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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 07:00

Antoine-Volodine-Ecrivains.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Antoine VOLODINE
Écrivains
Seuil
coll. « Fiction et Cie », 2010





 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ça « comance » avec quelqu'un qui écrit. La lumière grise d'une cour d'école, l'humidité poisseuse des odeurs de pipi et le flottement de la poussière dans l'air. Ça « comance » avec l'impérieuse nécessité de l'écriture, qui se déroule sans heurts et sans pause, commandée par la sensation d'une irrésistible expression, là, avec ce qui se trouve à disposition, avec une vague conscience du monde extérieur et de son déroulement, de l'autre côté du monde, du monde de l'écrivain. Dans cette salle de classe, à l'abri d'une pluie bizarre qui s'est déclenchée au dehors, une « pluie des fils de la Vierge », un enfant écrit. Il s'est saisi de son crayon, mais a choisi le support de l'intérieur d'un protège-cahier plutôt que celui des lignes droites toutes tracées sur lesquelles les autres font leurs exercices. Impressionnée, respecteuse, la maîtresse impose le silence aux élèves, fournit le matériau lorsqu'il vient à manquer, quitte à le récupérer chez les autres enfants, pour que le texte « torrentueusement posé » ne souffre aucun arrêt, aucune rupture.

La première ligne de Volodine fait 4 pages, les virgules permettent une respiration régulière mais retenue sous le flot de l'urgence et la fièvre qui saisit cet enfant d'une façon soudaine et inexpliquée, suscitant curiosité, inquiétude, incompréhension, voire jalousie chez certains de ses camarades, tandis que l'autorité instituée, la maîtresse, s'efface devant tant de conviction. Cet enfant est le seul écrivain véritable de Volodine, capable de mettre de côté les prouesses d'orthographe qui plaisent à l'institutrice pour se concentrer sur l'essentiel de ce qui doit être dit, sans savoir exactement d'où cela vient ni où cela va, porté seulement par la conviction intime d'un trajectoire inévitable.

 « La figure de l'écrivain, telle que l'imagine Antoine Volodine. Ni alcoolique génial ni géant hugolien, ni romantique torturé, et encore moins sommité mondaine admirée par les médias. » La quatrième de couverture nous avertit pourtant, point de lieux communs chez Volodine, l'action se situe en marge des endroits attendus, dans des prisons, des écoles, hôpitaux ou asiles. L'écrivain chez Volodine semble avant tout défini par ce qu'il n'est pas. Il n'est pas auteur, ne cherche pas la reconnnaissance qui lui donnerait autorité, refuse les étiquettes, comme autant de fermetures qui provoqueraient sa mort. Son écriture ? Sous forme de listes, de discours, de constructions de personnages qui jouent une pièce de théâtre, le tout sur des supports négligeables, qui expriment l'(auto-)dérision de ceux qui les utilisent, protège-cahier, feuilles volantes, voire papier-toilette, perdus, oubliés, abandonnés, voire... utilisés. L'écrivain de Volodine ne s'adresse pas à son lectorat, il revendique de ne s'adresser à personne, sinon aux morts, aux absents, aux invisibles, à ceux que tout le monde a oubliés et dont il ne reste plus de traces, sinon celles que l'on imagine, ils sont sans doute les derniers à pouvoir supporter l'indifférence qui entoure l'écrivain.



Et puis une gifle. L'enfant est désormais un homme, réfugié dans ses souvenirs d'enfance, interné dans un asile qui subit sa dernière révolution. Ligoté sur une chaise roulante, valdinguant d'un bout à l'autre de la pièce au gré des coups qu'il reçoit, il demeure obstinément muet face aux inquisiteurs qui le questionnent. Ils portent des blouses blanches, enfilées après qu’ils ont exécuté les soignants ; ce sont des fous, dont la seule autorité est la violence, et qui ne cherchent qu'à lui faire dire ce qu'ils veulent entendre, non pas ce qu'il veut dire. Conscient de l'absence d'issue, fataliste et résigné, « il les laisse le battre et s'énerver, il flotte ailleurs, dans un morceau d'ailleurs secret, il dérive là-bas, dans une classe de cours élémentaire, à grande distance. » En attendant la fin, qui doit nécessairement arriver, il se réfugie au « comancement ».



Construit sous la forme architecturale originale des « entrevoûtes », le récit de Volodine présente sept portraits qui se reflètent les uns les autres, se répercutent en écho à l'image d'un son sous la voûte d'une église, sans jamais se répondre ou se rejoindre toutefois. D'un écrivain réfugié dans le silence parce qu'on l'a marginalisé en psychiatrie, à un autre parce qu'il fait l'objet d'une reconnaissance déplacée, idiote et snobinarde qui l'insulte, d'un discours aux nomades et aux morts tenu depuis une prison, à un autre sur l'image tenu par une morte à un public imaginaire, d'un suicide raté à un suicide réussi, la clé de voûte de Volodine se situe ironiquement dans les « remerciements », quatrième portrait qui soutient l'ensemble.

Placé au centre de l'ouvrage alors qu'il devrait se trouver à la fin, il est issu d'un écrivain mégalomane, à l'œuvre aussi prolifique que méconnue, dont on perçoit vite les tendances mythomanes et paranoïaques. L’étrangeté grotesque des titres (Les noms de légumes et de tubercules dans la littérature brésilienne contemporaine, Demain les loutres, Vain poisson rouge, Aux viandes réunies), n'a d'égale que l'absurdité cocasse des objets de remerciements. Tenant à n'oublier personne, il ajoute à ses « innombrables lecteurs » les millions de morts, une collection de cochons d'Inde, le chien de sa sœur Birgit, les tigresses du zoo pour avoir préféré manger son compagnon imbibé au whisky plutôt que lui au maotaï, une troupe de théâtre ayant tenu aux trois représentations d'une de ses pièces malgré l'absence manifeste et persistante de public, ou encore un archiviste enseveli sous les décombres d'un tremblement de terre juste après avoir découvert le document recherché par l'écrivain. D'une drôlerie irrésistible « Remerciements » intervient juste après « Comancer » qui n'est évidemment pas le commencement proprement dit d'Écrivains, mais le troisième portrait.



Au « comancement » justement, notre enfant devenu grand n'attend plus qu'une fin. Il prend alors conscience qu'un écrivain ne peut décemment pas finir sans avoir dit son dernier mot. Et cette obligation devient une obsession envahissant son esprit ; quel peut être le dernier mot ? Celui révélateur de la teneur de toute une vie, qui contienne en lui-même ses joies, ses déceptions, ses échecs, ses espoirs et ses ratés ? Ce denier mot finit par incarner tout ce qui peut lui permettre de racheter la médiocrité de son existence, et du monde lui-même. Ne pas le trouver constituerait une défaite bien pire que celle que représente sa vie tout entière. Entre les coups et les hurlements, il ne songe plus qu'à cette réparation, ce mystérieux pouvoir du langage qui autorise à boucler la boucle, avec enfin un sentiment de satisfaction.



Les écrivains de Volodine sont des ratés, non pas des ratés au sens d'« écrivain maudit » mais de vrais ratés, au sens où ils se sont laissé dominer par une médiocrité qui semble avoir envahi le monde dans lequel ils vivent. Post-révolutionnaires, ils ont été punis pour leurs espoirs, leur idéalisme et leur rebellion, pour n'avoir pas su admettre le monde tel qu'il est et pour avoir eu la prétention de le changer. Repliés au cœur d'eux-mêmes, au sein d'expériences les plus traumatisantes allant de l'enfermement carcéral ou psychiatrique à la maladie dégoûtante qui consiste en une décomposition organique dégénérative inconnue, ils persistent pourtant à porter leur parole comme un leitmotiv, sans adresse ni espoir et jusque dans la mort, de la façon presque mécanique, fantomatique de l'énergie pulsionnelle et impressionnante de notre enfant du « comancement », capable d'imposer ses propres mots sur le lieu même de leur apprentissage.

Habités par cette impérieuse nécessité depuis l'origine des temps, les écrivains de Volodine sont les prophètes d'un siècle désenchanté, leur parole folle n'est que le reflet de celle de leur époque, que l'on comprend comme la nôtre,

« dans un univers où la multiplication du verbe est le terreau sur quoi prospèrent les acteurs du malheur, sur cette ignoble scène de théâtre où le foisonnement des débats contradictoires est un écran cynique derrière quoi les maîtres conservent leur mains libres, le verbe n'a ni influence ni force. »

Leur fatalisme n'est que la conséquence d'un rejet de l'utilitarisme du langage, détourné de sa quête originelle de vérité pour devenir l'instrument d'une aliénation massive à laquelle ne peuvent que résister les écrivains sollicités pour y participer, alors condamnés au silence et à l'oubli.



Volodine n'évoque pas L'écrivain, mais des écrivainS, dont la « mémoire est devenue un recueil de rêves. Leurs marmonnements ont fini par façonner des livres collectifs et sans auteur clairement revendiqué. » Ces derniers n'incarnent pas tant leur parole, que celle d'un autre, de celui qui ne peut plus la porter, mort, oublié, réduit au silence. Les écrivains n'écrivent pas ou plus, car ils sont devenus des passeurs de mémoire, traversés par les voix emprisonnées des autres. Ils ne s'adressent à personne parce qu'au fond personne n'entend plus.

 « Afin de ne pas mettre en évidence sa propre extranéité au monde, chacun à son tour fait semblant de connaître la procédure et intervient, maquillant ses peurs sous un excès agressif d'assurance [...] Le seul moyen de mettre fin à l'insupportable semble être de prendre la parole. Il faut faire entendre sa voix, il faut avoir l'air d'assumer sa fonction judiciaire avec compétence. [...] En réalité toutes partagent, sans le savoir, un vertigineux sentiment de culpabilité et de solitude. »

Ainsi les personnages, porteurs d'une voix qui ne leur appartient pas, finissent par se convaincre et s'imprégner de leur rôle, oubliant le monde comme une scène dont ils ne sont que les acteurs. Conscients de cet état de fait, les écrivains du post-exotisme paraissent en définitive revendiquer une parole qui n'appartienne à personne, qui ne fasse pas autorité, une parole qui ne soit peut-être même pas la leur, peu importe, du moment qu'on l'écoute simplement.



« Ça va finir », sont en effet les dernières paroles entendues par notre enfant-adulte, prononcées par sa meurtrière folle, ce qui n'empêche pas l'ébauche d'une satisfaction chez ce dernier, sentant

« que la boucle se referme à peu près bien, en dépit des circonstances contraires. »


Gaëlle P., AS édition-librairie


Antoine Volodine sur Littexpress

 

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