Lundi 19 août 1 19 /08 /Août 07:00

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Antoine BLONDIN
L'Humeur vagabonde
La Table ronde, 1955
Gallimard, Folio, 1979
Réédition La Table ronde, 2011
Coll. La petite vermillon, 2011


 

 

 

 

 

 

 

Antoine Blondin, 1922 -1991

Si ce nom n'évoque rien aux jeunes générations, c'est que parmi les grands talents d'après-guerre, seuls quelques auteurs sont restés dans la mémoire littéraire. À chaque rentrée littéraire, les lauréats une fois choisis, revient cette interrogation : de qui nous souviendrons-nous dans 10, 20… 50 ans ? Le cas d'Antoine Blondin est là pour nous rappeler que les prix littéraires n'assurent en rien la pérennité d'un auteur. Vu comme le talent le plus prometteur de sa génération, Antoine Blondin n'a que très peu écrit. L'Humeur vagabonde est son troisième roman, il n'en écrira que cinq.

Issu d'un milieu bourgeois intellectuel, d’un père journaliste et d’une mère poète, il grandit à Paris. Ses parents fréquentent les beaux milieux du début XXe (ils se sont connus grâce à Colette). De nombreux cahiers, dont Journal d'un poète qui date de 1936, attestent qu'Antoine Blondin avait de l'intérêt pour l'écriture depuis le lycée. Il fréquente à son tour le milieu littéraire : Roland Laudenbach (proche d'Action Française, directeur de la revue Prétexte et fondateur de la maison d'éditions La Table Ronde), la troupe de Jean Cocteau… Il étonne tout le monde en acceptant de partir au STO en juillet 1943.

Il revient deux ans plus tard, sans plus guère d'illusions sur le monde. Il reprend son activité de journaliste en menant différentes rubriques (politique, art, sport...) dans plusieurs revues et magazines.

En 1949 paraît son premier roman, L'Europe buissonnière, aux éditions Froissard. Il reçoit le prix des Deux-Magots. Cette publication lui permet de rencontrer Marcel Aymé qu'il admire et dont il connaît bien l’œuvre. Mais aussi Roger Nimier, qui lui fera rencontrer le reste du futur groupe des « Hussards ». Les « Hussards » Michel Déon, Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent se retrouvent à l'occasion de la rédaction d'une préface pour le roman L'Amour vagabond d'André Fraugneau. Auteurs identifiés politiquement à droite, ils s'insurgent contre la IVe République de Vincent Auriol. Antoine Blondin critique vertement la plupart de ses contemporains, Sartre, Prévert, Claudel... D'autant qu'il participe à la revue Rivarol à partir de 1951.

En 1954, Antoine Blondin intègre la rédaction de L’Équipe, quotidien sportif. Journaliste reporter sur le Tour de France, ses interventions et ses articles se font remarquer. La critique dit qu'il réinvente la littérature sportive. Il continue cependant à participer à d'autres publications dont Elle, magazine féminin par excellence. Antoine Blondin est ravi par cette alliance incongrue de deux publications qui ne partagent rien : « [je] savoure le rapprochement : je suis probablement la seule personne à écrire dans le quotidien sportif et dans le magazine féminin. Mais je m'en accommode extrêmement bien ».

En 1955 paraît L'Humeur Vagabonde dont l'accueil reste mitigé. En 1959, Un singe en hiver paraît et reçoit le prix Interallié, la critique est enthousiaste et pose Blondin comme un des auteurs les plus talentueux de sa génération avec un style bien reconnaissable. Sa carrière littéraire s'achève avec la parution de Monsieur Jadis en 1970.



Bibliographie

L'Europe buissonnière, Prix des Deux Magots 1950, rééd. La Table Ronde 1979
Les Enfants du bon Dieu, « La Petite Vermillon », 1973
L'Humeur vagabonde, La Table Ronde, 1955
Un singe en hiver, Prix Interallié 1959, La Table Ronde, 1959
Monsieur Jadis ou l’École du soir, La Table Ronde, 1970
Quat'saisons, Prix Goncourt de la Nouvelle, La Table Ronde, 1975
Un garçon d'honneur, La Table Ronde, 1960
Certificat d’études, La Table Ronde, 1977
Sur le Tour de France, Hachette 1977, « La Petite Vermillon » 1993
Ma vie entre les lignes, La Table Ronde, 1982
O.K Voltaire, rééd. Cent Pages, 2011
Oeuvres romanesques, La Table Ronde, 1988
L'Ironie du sport, éd. François Bourin, 1988
Le Flâneur de la rive gauche, entretiens avec Pierre Assouline, rééd. La Table Ronde, 2004
Oeuvres, « Bouquins » éd. Robert Laffont, 1991.

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Pour les cinéphiles, L'Humeur vagabonde a été adapté au cinéma par Edouard Luntz avec Jeanne Moreau et Michel Bouquet en 1972. (L'affiche fait sourire par sa parfaite reprise de la situation du personnage : un petit poisson menacé, une fleur à la bouche.)


 De même qu'Un singe en hiver par Jean Verneuil avec Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo en 1962.

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L'Humeur vagabonde

 

« Après la Seconde Guerre mondiale, les trains recommencèrent à rouler. On rétablit le tortillard qui reliait notre village à la préfecture. J'en profitai pour abandonner ma femme et mes enfants qui ne parlaient pas encore. Ma femme, elle, ne parlait plus. C'est donc dans un grand silence que je pris le chemin de la gare […]. »

 

D'après Antoine Blondin, toute L'Humeur vagabonde se retrouve dans ces cinq premières phrases du roman.

À 26 ans, Benoît Laborie, notre modeste protagoniste, décide de « monter à la capitale », comme on monte l'échelle sociale, les marches de la gloire. Marié à Denise un peu par hasard durant l'Exode, le couple est mal assorti, a des enfants et ne se parle pas beaucoup. Cette petite famille de cultivateurS s'est installée dans le village d'enfance de Benoît où sa mère vit toujours. La « mère Laborie » comme on l'appelle, veille au grain : son fils unique, né à Paris, prédestiné à y vivre et bachelier avec ça ! Elle fait tout pour que Benoît réalise le rêve de succès qu’elle lui a tracé. Hors de la capitale, point de salut.

Les bras chargés de cadeaux un peu désuets (une bonbonnière remplie de pâtes de coing, une azalée du jardin, un poulet fermier), Benoît abandonne tout et part pour Paris. Il compte sur les quelques contacts que sa mère y a gardés, des parents éloignés, un ancien sénateur... Seulement, en août, Paris est désert, personne ne l'accueille ni ne se souvient de qui il est. Ce séjour devient un patient apprentissage de l'errance. Partagé entre la désillusion et l'espoir d'un grand avenir, Benoît parcourt la cité sans grand objectif et vit de menues aventures drolatiques et poétiques : une visite du cimetière du Père-Lachaise l'amène en garde à vue, une chambre dans un hôtel peu recommandable crée un quiproquo délectable... Le rêve parisien s'évapore au bout d'une semaine et Benoît Laborie « redescend » pour la Province retrouver Denise qui, finalement, lui a manqué.

Cette scène émouvante des retrouvailles est gâchée par la mère de Benoît qui assassine d'un coup de carabine bien campagnarde sa belle-fille (qu'elle ne portait d'ailleurs pas en bien haute estime). Il s'ensuit un procès qui renverse toute l'expérience qu'a pu avoir Antoine de Paris, où il retourne vivre tout autre chose.



L'écriture de Blondin : le mythe de L'Humeur vagabonde

 

« Balzac a écrit la mort du Père Goriot en une nuit, la mort du Père Goriot c'est quand même un morceau assez long. Bon je suis pas Balzac, alors, je tourne comme ça autour du pot […] je crois que je vais écrire un roman en deux jours. »

 

La littérature produit de grandes histoires sur les conditions d'écriture de certaines œuvres, quelquefois anecdotiques, qui font de l'acte d'écriture une histoire en elle-même. Ainsi, tout le monde sait que Sur la route de Jack Kerouac fut tapé sur un seul et même rouleau en un mois, quasiment sans arrêt. La genèse de L'Humeur vagabonde est du même acabit.

L'histoire de ce manuscrit commence dans un bar où auteur et éditeur se retrouvent. Par mégarde, Antoine Blondin annonce à Roland Laudenbach qu'il a terminé son prochain roman. L'éditeur commande une autre bouteille de champagne et, le lendemain, envoie son auteur en mauvaise posture en Mayenne, directement chez l'imprimeur pour mener à bien le tirage de ce roman (fictif, pour le moins). Avant que l'éditeur vienne chercher son auteur pour le mettre dans le train, Antoine Blondin raconte :

 

« Là, c'est vraiment la catastrophe, je n'ai pas le temps de courir chez le papetier le plus proche acheter une grosse rame de papier, une superbe chemise fermant bien, si possible, et sur l'une de ces feuilles de papier, je recopie au hasard une page de n'importe quel livre, avant de marquer en haut « 192 ». Cette page je la laisserai soigneusement dépasser de la chemise ».

 

Enfermé dans sa chambre d'hôtel à Mayenne, Antoine Blondin attend, cherche l'inspiration pour ce roman dont il n'a « pas écrit une ligne, [...] pas de sujet, [...] pas de titre, [...] rien du tout. » L'imprimeur dans la confidence fait tourner les rotatives pour un roman de Simone de Beauvoir, en attendant. Blondin écrit L'Humeur vagabonde porté par les cinq premières phrases qui lui sont venues un peu au hasard. Il ira même jusqu'à dicter directement au typographe, qui compose dans l'imprimerie, une partie de son texte « comme on le fait d'un journal ».

C’est donc dans ces conditions d'urgence et d'incertitude que Blondin a écrit. Il est d'ailleurs remarquable, dans les interviews de l'auteur, qu'il analyse son travail a posteriori (l'auteur ne fait que « percevoir » son œuvre, la place laissée au futur dans son discours...). Les mots viennent d'abord, ils prennent sens par la suite. Il n'y a finalement que très peu de travail, et très peu de nécessité d'extérioriser un texte qui aurait été au préalable en lui.

« La nécessité » du texte chez Blondin – il y en a une – est plus terre à terre : l'écriture est en partie un gagne-pain. Antoine Blondin dit avec beaucoup d'humour, écrire pour ses amis et pour payer ses dettes. Ce qui l'amènerait un jour selon lui à dédicacer un livre « à l'homme à qui [il] doi[t] le plus au monde, à [s]on percepteur ».

L'auteur parle d’une « écriture du jaillissement ». C'est de façon inconsciente que le texte prend forme, en prenant au passage des bouts de la vie de son auteur. Sans pour autant relever de la biofiction. Antoine Blondin écrit marqué par ses expériences existentielles. Ainsi, L'Europe buissonnière relate pour lui le voyage enthousiaste et naïf d'un jeune homme plein d'entrain, qui a à peine vingt ans. L'Humeur vagabonde est une œuvre plus tardive (l'auteur a 33 ans), dans un contexte sentimental plus complexe (Antoine Blondin divorce). L'expérience de Blondin est donc au centre de son œuvre et harmonise tous ses romans qui eux marquent l'évolution de leur auteur.

L'auteur parlera d'impressions, de son « subconscient » comme sources d'écriture et d'inspiration. L'œuvre n'est donc pas construite mentalement avant d'être mise en mots, elle se construit au fur et à mesure de l'écriture, en faisant des agrégats de références personnelles ou culturelles. L'intertextualité avec Balzac est visible : le rapprochement entre la figure de Benoît Laborie et Rastignac est facile. L'auteur ne se privera pas l'évoquer comme s'il enfonçait une porte ouverte pour aborder son personnage : « un homme que l'on prend pour Rastignac et qui est en fait un Rastignac sous-développé, [...] presque un Rastignac à rebours, en somme un Charlot ».

En partant du principe que le roman se fonde sur ce que l'on est et sur ce que l'on possède déjà, l'esthétique de Blondin empêche l'idéologie politique de porter le texte. À rebours de ce que font de nombreux auteurs qui lui sont contemporains.

 

« Je vais m'apercevoir de surcroît que ce roman accidentel se rattachera spontanément et comme malgré moi aux deux livres que j'ai écrits précédemment, toujours par ce cheminement obscur de la sensibilité. »

 

 

Les éléments d'analyse du roman

Quasiment improvisé, le roman laisse pourtant à la lecture l’extraordinaire impression que chaque mot est à sa place. Les phrases tombent avec précision en peu de mots. Le rythme est toujours là, il donne un dynamisme à cette écriture minimaliste et pourtant riche. Les phrases se répondent avec tout l'humour et la malice dont est capable Antoine Blondin. Les effets de surprise, propres à faire rire, sont réguliers et entraînent le lecteur dans cette histoire quelque peu banale d'un homme croyant faire fortune à Paris (la littérature nous en a tant offert).

En créant, un quasi-contre-modèle, un voyage raté, Antoine Blondin se joue de toute la littérature de la réussite parisienne. Benoît Laborie, ne serait-ce que par son nom ne pouvait pas tenir le rôle de l'héritier de Rastignac. « Benoît », cela suggère « benoîtement », voire un peu « benêt ». Benoît Laborie est en effet une « bonne pâte », pas simple d'esprit mais ouvert à ce qui lui arrive et dépourvu de méchanceté. Il suit le chemin que lui a tracé sa mère, et qui lui paraît le plus excitant. « Laborie », comme le « labeur », le « labour » évoque ses attaches indéfectibles à la terre et à la vie plus calme de la campagne.

Antoine Blondin fait de ce voyage déceptif la critique d'un monde ridicule qui marche quasiment sur la tête, faute de valeurs. Ainsi, quand Benoît Laborie arrive à Paris, plein d'espérance et candide, personne ne le reçoit. Ses cousins se débarrassent de lui au plus vite, ils sont embarrassés de ce parent provincial qui fait tache dans leur « salon ». En revanche, ils l'accueilleront à bras ouverts une fois que le scandale du meurtre de Denise retentira dans toute la France, ils feront de lui la coqueluche du Tout-Paris seulement pour cette célébrité morbide. Le procès de la madame Laborie n'est pas sans rappeler un autre procès, celui de Kafka. L'administration (que l'on avait déjà rencontrée par l'intermédiaire de deux gendarmes au début du roman) reste rigide et inadéquate à cette affaire qui mêle un quiproquo et des sentiments brutaux (d'une mère qui déteste sa bru et qui adore son fils). La justice n'est pas vraiment perceptible dans ce roman puisque la justice officielle se trompe à plusieurs reprise et n'arrive pas à trancher. De même la justice individuelle n'existe pas, le personnage de Benoît est indécis et ne saurait prononcer un verdict définitif : il ne peut pas en vouloir à sa mère qui a assassiné sa femme pour de bonnes raisons, croyant qu'elle était en train de le tromper, mais il reste désemparé face à cette perte irrémédiable.

Plus qu'une histoire du désenchantement, L'Humeur vagabonde est l'apprentissage de la solitude. Benoît Laborie suit les étapes de son voyage sans pour autant qu'une seule d'entre elles aboutisse. Tout reste inachevé ou stoppé dans son élan, sans que les raisons en soient bien définies. Une fois arrivé à Paris, il n'est rapidement plus question de la carrière brillante de Benoît. Les cousins l’abandonnent rapidement et aucune relation durable n'est créée. Quand il revient à son village, dans l'élan d'un regain d'amour pour son épouse, voilà que Denise est assassinée. Benoît reste donc toujours seul dans son voyage et soumis aux événements. Antoine Blondin décrivait son personnage comme « un homme de trop ». En effet, Benoît Laborie n'est adapté à aucun environnement. Il se sent à l'étroit dans son village, et pourtant ne parviendra pas à « devenir quelqu'un » à Paris.

Il est également isolé par son impuissance et son incapacité à exprimer clairement ce qu'il ressent. D'autant, que sa naïveté ne lui fait prendre conscience que de la moitié de la réalité dans laquelle il évolue. C'est donc au lecteur de reconstituer la partie manquante de cette réalité. En laissant de nombreux éléments non dits, Blondin permet au lecteur d’en savoir plus que le personnage et agrémente son roman de beaucoup d'humour. Le décalage entre la réalité perçue par le personnage et celle que devine le lecteur crée des situations grotesques et drôles. Les quiproquo s'accumulent, comme ceux que connaît un certain Monsieur Hulot dans les films de Tati.

L'humour un peu grinçant, ironique parce qu'il pointe les incohérences de la vie, est un des traits marquants de l'écriture d'Antoine Blondin. Le thème est donc dramatique, mais traité avec une légèreté intelligente et fine, jamais désinvolte. L'auteur déclarait : « Il faut que ce soit drôle puisque ce n'est pas gai ».



L'Humeur vagabonde est donc un œuvre qui laisse une impression durable par son style original, vivifiant pour l'esprit et très rythmé. Elle permet à elle seule d'affirmer que c'est bien injustement qu'Antoine Blondin a été quasiment oublié de l'histoire littéraire, malgré son petit nombre d'œuvres.

L'excellente édition consultée est celle de La Table Ronde qui rassemble L'Humeur vagabonde et Un Singe en hiver, un dossier sur chaque œuvre et une biographie très complète accompagnée de documents inédits, éclairant la question de la réception de l’œuvre de Blondin (coupures de presse).
(35,50€, ISBN 978 2 710368106)


M.C., 2ème année Édition-Librairie

 

 

 

Par M.C. - Publié dans : fiches de lecture AS et 2A
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