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30 octobre 2009 5 30 /10 /octobre /2009 19:00










Antoine VOLODINE
Songes de Mevlido

Le Seuil
Collection Fiction & Cie, 2007.


















On a bientôt ce livre dans les mains ; on s’apprête à l’ouvrir. Pendant les premières pages, on est témoin d’une scène violente, absurde : l’autocritique  publique de Berberoïan, supérieur hiérarchique de  Mevlido dans la police. On ne sait pas s’il faut rire ou s’indigner, tant la liste des fautes politiques dont il s’accuse sous les coups est déroutante. D’ailleurs, on n’est plus sûr de rien, les frontières se brouillent, les contraires s’effacent. On se rend compte que les rôles sont interchangeables, que le bourreau d’aujourd’hui sera la victime de demain, et que la police, censée représenter l’ordre, participe à des actions criminelles contre le pouvoir en place. Et puis, très vite, on se rend compte que cette scène est un cauchemar tout droit sorti d’une des nuits de Mevlido.

D’emblée, le ton est donné, la confrontation est directe. A travers l’histoire de Mevlido, personnage central que l’on va suivre tout le long du livre, on se retrouve plongé dans un univers étrange et singulier, dans un futur indéterminé où le monde est défiguré. Les guerres se sont succédé dans la barbarie la plus totale, les révolutions ont échoué, le totalitarisme règne, l’humanité, en pleine dégénérescence génétique et mentale, vit ses dernières heures.

Que deviennent les Hommes ? Les anciens tortionnaires de guerre sont au pouvoir, les opposants, les vaincus, sont parqués dans d’immenses ghettos à l’air vicié par la folie. Mevlido est de ceux-là. Il vit à Poulailler Quatre avec Maleeya Barlang, une femme traumatisée qui le confond avec son mari mort dans un attentat à la bombe, et côtoie les autres laissés pour compte du ghetto : de vieilles mendiantes bolcheviques insanes, des junkies, des terroristes, des oiseaux mutants doués de parole, des êtres hybrides mi-hommes mi-volatiles et des mudangs, ces chamanes coréennes qui chantent pour les morts.

Mevlido est un agent double : il est chargé de surveiller les activités des vieilles bolchéviques tout en étant espion infiltré dans la police à la solde de Poulailler Quatre.

Tout comme Maleeya, il a perdu Verena Becker, la femme qu’il aimait, torturée et massacrée par des enfants-soldats lors de « la guerre de tous contre tous »1. Son souvenir le hante, mais il s’interdit de penser au passé par peur de sombrer dans la folie déjà latente en lui. Oui, car Mevlido fait des rêves étranges, des rêves qu’il a bien du mal à dissocier de la réalité. Avec lui, on essaye de comprendre, de trouver la frontière séparant vie onirique et vie réelle, de dissiper l’incertitude en captant la nature de ses souvenirs trop furtifs. Puis, avec lui, on est témoin de la mort brutale d’une mudang nommée Linda Siew, répétition du traumatisme lié à la perte de sa femme qu’il ne peut désormais plus contenir.

Dès lors, Mevlido, persuadé par Maleeya que Verena Becker tente de communiquer avec lui à travers la mudang, va s’embarquer dans une quête insensée pour la retrouver, une quête qui se substituera au reste et qui le mènera au Fouillis, cet endroit reculé de Poulailler Quatre à la frontière du monde, où les morts poursuivent leur non-existence. Ainsi, Mevlido meurt. Avec lui, on prend le bus pour atterrir dans le Fouillis ; avec lui, on s’y ancre comme si on y avait toujours vécu ; avec lui, on se perd dans les méandres de cet endroit où le temps et les souvenirs n’ont pas d’emprise. Des noms reviennent en vrac, mais ils ne renvoient à rien, et l’amnésie dans laquelle est plongé Mevlido porte la confusion à son paroxysme. Ainsi, Mevlido poursuit sa mort, jusqu’à ce qu’il rencontre Linda Siew la mudang, qui va lui faire ressurgir ses souvenirs et redonner un semblant de sens à sa non-existence.

Qu’en est-il de ces rêves si étranges ? Il faudra attendre pour en comprendre l"'rigine. On apprend que Mevlido  est un agent envoyé en mission sur terre par les Organes, une organisation perdue dans l’espace-temps qui surveille le devenir de l’humanité, mais qui, lassée par sa bêtise, l’a laissée s’autodétruire et souhaite à présent adoucir son agonie. L’agent Mevlido se fait donc réincarner en Mevlido, habitant de Poulailler Quatre, chargé de collecter des informations qui seront transmises aux Organes par le biais de ses rêves, seul espace de contact avec sa vie antérieure, où les messages concernant sa mission lui parviendront. On comprend à rebours que cette mission est un échec total, et que les messages envoyés en rêve, bien loin d’aiguiller Mevlido, parasitent son esprit et accentuent sa confusion : Mevlido n’a jamais véritablement cerné sa raison d’être sur terre. Comme pour l’humanité, les Organes, lassées par ce ratage, l’abandonnent à son propre sort.

Et puis, dans le Fouillis, un rêve, un dernier pour Mevlido ; peut-être celui qui fera le lien entre ses deux vies, peut-être celui qui, à l’instar de l’humanité, lui permettra une agonie plus douce, peut-être…

Songes de Mevlido, ou l’une des expériences de lecture les plus singulières qu’il m’ait été donnée de connaître. Bien plus qu’un simple roman d’anticipation dénonçant les dérives de notre siècle, ce livre est une œuvre protéiforme tour à tour fantastique, onirique, poétique et non dénuée d’humour. Nul besoin d’être amateur de SF pour en apprécier la valeur ; j'en conseille donc la lecture
à tous.


Julie Légère, AS Éd.-lib.

1 Citation extraite du résumé de la quatrième de couverture.



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