendu mais intéressant entre Marx et Platon.

En réponse à la question posée, elle affirme : « Comme la théorie queer, il doit permettre de mieux vivre et d’être dans la vérité. » Elle désigne ensuite le projecteur et nous explique que les vraies choses sont derrière mais que nous ne les voyons pas. Comme Platon le présente dans son allégorie de la caverne, nous devrions sortir de l’ombre et nous libérer de nos chaînes afin d’écarter les voiles qui nous cachent la vérité. Grâce à ce savoir, notre Idée sur le monde changerait radicalement.

Elle développe ensuite son concept « platonico-marxiste » en analysant la pensée marxiste. Selon cette dernière, le capitalisme est mourant car il contient des contradictions internes qui qui ne peuvent que l’amener à sa perte. Elle considère dès lors que les capitalistes sont aveuglés par l’idéologie et qu’il faut tirer le voile de cette « comédie » pour leur faire apparaître la vérité.

Par conséquent, l’entreprise critique que nous propose Sedgwick n’est pas seulement de révéler une vérité qui nous libérerait des illusions d’une sexualité construite historiquement, mais aussi de persévérer au-delà des catégorisations traditionnelles entre les homosexuels et les hétérosexuels, absurdes et illogiques, mais qui perdurent pourtant (à l’instar du modèle capitaliste pour les marxistes).

Garréta explique aussi la tendance générale à « proposer simplement une théorie féministe ou gay et lesbienne qui ferait des identités des essences », et qui justifierait les accusations portées contre Irigaray. Selon elle, il faut dépasser ces oppositions trop caricaturales et faussées.

Partant de ces constats, Garréta lie ses analyses au constructivisme : « On peut envisager la théorie queer comme défaisant les identités, les diffractant et pensant les catégories de genre et de sexualité comme le constructivisme. »


 
Qu’en est-il de l’histoire littéraire ?

Tout d’abord, si l’on considère que l’écriture dessert le genre, on admet ainsi qu’elle rend possible l’« expérience des limites », le dépassement et la transgression dans l’acception de Philippe Sollers. Pour Anne Garréta, l’écriture offre la possibilité de donner une vérité « travestie » au lecteur.

Elle compare Proust à un auteur queer et développe cette idée :

 

 « Proust est l’auteur le plus queer qu’il se puisse imaginer. Il faut la naïveté du narrateur enfant pour croire qu’il y a une frontière absolue entre le côté de chez Swan et le côté de Guermantes, et que rien ne communique entre ces deux côtés. Toute l’entreprise de La Recherche vise à nous rendre inscrutable l’identité sexuelle de tous les personnages. Vous les croyez hétéros, ils se révèlent invertis ou homos, vous les croyez homos, ils sont plus étranges que cela encore. »

 

L’auteur scrute ainsi les appartenances de chaque personnage pour se rendre compte que toutes les catégories qui organisent notre structure sociale ne sont pas cohérentes. Mais pour expliquer cela au lecteur, Garréta précise qu’« il faut des milliers de pages » !

À la fin de la conférence, elle cite également Virginia Woolf et qualifie son écriture de queer.



Le langage comme enjeu de pouvoir : le neutre selon Barthes
 
La pensée de Roland Barthes a aussi été influente car c’est l’un des premiers à avoir prophétisé la possibilité du neutre. Il définit cette utopie, et les difficultés rencontrées à vouloir promouvoir une écriture « neutre » : « Paradoxe du Neutre : pensée et pratique du non-conflit, il est contraint à l'assertion, au conflit, pour se faire entendre par la langue qui dramatise… comme s'il y avait dans la langue elle-même une force d'hystérie – ou d'hallucination affirmative.»

Comme pour Sedgwick, il y a selon Barthes quelque chose au-delà de la partition homo/hétéro qui semble articuler nos identités subjectives. La signification (du langage) et le sexe peuvent devenir des jeux, des objets de manipulation, de pouvoir, et déployer des pratiques sexuelles prisonnières de la prison binaire. D’après Sedgwick, il vaut mieux y échapper et se contenter des « hétérotopies » (des espaces autres qui hébergent l’imaginaire, comme le miroir) dont parle Foucault.

Anne Garréta poursuit la pensée de Barthes en développant l’idée d’un anti-formationnalisme : il n’y a pas de fondement à ce que nous vivons comme identité de genre/sexuelle, ce sont des catégories qui partagent et organisent un champ dans lequel nous prenons position. D’après l’auteure, il n’y a donc pas de nature réelle, ni du genre, ni de la sexualité.

En revanche, même si les catégories qui organisent notre subjectivité en termes de genre, de sexualité, de race, etc., sont contingentes, pourquoi y a-t-il une si grande homogénéité des subjectivations et des identités de genre ? Telle est la question que tentent de résoudre les théoriciens queer.

 

Scandale ’78 : « Les lesbiennes ne sont pas des femmes. »

Dans les années 80, la théoricienne féministe radicale française, Monique Wittig, s’inscrit dans l’histoire du féminisme. Dès 1968, elle représente l’une des têtes de file du MLF (Mouvement de Libération des Femmes). Cette époque est marquée par des banderoles percutantes telles que : « Un homme sur deux est une femme. » Figure phare du mouvement féministe ET lesbien, Wittig travaille aussi sur le langage comme outil de pouvoir. La pensée straight, recueil d’articles qui dénonce l’hétérosexualité comme système politique, est publié en anglais en 1992 puis en 2001 en français et s’impose comme un texte de référence pour les militant(e)s. 

En 1978, dans une démarche de dénonciation du rôle de la femme dans un contexte hétéro-normé auquel les lesbiennes refusent de se soumettre, elle déclare : « La femme n'a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes. » Ces paroles provoquent ainsi un grand scandale ! Face aux féministes essentialistes ou « différencialistes » qui vont jusqu’à revendiquer une écriture féminine (comme Hélène Cixous) ou du moins exister dans leur différence et leur féminité (comme Julia Kristeva), Monique Wittig crée un « remue-ménage » et propose une nouvelle thèse. En soulevant cette question : « Qu’est-ce qu’être une femme ? », Monique Wittig parle du résultat d’une opération théorique importante et subtile. Ce faisant, elle dénonce l’hétérosexualité non simplement comme étant un régime de plaisir et de désir mais en tant que système de reproduction du social. Comme on a pu l’entendre au cœur des nombreux débats qui agitent l’actualité autour de la question du mariage pour les personnes de même sexe, les défenseurs proclament que le régime hétérosexuel est celui qui s’impose comme le reproducteur du corps social. Les femmes y sont assignées et cantonnées au rôle de reproductrices sociales des individus, occupant une place à part dans ce régime et dans cette domination politique : « Ce n’est pas une affaire de corps mais de position dans un système de production et de reproduction des corps. »

 

Tocqueville : l’hypothèse qui dénaturalise le genre

Dans l’étude de la différence des sexes produite dans le régime (politique) de l’hétérosexualité, il convient également de souligner l’importance du travail d’Alexis de Tocqueville.

Dans le second volume de De la démocratie en Amérique, il anticipe l’analyse matérialiste qui tend à dénaturaliser la différence des sexes. Ce dernier se rend compte dès le XIXème siècle que cette fable de la différence des sexes ne peut pas tenir, dès lors que la démocratie envahirait tout. L’ « égalité de conditions » représentant pour Tocqueville moins un régime politique qu’un état social.  Il fait là une analyse anticipatrice de ce qui menace le monde entier, c’est-à-dire la passion de l’égalité. Car la démocratie en tant que manière d’être sociale encourage à l’égalisation des conditions, à l’arrêt des hiérarchies. Il en devient donc « impossible [d’arrêter] ce progrès de l’égalité ».

Afin de créer une inégalité et de faire disparaître cette « démocratie dangereuse », les Américains ont inventé et appliqué à l’unité domestique le principe de la division industrielle du travail, soit une ruse supplémentaire pour introduire l’hétérosexualité dans un régime de production. Cette division artificielle du travail (ménager) a pour conséquence vertueuse d’anticiper le féminisme des années 70.

De l’analyse de Tocqueville découlent des questions qui peuvent se lier directement au contexte sociopolitique qui nous interpelle, tel que le mariage pour tous. Garréta interroge l’amphithéâtre et nous invite à voter avec la question suivante :

 

« Le fait que les couples de mêmes sexes aient accès au mariage, est-ce une normalisation du désir et des sociabilités queer ? Ou, est-ce, à terme, une manière de queeriser l’institution du mariage et de la famille ? »

 

Ce mariage est-il alors une entreprise de normalisation d’une reconnaissance hétérosexualisante des couples homosexuels, ou s’agit-il d’un devenir queer de la société et de l’institution anciennement patriarcale de la famille ? Penchant originellement pour le deuxième choix de réponse, nous avons tout de même considéré la pertinence de la première possibilité de réponse.

La queerisation de la société ne tendrait pas comme certains peuvent le craindre à transformer cette dernière en un modèle homosexuel, mais à faire tomber les barrières de genres et les différences établies – par l’identité sexuelle – entre les sujets sociaux. De ce principe, Foucault évoquait l’éventualité de réinventer des familles queer qui ne soient pas patriarcales.

Ainsi, comment faire face aux réticences des autres, que l’on croyait « disparus », qui considèrent encore l’homosexualité comme une menace de détruire le patriarcat ?

Cela nous renvoie aux mouvements révolutionnaires des années 60 et 70, dont l’héritage aujourd’hui permet d’envisager un mariage pour tous, queerisant ou non, bien que la société semble avoir mauvaise mémoire… Ces combats ont notamment permis qu’aujourd’hui les termes mêmes de « mariage » et de « famille » aient pu se transformer et n’aient plus la même signification. Ces années de luttes ont été très porteuses sur le plan militant, philosophique, politique et littéraire et sont inscrites historiquement.

 

Deuxième partie de la conférence : débats

Le genre sexuel…

…et les réseaux sociaux

Est-il possible d’exister sur internet, sur les réseaux sociaux plus particulièrement, en tant qu’asexuel ? Est-ce qu’internet, si l’on considère cet outil comme une représentation de notre société actuelle, permet de se considérer en dehors de la norme homme/femme, homo/hétéro ? Qu’en est-il donc des intersexués et de l’intersexualité ?

Cette idée donc, du moins sa représentation, est totalement différente du neutre de Barthes. Elle s’inscrit, au contraire, plutôt dans une neutralisation du genre.

La question à déterminer, premièrement, serait de savoir si le « a » de « asexuel » est véritablement un « a » privatif, comme tend à l’exprimer notre langue française. Anne Garréta ajoute : « Moi, si j’étais les asexuels, j’essaierais d’abord de me trouver un autre nom » (rires). Pour elle, l’intérêt de l’asexualité réside dans la possibilité de défaire le régime de production de la sexualité, ce qui revient à en faire une pré-sexualité (bien plus qu’une privation) ; et relève d’un effort sur soi – si tant est que l’on puisse y parvenir. Elle suggère de répondre à cette question en lisant le second tome de L’histoire de la sexualité de Foucault, lorsqu’il se penche sur l’héritage de la culture antique en termes de technologie/technique de soi. En ce sens, Facebook permet de tenir un compte de soi-même sous le regard de quelqu’un d’autre (« définition minimale d’une technique de soi »). Elle nous livre ainsi un conseil intéressant : « Pour mieux comprendre ce que vous faites sur Facebook, je vous conseille de lire Foucault. »

 

…Et les rapports binaires au langage

En termes de langage comme obligation de définition, les nouvelles théories queer tendent à se rapprocher de Deleuze. En effet, elles préconisent d’utiliser un langage qui jouerait sur la multiplicité des sens, rompant ainsi avec le fascisme imposé par le langage. Le langage serait ainsi à la portée de tous et n’importe qui pourrait travailler/jouer avec le langage. Ce type de jeu permet par exemple de ne pas attribuer un prénom qui sexualiserait les êtres (en utilisant par exemple un prénom qui peut s’appliquer pour les deux sexes). On peut trouver d’autres désignations que elle/il, en jouant, transformant, anaphorisant le langage ; elle nous confie d’ailleurs : « C’est ce que je fais avec mes enfants. » Véritable violence sociale, la sexualisation excessive de la langue est considérée comme nuisible pour Garréta, elle préfère ainsi s’amuser à déconstruire la langue en effaçant les dimorphismes hommes/femmes. Elle propose de remplacer un pronom défini par un indéfini, et nous apprend dans son atelier d’écriture à rédiger en 20 lignes son autoportrait sans mentionner grammaticalement son sexe. Ces manipulations des mots, du langage, peuvent ainsi à terme ouvrir une brèche vers une autre perception/conception du monde et permettre de l’appréhender différemment.

Elle conclut par ces mots : « Il n’y a pas de différence de nature dans la langue littéraire et dans la langue quotidienne ». Elle nous incite à hybrider et à pluraliser la langue, quitte à la croiser avec d’autres, si les pronoms « elle/il », constituent une violence et sont vécus comme une domination.

 
Marianne et Brice, AS Édition-Librairie.


 Notes

1 Pour avoir le programme complet de la «Queer week », vous pouvez suivre ce lien : https://www.facebook.com/pages/Queer-Week-Sciences-Po/221143071314043

2 Ce travail peut se résumer en deux objectifs, l’un synthétique (que l’on appelle synthoulipisme), qui consiste à inventer et expérimenter des contraintes littéraires nouvelles, avec éventuellement un exemple de texte pour chaque proposition ; et l’autre analytique (anoulipisme), dont le but est de recenser tous les écrivains qui ont travaillé avec des contraintes, plus ou moins consciemment, désignés comme « plagiaires par anticipation ».

3 Entretien avec Anne F. Garréta par Eva Domeneghini, Eva Domeneghini & Ecrivains 2000, http://cosmogonie.free.fr/interview.htlm.
 
4 Entretien avec Anne F. Garréta par Eva Domeneghini, op. cit.

 

5 Traduit en français en 1995 aux Editions de La Découverte et préfacé par Eric Fassin.


6 L’un de ses ouvrages les plus connus développe sa théorie : Teresa de Lauretis, Théorie queer et cultures populaires. De Foucault à Cronenberg, La Dispute, coll. « Le genre du monde », 2007.




 



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Published by Marianne et Brice - dans EVENEMENTS
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