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25 décembre 2011 7 25 /12 /décembre /2011 07:00

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Antoine VOLODINE
Des anges mineurs
Seuil, Fictions & Cie, 1999
Seuil, Points, 2001








 

 

 

 

 

L'auteur

Antoine Volodine est un homme discret qui préfère que l'on parle de son œuvre plutôt que de sa personne. Né en 1950, il se voit publié depuis 1985 ; aux premiers temps, il paraît aux éditions Denoël, puis chez Minuit, Gallimard et finalement au Seuil. Il compte à présent une quinzaine de publications sous ce nom de plume, et une quinzaine d'autres sous des pseudonymes divers. Seuls trois sont connus de façon certaine : Elli Kronauer, Manuela Draeger et Lutz Bassmann. Il utilise tout particulièrement ce dernier pour ses romans jeunesse, parus à L'École des Loisirs.

Volodine est considéré comme le fondateur du post-exotisme, à savoir un « lieu d'expression et de réception [des] rêves et [des] avenirs inaccomplis du passé et du présent. [...] Un monde de défaites et de ruines, où la conscience et l'expérience intime de l'échec (des utopies, des révolutions […]) s'allient au désir des personnages et des narrateurs de dire, encore et malgré tout, ce qu'ils ont été, les combats qu'ils ont menés, les espoirs qu'ils ont nourris, les hommes et les femmes qu'ils ont aimés. Sans doute, ce monde peut déconcerter, dès lors qu'il prend les couleurs de l'étrange, cet étrange qui est […] la forme que prend le beau quand il n'y a plus d'espoir : de fait, on rencontre dans ces livres des personnages dont on se demande s'il sont humains ou non, morts ou vivants, des lieux et des temps imaginaires qui renvoient à des données pourtant reconnaissables, des écrits racontés, ou chuchotés, par des narrateurs qui ne sont jamais ni tout à fait les mêmes ni tout à fait des autres … », nous explique Sylvie Servoise dans le magazine Page.


Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur le post-exotisme, nous préconisons Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, paru chez Gallimard en 1998, du même auteur.



Des anges mineurs

L'histoire commence probablement des siècles après une grave catastrophe, un incident nucléaire ou naturel, peu importe. Le fait est que ce monde, le nôtre probablement, a sombré dans un immense chaos. À chaque « narrat », c'est-à-dire histoire de quelques pages à peine, de nouveaux personnages apparaissent, et l'on suit leur histoire ainsi, sporadiquement, de façon parcellaire, telles des microfictions qui dépeignent ce monde déchu.

Will Scheidmann, le protagoniste principal, a été conçu par le biais de la magie noire, sombres incantations et autres psalmodies, puis couvé au sein d'une taie d'oreiller par des grands mères immortelles. Elles lui réservaient pour grand dessein de sauver la société égalitariste du capitalisme. Au lieu de s'assurer qu'il soit définitivement abandonné, la progéniture le rétablit, trahison douloureuse pour ces vieilles femmes. Réunies pour un tribunal exceptionnel, elles décident de lui infliger la peine de mort, leur fils sera fusillé. Allongées dans l'herbe, chacune arme son fusil, et … aucune ne tire. Pourquoi ? Will a pris la parole. Il narre avec brio des récits de vies, parcelles d'histoires d'individus qui auront croisé son chemin et celui de ses grands-mères, il redonne vie aux âmes et en invente d'autres au gré de sa fantaisie. Le temps passe, les aïeules l'écoutent. Elles viennent même à les réclamer, ces histoires que Volodine lui-même nomme des « narrats ». Docile et pragmatique, Will raconte, telle la Shéhérazade des Mille et une nuits, pour garder la vie sauve. Ce n'est pas tant qu'elle vaille la peine d'être vécue, ce serait plutôt dû à un instinct de survie persistant. À moins que certains préfèrent y voir une forme de tendresse inopinée, une volonté de se repentir envers ses créatrices en les distrayant de leur condition misérable et sans fin.

Peu à peu, le lecteur saisit le schéma narratif ; parmi les « narrats étranges » inventés par Will, en sont disséminés quelque-uns où il parle de lui, à différentes étapes de son existence, sans chronologie aucune. Le récit est constitué en tout de 49 narrats. Le 7e informe  de la position délicate de ce protagoniste : « il y avait un poteau qui servait à attacher Scheidmann, et contre lequel on lui avait promis qu'ils pourrait s'appuyer quand on exécuterait la sentence ». Au 18e une grand-mère se révolte contre les autres, et refuse finalement la mort de son fils :

 

« Qui fera à notre place le bilan de notre existence ? (…) Qui pourra faire revivre encore notre jeunesse, et ensuite les écroulements, les catastrophes, notre mise à l'écart à la maison de retraite ? … Et ensuite la résistance, le saccage de la maison de retraite, les appels à l'insurrection ? Qui saura dépeindre cela ? ».

 

Le 22e démontre leur inflexibilité, et pourtant elles se laissent aller à l'écouter, enchantées : « Vingt et un jours. / Et c'était aussi vingt et une histoires que Will Scheidmann avait imaginées et ruminées face à la mort, car en permanence ses grands-mères pointaient sur lui leurs carabines ». Le 25e relate la venue au monde, amère et douloureuse, du jeune homme : « Je suis né contre mon gré, vous m'avez confisqué mon inexistence, voilà ce que je vous reproche ». Au cours du 32e, l'on apprend que ce manège dure « depuis deux ans », les vieilles femmes ne savent plus vraiment ce qu'elles souhaitent faire du traître. « Ce Scheidmann n'est plus fusillable, disait-on souvent chez les aïeules. Il s'est transformé en un espèce d'accordéon à narrats. » Will a trouvé la parade : « il leur murmurait des récits qui les charmaient. À quoi bon s'acharner sur ce qui nous charme ? ».

Au 43e narrat, c'est une certaine Maria Clementi qui prend la parole : « j'ai rêvé cette nuit que je m'appelais Will Scheidmann, alors que je m'appelle Clementi ». Chaque année à la même date, cette femme se glisse dans la peau de Will le temps d'une nuit, le temps d'un rêve. C'est le dernier narrat à mentionner notre homme. On y apprend que depuis des centaines d'années le monde est immobile, rabougri et réduit à une presque inexistence persistante. Will semble éternellement voué à continuer ses narrats. À bout de souffle et du bout des lèvres, il constitue coûte que coûte des ébauches d'histoires. Les vieilles ne mouftent pas, elles aussi dans un état de délabrement avancé, réduites à rien ou presque rien. Enfin, le schéma narratif est décortiqué et mis en lumière sous un jour nouveau par Maria Clementi. Il semblerait que ce soit elle qui, par le biais d'un rêve, ait soufflé à Will le titre de notre livre, Des anges mineurs. Une belle chute, un ultime renversement de situation.



Un monde déchu, des personnages misérables et sans aucune issue.

Il est question au fil du récit de brumes radioactives et autres orages magnétiques, d'élevages de poules en cages dans des appartements délabrés, en haut de buildings quasi abandonnés. La situation est claire sans l'être, nous nous trouvons embarqués dans un monde postapocalyptique, un pays non défini. Ce monde est l'expression d'un futur désenchanté (qui nous attend, peut-être). Les hommes ne sont plus fertiles, la nature est détraquée. Tout espoir est évanoui depuis des décennies. « Même le feu n'émettait plus aucune lumière ».

« On touchait déjà à une époque de l'histoire humaine où non seulement l'espèce s'éteignait, mais où même la signification des mots était en passe de disparaître. » (narrat 47).

Ancré dans le pessimisme, sans horizon, Will tout comme les autres personnages souffre de l'absence d'un quelconque espoir. Manque de repères géographiques, troubles de l'identité, peu gâté par un corps douloureux construit de lambeaux de chiffons. Les thèmes et motifs que nous avons dégagés tournent tous autour du mal-être, de la souffrance psychologique.

Les personnages sont perdus et violentés par la réalité de leur monde, à tel point que leur identité même est incertaine, plus ou moins confondue avec celle des autres. Ils sont nombreux à ressentir le besoin de préciser de qui il est question quand ils parlent à la première personne du singulier. D'autres choisissent de jouer sur ces incertitudes, sur cette instabilité, pour provoquer un malaise voire un mal-être chez les autres, afin de tirer avantage de la situation :

« – Où sommes-nous ? demandais-je.
Sarah Kwong attendait que la question finisse de résonner, puis elle répondait :
À l'intérieur de mes rêves, Dondog, voilà où nous sommes.
Elle prononçait cela avec une dureté évidente, en me lançant un regard qui manquait de pédagogie, négateur, comme si mon existence n'avait plus la moindre importance, ou comme si ma réalité n'était qu'une hypothèse très sale.

(…) Et quand je dis mes rêves, je ne pense pas aux tiens, Dondog. Je pense aux miens, uniquement à ceux de Sarah Kwong. », (narrat 24).

Le corps lui-même exprime la décrépitude de cette vie morne, une immortelle morosité ; celui de Will est hideux et douloureux : « en dépit des démangeaisons qui m'accablaient atrocement, je ne remuais pas la masse de peau guenilleuse qui me recouvrait, et que l'attraction lunaire faisait croître » (narrat 22).

Les aïeules tentent de sauvegarder la race humaine ; devenues immortelles, elles caressent leurs chimères, leurs remords et nombreux regrets. Sans plus d'espoir, trahies, elles sont incapables de tuer le traître. Elles préfèrent les histoires d'un fils sournois et déloyal au silence. Ces personnages souffrent d'un mal-être chronique et incurable. Ils sont déboussolés. « Et toi, dit-il soudain, avec violence. De nous deux, tu es lequel ? », (narrat 26). Leur destin est sans intérêt aucun puisque sans possibilité d'évolution, de changement. Certains espèrent voir réapparaître l'être aimé, le frère disparu, l'ami, mais cela tient de la folie et du désespoir, le lecteur se doute que ces derniers ne reviendront pas. Ils n'ont pas d'issue, pas de but, sinon survivre.

Certains personnages reviennent de façon récurrente, tel un leitmotiv. On les voit passer, sporadiquement, d'un narrat à l'autre.  Sophie Gironde, Enzo… Ils sont cités, ils étaient l'être aimé, l'ami ou le frère. Peut-être est-ce un biais pour l'auteur afin d'immerger un peu plus le lecteur dans son monde brisé. Chaque narrat dépeint un fragment de destin, et l'on se fait ainsi une idée de leur terrain de vie. Si certains protagonistes sont ainsi cités, ici et là, sont connus des uns et des autres, alors ils ont existé. Telle est la magie de la fiction, le lecteur peut se prêter au jeu, accepter d'être crédule le temps d'une lecture, accepter d'y croire.

Les repères spatio-temporels sont étranges, il est toujours question d'heures très précises, de dates  exactes, mais sans que jamais soit mentionnée l'année. Le récit n'étant pas chronologique, le lecteur ne se repère en rien avec ces éléments. Cela rajoute peut-être au sentiment de confusion, le lecteur voudrait s'immerger dans ce monde, mais n'en connaît pas les codes, ne comprend pas le déroulement du temps. Ce manque de repères nous met dans une situation similaire à celle des protagonistes. Nous nous laissons trimballer, cahin-caha, par l'imagination inquiétante de Volodine. Plus ou moins graves, nous visitons ces ruines, nous rencontrous ces anges déchus, étonnés et curieux.


Joanie Soulié, 2A édition-librairie.

 

 

 

Antoine Volodine sur Littexpress




Articles de Julie et d'Antoine sur Songes de Mevlido.









article de Julien sur Bardo or not bardo










article d'Hortense sur Des anges mineurs







article de Delphine sur Dondog

 

 

 

 

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