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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 07:00
chevaler Zifar











Anonyme
Livre du chevalier Zifar

XIVe siècle
Éditions Monsieur Toussaint Louverture
2009














C’est le genre de livre qui a rendu fou l’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, ce fameux genre du roman de chevalerie. Le Livre du chevalier Zifar, également intitulé Livre du Chevalier de Dieu, en est un des premiers, composé en langue castillane au début du XIVe siècle ; malheureusement, nous ne connaissons ni l’auteur ni ne possédons le manuscrit original : tout ce qui reste aujourd’hui sont le manuscrit de Madrid, du XVe siècle, conservé à la Biblioteca Nacional de Madrid, le manuscrit de Paris conservé à la BnF, daté de la fin du XVe siècle et superbement enluminé, ainsi qu’une édition imprimée, dite version de Séville, de 1512. Comme on peut le constater, il n’existe plus d’exemplaires de l’époque de sa première parution, et c’est sur la base des matériaux les plus anciens que Jean-Marie Barberá, docteur ès lettres, linguiste et maître de conférences en espagnol – rappelé de sa tranquille retraite –, s’attela pour quatre années au travail minutieux et titanesque que fut la traduction de cet ouvrage.

(Je me permets ici d’introduire un parallèle avec la nouvelle traduction extraordinaire par Guy Jouvet du classique anglais La Vie et les Opinions de Tristram Shandy, de Laurence Sterne – dont on connaît la dette envers Cervantès –, fruit délicieux de quinze années (!) de travail, aux éditions Tristram. Traducteur est un métier ingrat, – trop – souvent relégué dans l’ombre des auteurs. Je salue leur volonté, leur acharnement à nous délivrer la connaissance produite par des individus vivant au-delà des frontières des langues.)

L’histoire est la suivante : le chevalier Zifar est frappé d’une malédiction handicapante, celle qui veut qu’un cheval monté par messire meure au bout de dix jours. Son seigneur l’ayant pris en grippe pour cette tare à l’origine indéterminée, notre bon chevalier décide en concertation avec son épouse Grima de vendre tous leurs biens et de partir sur les routes, loin, pour rebâtir une autre vie. Après l’épisode d’un siège brillamment rompu par notre héros, la famille arrive dans un port. Mais alors, les catastrophes s’enchaînent : Garfin, l’aîné des deux enfants est emporté par une lionne ; le second garçon, Roboam, se perd dans la ville du port en suivant sa mère ; elle-même, accablée de chagrin tout en se remettant aux mains de Dieu, est bientôt enlevée par des pirates dans le but avoué de la bafouer… Et voilà notre brave Zifar sur le rivage, sa famille dispersée aux quatre vents mauvais, ne sachant que faire ; mais Dieu veille.


Beati immaculi in via qui ambulant in lege domini. « Heureux ceux qui sont intègres dans leur voie, qui marchent selon la loi de l’Éternel. » (page 78)

Zifar - AbirachedLe Livre du chevalier Zifar est, pour être plus précis, davantage qu’un roman de chevalerie. Il puise dans divers genres qui sont en vogue à l’époque, par exemple le roman courtois – le Livre est d’ailleurs contemporain d’Amadis de Gaule –, la matière de Bretagne – relative aux légendes arthuriennes –, mais plus encore, clairement inspiré du texte hagiographique de Saint Eustache. Il ne faut pas mettre de côté les influences occidentales et orientales qui sous-tendent subtilement le récit, influences qui se syncrétisaient à l’époque en Espagne, lorsqu’une partie de la péninsule ibérique vivait sous le régime du califat de Cordoue. Zifar, le nom en lui-même dérive de l’arabe msáfer (المسافر) qui signifie « voyageur », et dans cette aventure, on lui trouverait difficilement un nom plus approprié. En outre, l’œuvre fut probablement écrite à Tolède, ville considérée comme pacifique et tolérante par les communautés chrétienne, musulmane et juive.

Le voyageur en question s’arrête au royaume de Menton, dont au terme d’aventures il devient le roi. Commence la deuxième partie du livre, qui en compte trois, un manuel d’éducation pour les chevaliers et les hommes en général que délivre Zifar à ses deux garçons en un long monologue, agrémenté de paraboles et d’histoires, sous la bienveillance des préceptes divins. Ces deux jeunes gens étant des canons de probité, il leur est tout naturel de suivre les recommandations paternelles.

Car le Chevalier de Dieu est impitoyable. Qui ne se soumet pas à l’exigence divine est contre lui – plutôt contre Lui –, et doit subir le châtiment qu’il mérite ; le peu de considération d’autrui de l’époque affleure, qui dénote avec le royaume idéalisé de Menton, où tout le monde est censé prospérer.


« …Afin que vous ne contaminiez pas de votre trahison quelque autre contrée, je ne veux pas vous bannir de mon royaume, mais j’ordonne que l’on vous arrache la langue par le cou pour les laides paroles que vous avez proférées contre moi, et que l’on vous décapite, puisque vous avez pris la tête de ceux qui ont couru toutes mes terres. J’ordonne en outre que l’on vous brûle et réduise en cendres pour le feu et sang que vous y avez répandus. Et pour que ni les chiens ni les oiseaux ni aucun autre animal ne vous mangent, car ils seraient contaminés par votre trahison, j’ordonne que l’on prenne vos cendres et qu’on les jette dans le grand lac situé au bout de mon royaume, appelé « le Lac Sulfureux », où il n’y a jamais eu de poisson ni de bête ni rien de vivant au monde, car je crois bien que ce lieu a été maudit de Dieu et de ses saints, puisque, selon ce que l’on m’a laissé entendre, il sert de sépulture à l’un de vos bisaïeuls qui est tombé dans une autre trahison, tout comme vous. Disparaissez de devant mes yeux, et que Dieu ne vous tire jamais de ces eaux ! » (Page 205)

La troisième partie est consacrée au puîné Roboam – la primogéniture ne laissant pas le choix du successeur à la tête du royaume de Menton – qui s’en va lui aussi au devant d’aventures, qui le mèneront à un degré de reconnaissance plus élevé que Zifar son père. Ce qui frappe, c’est le sentiment de voir le fils reprendre le flambeau du père, de partir sur la route et d’achever glorieusement ce que le pater familias avait commencé.  De nombreux historiens ont vu cette troisième partie comme une version double de la première partie, avec le pilier central du manuel à l’intention des princes. Je dirais pour ma part qu’étant donné que l’on ne connaît pas la jeunesse de Zifar ni l’éducation qu’il reçut, somme toute bonne pour l’époque vu l’échelle sociale qu’il atteint, les préceptes de la seconde partie appliqués à Roboam confortent ce manuel et les préceptes inclus. On pourrait établir une lointaine analogie avec les Mémoires de Louis XIV pour l’instruction du Dauphin. Le Livre du chevalier Zifar était clairement un ouvrage-modèle devant être transmis.

Et c’est une heureuse transmission que nous délivrent les éditions Monsieur Toussaint Louverture : un livre médiéval de haute tenue, un document agréable à prendre en main et à feuilleter, contenant la préface de l’édition de Séville, une postface sur les contextes de l’œuvre par Juan Manuel Cacho Blecua, une traduction fluide et très plaisante, des illustrations de Zeina Abirached se fondant discrètement dans le texte… Une excellente surprise et une édition à part entière !

Yohann, A.S. Bib.-Méd.-Pat.


Site Monsieur Toussaint Louverture




Monsieur TOUSSAINT LOUVERTURE sur LITTEXPRESS

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Article de Pierric sur Temps gelé de Thierry Acot-Mirande




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Article de Marie sur Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes, de Julien Campredon,

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