Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 07:00

Antoine-Volodine-Le-Port-interieur.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Antoine VOLODINE
Le Port intérieur
éditions de Minuit, 1995

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Port intérieur est un roman qui fait partie d’un ensemble de près de quarante titres produits depuis 1985 par des écrivains, qui se qualifient eux-mêmes de post-exotiques - des écrivains tels que Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer, et Antoine Volodine bien sûr.

Tous ces auteurs sont des hétéronymes, c’est-à-dire autres noms, d’un seul et même écrivain-créateur, dont le nom pourrait être Jean Desvignes, d’après quelques sites internet, mais rien n’est moins sûr.

On le voit d’entrée, l’auteur aime l’ambiguïté.

Mais il ne s’agit pas d’une tentative de supercherie, comme il l’affirme dans une interview donnée en septembre 2010, alors que trois de ses auteurs faisaient la rentrée littéraire avec des éditeurs différents :

«  Il y aurait supercherie si j’essayais de faire croire que Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer étaient des individus authentiques. Ils sont sortis de la fiction pour exister littérairement, mais pas pour mener dans le monde réel une existence semi-publique et mystérieuse. Je ne laisse planer ici aucune ambiguïté. Derrière tous les livres signés Volodine, Manuela Draeger, Lutz Bassmann, Elli Kronauer, il y a une seule personne physique, celle qui vous parle en ce moment. Ensuite, il y a une construction poétique, qui met en scène des auteurs différents et indépendants. »

C’est à cette nouvelle construction poétique que l’interviewé a donné le nom de « post-exotisme ».

Le Port Intérieur, œuvre d’Antoine Volodine donc, est construit autour d’une scène récurrente dans les écrits post-exotiques, celle de l’interrogatoire.  « Qu’on en finisse ! » dit tout de suite Kotter.

Car c’est lui qui interroge.

Le Port intérieur a beaucoup de points communs avec un roman traditionnel.

Il raconte une histoire, avec des personnages. On y trouve un semblant d’intrigue, on a un sentiment de linéarité dans le déroulement de l’ « action ». Le tout avec un vrai suspense !

Il y a un début, il y a une fin…

C’est même une intrigue un peu simpliste qui lance le roman :

Gloria Vancouver est envoyée par son Parti, un parti non défini, pour séduire un ancien sympathisant, un écrivain nommé Breughel.

Mais le plan ne fonctionne pas comme prévu : ils tombent dans les bras l’un de l’autre. C’est la passion.

Ensemble ils désertent et s’enfuient à l’autre bout du monde pour se cacher à Macau avec une fausse identité, et beaucoup d’argent appartenant à l’organisation. Mais le Parti envoie à leurs trousses un tueur, Kotter, qui a pour mission principale de retrouver Gloria.

Mais à peine le roman est-il commencé que le narrateur remet en question l’identité du tueur en écrivant :

« Un homme que, par commodité, nous nommerons Kotter, de nouveau appuyait son arme sur la tempe gauche de Breughel.» 

On voit que l’identité est tout de suite questionnée.

Quelques pages plus tard, l’histoire est brusquement mise en abyme :

« J’ai rédigé, commença Breughel [...] Je vous attendais [...] Quelqu’un comme vous allait bien finir par être ici, envoyé par le Paradis [...] Quelqu’un que j’ai baptisé Kotter. Dimitri ou John Kotter selon mon humeur. Ce nom, ça ne vous dérange pas ?

M’est égal, dit Kotter. »

Puis :

« Si vous tenez tant que ça à m’appeler Kotter, allons-y pour Kotter, je n’y vois pas d’inconvénient, Dupont aurait convenu aussi bien, mais Kotter me va comme un gant. Mon nom n’a aucune importance… »

Le doute commence à s’installer.

Même les personnages doutent : Breughel démarre ainsi son carnet de bord :

« J’avais si souvent décrit ma confrontation avec Kotter que je ne savais plus si Kotter existait vraiment, avec son pistolet en plastique et sa ficelle, et si l’interrogatoire avait eu lieu à un moment donné, ou s’il risquait encore de se produire, ou si Kotter existait seulement à l’intérieur de la tête malade de Breughel, c’est-à-dire la mienne. »

Ainsi les noms se décrètent, se modifient.

Les narrateurs se multiplient, se superposent. On pourrait avoir deux Breughel et deux Kotter dans l’histoire : ceux de Volodine, et ceux de Breughel, qui écrit sa propre histoire.

L’incertitude va de fait persister jusqu’à la fin du récit, contribuant à créer une atmosphère entre rêve et réalité.



Une narration concentrique

Le roman est composé de quinze chapitres qui se partagent cinq noms :

« Dialogue », « Monologue »,  « Fiction », « Rêve », « Carnet de bord ».

Il est construit d’une manière très particulière, presque concentrique : le début de l’histoire se trouve au milieu du livre.

Je m’explique : lorsque le roman commence, l’interrogatoire de Breughel est déjà en cours, mais il faudra attendre la page cent dix-sept, le milieu du roman donc, pour se retrouver, temporellement parlant, au début de l’interrogatoire.

En fait, on avance, au fur et à mesure de la lecture, vers le début de l’histoire, à petits pas, par à-coups, au gré des récits faits par les différents narrateurs.

À partir du milieu, l’intrigue va évoluer chronologiquement vers son dénouement.

Cette progression vers l’origine, vers le début, est ralentie par de nombreux retours en arrière qui créent un effet d’attente.

Ce sont des répétitions, dans lesquelles s’introduisent des variantes qui nous font perdre le fil du récit et créent, elles aussi, une certaine confusion.

Kotter, par exemple, trouve le pistolet de Breughel, tantôt en sa présence, tantôt en son absence.

Mais c’est surtout l’impossibilité de distinguer clairement les narrateurs qui crée un flottement, un halo d’incertitude, tout au long de la lecture.



Le rêve

Les récits sont aussi entrecoupés d’épisodes oniriques.

Ce peuvent être des moments de véritable rêverie, d’absence, pendant lesquels Breughel, par exemple, se met en retrait de son interrogatoire.

Il évoque mentalement ainsi, à diverses occasions, Gloria, des souvenirs d’enfance, etc.

Mais il y a aussi le « Rêve », raconté sur trente-neuf pages, qui interrompt la narration à deux reprises.

Il n’a apparemment que peu de rapport avec l’intrigue initiale.

Ce qui fait le lien avec le reste du roman, ce sont des noms : Gloria, Machado (le complice qui les a aidés à s’enfuir), une alliance amoureuse, les slogans, dont certains sont strictement identiques à ceux qui hantent les rêves de Gloria Vancouver :

Pirates de la deuxième mer, regroupez-vous ! par exemple. La guerre noire aussi.

On ne sait pas qui rêve.

En fait de rêve, il s’agit plutôt d’un cauchemar.

Il commence ainsi :

« Tu plisses les yeux, petit frère, tes yeux astigmates, abîmés par la guerre et par l’errance, et, dans la mauvaise lumière, tu essaies de lire… un message. Le message à quoi ta vie est suspendue. Tu ne distingues rien. » (page 50).

C’est ensuite une scène épouvantable qui est décrite, dans laquelle des « épaves somnambuliques de la guerre noire », des « semi-humains », des « bovidés », s’efforcent dans une cohue meurtrière d’accéder à la feuille de carton et de lire, eux aussi, le message.

Mais il leur faut éviter de se faire prendre dans les barbelés et les fils électrifiés à l’intérieur desquels ils sont contenus. Et surveillés par des soldats « adossés à une camionnette pour jouir du spectacle qu’offre la gueusaille en émeute. » (page 51).

Chacun lutte pour lui-même. « Chacun est seul. L’amitié n’existe plus depuis des lustres. » dit le narrateur.

Ceux qui survivront à l’enfer garderont « le remords d’avoir survécu, la honte d’être. »

   

Tout le rêve est raconté d’un point de vue externe, par un narrateur qui est comme une ombre, un esprit, planant au-dessus de la scène, et se rapproche du sujet, en disant « tu », et en l’appelant « petit frère ». Remarquons que Breughel appelle parfois Gloria « petit sœur ».

Ce  «petit frère » scande tout le récit de manière incantatoire et fait penser à une transe.

 D’ailleurs Volodine explique :

 « Parfois la transe se met en place […] Les écrivains post-exotiques n’hésitent pas à plonger au profond de leurs images, ils participent au spectacle profond dont l’image leur a ouvert l’accès, ils sont au cœur de l’image pour la dire. »

Par une sorte de transe, le narrateur est devenu le témoin de scènes tragiques, atroces, qui nous rappellent, sans qu’aucune indication précise ne soit donnée, comme dans les rêves, des scènes de l’Histoire de notre « humanité ».

Le rêve se développe parallèlement à l’interrogatoire mais donne sa véritable tonalité grave à l’ensemble du roman : l’humanité mérite-telle encore le nom d’humanité ?

C’est probablement une des questions que Volodine veut nous amener à nous poser.

C’est peut-être la raison principale pour laquelle il écrit. Nous amener à nous interroger sur notre humanité.



Folie

Comme le rêve, la folie est un thème très présent dans le Port intérieur.

Gloria, ancienne militante, une guerrière dira Breughel, est hantée par des souvenirs de son ancienne vie et de la « guerre noire ».

Qu’a-t-elle vécu ?

Breughel évoque ses hallucinations page 28 :

« Tu inventais un scénario halluciné dont les thèmes ressemblaient à ce qui te torturait dans tes songes. La guerre noire, les déserteurs, le voyage vers les îles, les chrysalides […] Avec émotion, j’enregistrais ce que tu me confiais. Je pressentais que, plus tard, je rédigerais cela, dans la solitude, afin de croire à nos retrouvailles, afin de croire que tu. »

Ce sont exactement les thèmes du Rêve. Breughel est-il le narrateur chamane ?

Les chapitres fonctionnent en miroirs, se reflétant les uns les autres.

Et encore, trois pages avant la fin du roman, ces deux lignes qui nous renvoient une image du début :

« De leur nuit intérieure à tous deux, commune, il fait surgir un détective qui a pour mission de les exécuter. Il le nomme Kotter. Parfois John Kotter, parfois Dimitri. Toujours Kotter. »

Gloria est-elle l’image de quelqu’un que Volodine a aimé et qui n’est plus ?

C’est ce que pourraient laisser penser les phrases « afin de croire à nos retrouvailles, afin de croire que tu. »

Le Port intérieur est peut-être un long poème d’amour, pudiquement dissimulé dans le roman, presque gardé pour soi.

Mais encore une fois, rien n’est sûr.

La folie est une forme de prison, de non-vie, en dehors de tout système social et politique.

Pourtant l’asile est le seul endroit où Breughel rencontrera de l’attention, de la chaleur. Les insanes communiquent avec lui contrairement aux autochtones. Ils le touchent. C’est pour lui un moment de bonheur.

« Quand je parle des fous, je parle des hommes qui venaient vers moi en amitié grande. Ceux-là admettaient mon existence […] et ils me touchaient. »

« Notre langue était une pantomime fraternelle. J’imitais l’oiseau, son cri. Je débitais des fadaises en mandarin, n’ayant pas le souci de me faire comprendre. J’accompagnais de sons le bonheur d’être ensemble et de décrire en commun le monde. »

Un rare moment de joie dans tout le roman.



Lieux

Contrairement aux personnages qui ont des identités floues, le cadre, les lieux dans lesquels se déroule le Port Intérieur sont nommés avec précision.

Le port intérieur, c’est celui de Macau, que Volodine connaît bien.

Ainsi Breughel, « emprunte la rue Paço de Arcos, puis il remonte la rue du Tarrafeiro. Il contourne une poubelle et il s’enfonce entre deux murs. C’est là qu’il habite… » (page 114).

Comble de précision, qui frise bien évidemment l’absurde : Kotter est « ébahi d’avoir abouti là, dans cette pièce sombre, par 22°16’ de latitude Nord et 113°35’ de longitude Est. »

Ceux qui veulent du concret sont servis !

Rua das Lorchas, rua Visconde Paço de Arcos, rua do Almirante Sergio, etc. Détails dérisoires, qui créent un effet de comique et avec lesquels il se moque (gentiment) du lecteur avide de « certitudes ».

Car, bien que l’environnement soit très caractérisé, il reste étranger aux personnages.

Il n’y a aucune interaction entre eux. L’histoire, sans subir aucune modification, pourrait se passer n’importe où, dans un lieu non identifié.

L’important est ailleurs.



Solitude

Breughel n’a aucun contact d’aucune sorte avec la population qui l’entoure.

L’auteur note ainsi, non sans humour, que Breughel est « toléré par les Chinois à qui il verse un loyer quotidien, et qui, malgré cette relation commerciale, affectent de ne pas croire aux preuves de son existence. »

Tous, et surtout toutes, évitent son regard.

« Sur les trottoirs, les hommes me niaient. Quant aux femmes, jeunes et vieilles, elles traversaient mon corps sans le voir. »

Elles ont pour lui des « non-regards ».

Sauf un jour : « un bébé renversa la tête vers Breughel et il me contempla avec une fixité songeuse. »

L’événement est tellement exceptionnel que le point de vue, d’externe devient interne : « Breughel » devient « me ». Tout à coup il existe !

Ainsi des mondes se juxtaposent. Leurs habitants coexistent mais ne communiquent pas. Chacun vit dans une solitude aride. C’est ce que traduisent ces deux passages :

« Non loin de là, comme presque tous les soirs, une bête poussait des cris de souffrance.

La plainte était si hideuse qu’on ne pouvait déterminer à quelle race appartenait le supplicié.

J’écoutais le désespoir de cette bête, et la femme passait avec une bassine de linge ou de nourriture et, au-dessus de moi, elle rotait. »

« Il m’aura ligoté à une chaise et je me disloquerai sous les brûlures de cigarette ou les gifles, et je beuglerai des justifications inarticulées qui ne le satisferont pas, je lancerai des plaintes atroces, et si, dans les parages, des auditeurs surprennent des échos de la scène, ils s’interrogeront : De quelle espèce animale s’agit-il ? Quel genre de chien ? Pourquoi ces pleurs ? Et, au-dessus de moi, en présence du sang et de la douleur, on rotera. » (p.45).

La femme qui rote traduit par son comportement trivial son indifférence totale au monde souffrant qui l’entoure.

Cette scène revient plusieurs fois dans le roman.

Et Volodine n’oublie pas les animaux : les poules qu’on égorge, les anguilles qu’on abat sur une pointe, les « poissons que l’on maintient en agonie sur des présentoirs de métal », là encore, dans l’indifférence la plus totale.

 « Les liquides du carnage inondent le sol » 

« Là débute la nourriture », dit-il.



Décomposition

Le déchet est un motif omniprésent dans le Port intérieur, de même que dans toute la littérature post-exotique.

Breughel vit dans un bidonville, c’est un monde d’exclus, un monde en décomposition : les personnages sont en permanence « abrutis » de chaleur, tout « poisse », partout humidité, odeurs pestilentielles, saleté, moisissures.

Un monde qui survit péniblement, comme Breughel, qui n’en n’a peut-être plus pour longtemps à exister, comme Macau aussi, qui va retourner à la Chine.

Leur environnement est à l’image des personnages et de leurs luttes, contre le tueur du parti, ou leurs anciens ennemis politiques.

Tout se meut dans une harmonie de la décadence, de la chute, de la fin.

La tempête est là aussi, avec un typhon qui menace au début de l’interrogatoire, et  éclatera en un déchaînement apocalyptique quand l’intrigue touchera à son dénouement.

La tempête et le suspense évoluent en parallèle, se soutenant l’un l’autre.

Monde et personnages ne font qu’un.



Consolation

Dans cet univers délabré, à part dans son amour-compassion pour Gloria, Breughel ne trouve de consolation que dans l’apprentissage de la langue chinoise qu’il trouve admirable (océane), mais qui lui résiste, et dans l’écoute d’opéras chinois qu’il cherche systématiquement à identifier.

De même que la tempête, la musique de l’opéra accompagne, et évolue de pair avec l’interrogatoire de Breughel. Marquant des pauses lorsqu’il décide de se taire, par exemple.

Mais la vraie consolation, et le seul moyen de résister, c’est le rêve :


« Bien que souillé pour toujours par la guerre, tu es resté un homme qui rêve sa vie, un habitant de l’imaginaire. Sans mirages, tu sombrerais, tu aurais sombré, […] tu aurais refusé d’aller plus loin dans cet enfer. »

Volodine parle-t-il aussi pour lui ?

Le rêve et la poésie. Le rêve qui engendre la poésie, car le roman est indiscutablement écrit dans une langue très poétique.

Une poésie liée au souvenir, à l’imaginaire.

Mais pas seulement :

On peut dénicher un haïku :

« Dans des cages d’osier ou dans des nasses métalliques,
les poules sont rousses
et elles attendent. »

L’inventaire des enseignes de magasins peut aussi être considéré comme une contribution poétique au roman :

KAM POU café

Antigos electricos SUN KAI

Bicicletas I LEI  

etc.


De même la liste des slogans que lui livre Gloria :

PIRATES DE LA DEUXIEME MER, REGROUPEZ-VOUS !

OFFICIERS DES RIVAGES DE CIRES, REGROUPEZ-VOUS !

ENFANTS DES PORTS INTERIEURS, REGROUPEZ-VOUS !

Ces slogans, Volodine dit qu’ils lui ont été dictés par Maria Soudaïéva, une poétesse russe qu’il aurait rencontrée à Macau.

Et dont il a traduit chamaniquement les écrits qui on été publiés aux éditions de L’Olivier.

On veut bien le croire. Mais Volodine nous a appris à être sur nos gardes.



Style

Le Port intérieur est écrit dans un style très varié, plein de surprises.

Volodine utilise les temps pour créer des effets saisissants, presque cinématographiques.

Sans transition, il répète une phrase quasiment à l’identique en changeant simplement de temps.

Il passe de l’imparfait au présent par exemple :

 « Je me redressais brusquement dans l’obscurité et je repoussais le linceul ….

Je me redresse dans l’obscurité, je repousse les draps »

Le lecteur est soudainement rapproché de l’objet de la narration. La mise à distance du récit par l’imparfait est tombée. On a une sorte de zoom avant.

Ce procédé se répète :

« mais les fenêtres tremblaient, les portes vibraient dans leurs rainures.

Les portes vibrent dans leurs rainures.

La fenêtre tremble. »

On a presque le son.

Inversement, il passe du présent à l’imparfait :

« Le plâtre poisse. Le transistor poisse

.
Le transistor aussi poissait. Tout était tiède. »

Et cette fois, c’est l’inverse. L’imparfait met à distance. Zoom arrière.

Volodine crée aussi des effets divers en faisant varier le point de vue à l’intérieur du récit.

Il passe sans prévenir de « il » au « je » au « on » :

« Il était assis à côté d’elle sur les galets.

 
J’étais assis à côté de toi sur les pierres. »             

Le point de vue de l’énonciation change : d’externe, avec le pronom « il », il devient interne avec le passage au « je ».

L’effet de rapprochement est ici évident. Avec un sentiment d’être plus impliqué dans le discours.

Comme pour les changements de temps, l’opération ne se fait ici qu’à l’aide d’une petite répétition, comme un changement de pied.

Mais le changement peut se faire aussi sans aucun artifice :

Pages 40-41, le même personnage, Breughel, est repris successivement par « il », puis « on » et enfin « je »,  et page 44, il devient « tu ».

Ces changements sont peut-être une reproduction formelle, stylistique, de la « quête d’étourdissement » dans laquelle il est plongé à ce moment-là.

Les repères ne cessent de varier et le lecteur finit par se sentir lui aussi étourdi. L’atmosphère devient franchement onirique avec l’emploi du « tu ».



L’impuissance des mots à

De très nombreuses phrases du roman restent inachevées. Ces mises en suspens de la phrase peuvent avoir différentes significations.

C’est quelquefois simplement qu’il est inutile d’aller plus loin. Le silence parle de lui-même. Les mots ne serviraient à rien.

Les silences peuvent aussi traduire une sorte de connivence qui existerait entre deux personnages, ou entre le narrateur et le lecteur.

Comme Breughel et Kotter traînent une grande fatigue du début à la fin du roman, il arrive que l’un d’eux ne termine pas sa phrase, qu’il s’interrompe, comme épuisé. Le narrateur s’arrête aussi. Et la forme se calque sur le fond.

Mais c’est aussi quelquefois une pudeur, ou une douleur, qui empêchent de dire :

« C’est pour toi que. Sans toi je ne. »


 « Et c’est pour elle, uniquement pour elle que. »     

Le silence dans ce cas ressemble au silence ultime, auquel le narrateur aspire dans l’incipit :

« On voudrait ne plus parler. Les mots, comme le reste, détruisent. »

Les mots détruisent. Détruisent ce qu’on a enfoui en soi pour l’y conserver précieusement.  A l’abri de toute souillure.

Celle de l’interrogatoire par exemple ?

De Breughel par Kotter.

Mais aussi peut-être d’Antoine Volodine par des lecteurs/critiques/commentateurs hors-les-murs et non-amis ?

Le silence alors préserve.

« Mais, malheureusement, on ne réussit pas à se taire. » dit-il dans l’incipit.

Le silence ou les mots. Parler ou se taire, c’est le dilemme de celui qui est soumis à la question. C’est sûrement aussi le dilemme de l’écrivain.

On pourrait dire encore beaucoup de choses sur la manière d’écrire d’Antoine Volodine.

Je mentionnerai seulement l’usage qu’il fait de la ponctuation, réduite à la virgule dans le récit des interrogatoires – pas de point en huit pages – et de la répétition précipitée des « puis je dis » qui donne un rythme haletant à l’écriture et dessine la parole des deux personnages.

Il crée une langue soignée, dans laquelle apparaît un vocabulaire rare, mais sans que le style soit prétentieux.

Il lui arrive aussi d’utiliser un mot avec un sens qui n’est pas habituellement le sien : Kotter « désarticule » ainsi un début de phrase.

Puisqu’on articule, pourquoi ne désarticulerait-on pas ?



Humour

Ceci m’amène à souligner que, même s’il décrit avec pessimisme un monde tragique, Volodine le fait tout de même avec beaucoup d’humour.

L’ensemble du roman est parsemé de remarques humoristiques.

Même aux moments les plus noirs du Rêve-cauchemar, Volodine écrit par exemple :

« Dans l’obscurité éclatent des disputes. Sans établir de distinction entre les espèces, les poux une dernière fois changent de partenaire. »

Notons bien que les poux ne sont pas racistes !

Parfois le ton devient même burlesque dans un moment en principe tragique :

« Il sentit sur sa tempe l’extrémité d’un tube qui semblait avoir un calibre supérieur à 32 centièmes de pouce, et dont la présence à cet endroit avait un caractère vaguement inquiétant. »

Ou :

« Découvrir qu’il était à la merci d’un 9 millimètres inoffensif vexa un peu Breughel. Toutefois, il garda pour lui ses réflexions et, au contraire, il respecta la chronologie rituelle de l’angoisse précédant la mort, telle qu’il l’avait souvent décrite dans ses ouvrages romanesques. »

Et encore :

« Sur le seuil était une blatte défunte, figée dans une posture naturelle, certes, mais défunte. Je l’écartai du passage. Il n’y avait personne d’autre dans la ruelle. »

Bouddhiste, Volodine ?



Conclusion

Il y a encore beaucoup à dire sur Le Port intérieur.

C’est un univers très riche que Volodine fait entrer dans ce roman, qui n’est qu’un fragment de l’univers post-exotique dans son ensemble.

Il est encore impossible pour l’instant de cerner son œuvre (toujours en cours d’élaboration), mais on peut y voir une sorte de tombeau, dans le sens d’hommage à tous ceux qui se sont tus, ou vivent dans les murs (asiles, prisons, camps) d’où ils ne peuvent pas faire entendre leur voix. Volodine est avec Lutz Bassmann, Elli Kronauer, Manuela Draeger, un de leurs porte-parole. Par l’écriture et par un travail d’une grande originalité et une grande qualité artistique, il s’acquitte de cette tâche avec respect et compassion.

Le Port intérieur est un roman plein d’ambiguïté, de mystère, et donne lieu à de nombreuses interrogations, tout comme le restant de son œuvre sur laquelle se penchent aujourd’hui de nombreux lecteurs, universitaires, et chercheurs. Colloques, thèses, mais aussi créations artistiques à partir de ses textes, se multiplient.

Emmanuel Nunes, compositeur, est par exemple en train d’élaborer une œuvre musicale à partir du Port intérieur.

 « Mes livres sont faits pour qu’on entre à l’intérieur, sont des territoires offerts. »  disait Volodine lors d’une conférence à Aix-en-Provence.

Je vous y souhaite un bon voyage !


Cyrielle, 2e année Éd.-lib.


Antoine Volodine sur Littexpress




Articles de Julie et d'Antoine sur Songes de Mevlido.









article de Julien sur Bardo or not bardo










articles de Joanie et d'Hortense sur Des anges mineurs







article de Delphine sur Dondog

 

 

 

 

 

 

 

 





Partager cet article

Repost 0

commentaires

LG 11/04/2012 19:31

Son Nom est Jean Desvignes, je peux vous l'assurer, j'ai toute une collection de lettres de lui que nous avions échangées dans les années 80 après une rencontre à Lisbonne...je l'ai perdu de vue,
ne connaissais pas ses pseudos jusqu'à ce que je tombe sur votre site, et que je découvre le pot-aux-roses, mais qu'est-ce qu'il se prend d'sormais au sérieux, Seigneur !

Recherche

Archives