Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 07:00

Schnitzler-Vienne-au-crepuscule.gif

 

 

 

 

 

 

Arthur SCHNITZLER
Vienne au crépuscule
Titre original : Der Weg ins Freie (1908)
Traduit de l’allemand
par Robert Dumond.
Stock, La cosmopolite, 2000.
Librairie Générale Française,
Livre de poche, n° 3079, 1996.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

photo2.jpg

L’auteur.



Arthur Schnitzler naît dans le quartier juif de Vienne en 1862 et meurt en 1931. Son père est un laryngologue reconnu de Vienne. En effet, il compte parmi sa clientèle des artistes, des comédiens et des  chanteurs d’opéra. Le jeune Arthur découvre ainsi le monde des arts et du spectacle et éprouve, très tôt, un vif intérêt pour le théâtre. Suivant le souhait de son père, Schnitzler fait des études de médecine. Au cours de ces études, il s’intéresse plus particulièrement à la psychiatrie et lit l’œuvre de Freud. Ce dernier verra d’ailleurs  en lui « son double » littéraire. Sa thèse de médecine  porte sur  le « Traitement hypnotique de la névrose ». Il est important de souligner le point de vue de Schnitzler sur la psychanalyse. En effet, il adopte une position critique à l’égard de la psychanalyse dont il souligne les limites. Il évoque notamment le côté doctrinal et la généralisation exagérée de certains principes comme le complexe d’Œdipe. A. Schnitzler exercera pendant quelques années, avant de se consacrer pleinement à l’écriture, une activité qu’il a commencée dès l’adolescence. Il va s’illustrer dans plusieurs genres : le théâtre, la nouvelle mais également le roman. Sa vie littéraire est marquée par plusieurs scandales dont celui suscité par la représentation de sa pièce La Ronde, à Berlin en 1920. Le propos est jugé obscène et Schnitzler est qualifié de « pornographe ». Parmi ses nouvelles, nous pouvons citer Le lieutenant Gustl (1900) ou encore Mademoiselle Else (1924), deux monologues intérieurs. Notons également La nouvelle rêvée (1925) dont Kubrick s’est inspiré pour son ultime film, Eyes Wide Shut. Les œuvres de Schnitzler seront interdites sous le régime nazi.


Le contexte viennois.

Sur le plan politique.

Au tournant du XXe, l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand en 1914 sera à l’origine de la déclaration de la guerre. L’Empire se caractérise par la cohabitation sur un même territoire d’un grand nombre de nationalités.

En 1895,  Karl Lueger devient maire de Vienne : il met en place une politique antisémite.


Sur le plan culturel.

Vienne constitue un foyer culturel et artistique d’importance en Europe dès la fin du XIXe siècle. Arthur Schnitzler appartient au groupe des « Jeune Vienne » (« Jung Wien »).  Il s’agit d’un groupe novateur, d’avant-garde dans tous les domaines artistiques et qui gravitait autour de personnalités comme Hugo von Hofmansthal ou Hermann Bahr. Leurs réunions se déroulaient au café Griensteidl qui fut démoli en 1897. Les cafés ou  literatencafés constituaient l’un des cœurs sociaux de Vienne. Ces artistes avaient l’impression de l’imminence d’une catastrophe européenne, la sensation d’une décadence de la société. Hugo von Hofmannsthal écrit, ainsi, en 1906 :

« Le caractère de notre époque est l’ambiguïté et l’indétermination. Elle ne peut s’attacher que sur des bases en glissement, sans perdre conscience que tout glisse là où les générations antérieures croyaient avoir des assises solides ».

Dès lors, cette sensation conduit à la mélancolie et à un repli sur soi. La littérature de cette époque va, ainsi, s’attacher à l’exploration du moi. L’art devient un moyen de fuir le monde. En Autriche, et à Vienne particulièrement, les intellectuels juifs exercent une influence de premier ordre sur la vie artistique. Ils prônent un culte de l’art et souhaitent intégrer les élites allemandes et autrichiennes.


En guise de préambule : l’œuvre et son titre.

Vienne au crépuscule paraît en 1908. L’écriture du roman se déroule sur environ 10 ans. Arthur Schnitzler fait référence à cette œuvre dans son Journal dès 1902. L’œuvre connait un immense succès : en 1936, la 136e édition est publiée.

Le titre français, Vienne au crépuscule, n’est pas une traduction littérale du titre allemand, Der Weg Ins Freie, c’est-à-dire « le chemin de la liberté ». La traduction française met en avant l’esthétique décadente de l’œuvre qui dépeint une société déliquescente. Le motif du « crépuscule » est omniprésent dans l’œuvre et est caractéristique de la fin du XIXe siècle. Il s’agit en effet d’une métaphore prisée par les Décadents pour signifier la fin d’une époque, le déclin d’une société. Le titre allemand n’induit pas tout à fait la même orientation de lecture. En effet, le titre choisi par Schnitzler propose une lecture plus optimiste du roman. Le récit se fonde davantage sur l’idée d’un avenir meilleur où l’espoir est permis. Ces deux titres se révèlent, en réalité, complémentaires. Chacun met en exergue un aspect ou l’autre de l’œuvre de Schnitzler.


Vienne au crépuscule : résumé.

Un bref résumé de l’œuvre est disponible sur le site Babelio, à l’adresse suivante :

 http://www.babelio.com/livres/Schnitzler-Vienne-au-crepuscule/2932


 L’itinéraire sentimental et artistique de Georges von Wergenthin.

Un double mouvement s’opère au sein de l’œuvre : les  aventures sentimentales, d’une part, et la vocation artistique d’autre part.

 


Un itinéraire sentimental voué à l’échec ?

A. Schnitzler transpose, dans ce roman, ses propres aventures sentimentales. En effet, l’écrivain a connu une vie sentimentale relativement agitée.

Sous les traits de Georges von Wergenthin, on peut reconnaître le compositeur Clemens von Franckenstein, dont le frère était diplomate, tout comme le frère de Georges, Félicien. Georges est un  jeune aristocrate, connu pour ses nombreuses conquêtes. Lors d’une de leurs conversations, Else Ehrenberg et sa mère dresse un portrait de Georges assez révélateur de sa personnalité :

« […] Chaque jeune homme n’a-t-il pas une liaison sérieuse ? Crois-tu qu’il en est autrement pour Georges de Wergenthin ?
– Une liaison sérieuse ?...Non celui-là n’en connaîtra jamais. Il est beaucoup trop froid, trop supérieur…et il manque de tempérament.
– Justement pour cette raison, déclara Else en psychologue avertie. Il se laissera embarquer dans quelque affaire, à son insu, et se retrouvera submergé. Et un beau jour, il se mariera…par lassitude…, avec une personne qui lui sera probablement indifférente. » (p. 80).

A la lecture de l’œuvre, les propos d’Else apparaissent prémonitoires. C’est au cours de cette même conversation que l’on apprend que Georges entretient une relation avec Anna Rosner.

Le roman traite essentiellement de sa relation avec Anna Rosner, une chanteuse. Cette aventure fait écho à la situation des parents de Georges. En effet, sa mère était également chanteuse. La liaison d’Anna et de Georges est placée sous le signe du secret jusqu’ à ce que la jeune femme tombe enceinte. Ils vont alors effectuer un séjour en Italie avant de revenir en Autriche pour l’accouchement. Anna donnera naissance à un garçon qui meurt aussitôt, étranglé par le cordon ombilical. Cette relation n’est pas sans rappeler la liaison de Schnitzler avec une chanteuse, Marie Reinhard qui accouchera d’un enfant mort-né. Dès son origine, l’histoire sentimentale de Georges von Wergenthin et d’Anna Rosner semble être placée sous le signe de l’échec. Leur relation met en évidence le poids des conventions sociales de la société viennoise. La grossesse d’Anna soulève la question de la responsabilité. Georges se sent responsable de la jeune femme et de leur enfant mais se refuse à s’engager par l’intermédiaire du mariage. Félicien, le frère de Georges, tout en lui apportant son soutien désapprouve, au fond de lui, cette relation. La mort de l’enfant annonce la rupture inévitable entre les deux personnages. Mais cette épreuve vécue par Georges constitue une étape fondamentale dans son chemin vers la maturité. Un sentiment de culpabilité naît chez  Georges : il se sent responsable de cette mort, faute d’avoir réellement désiré cet enfant. Mais pourtant cette culpabilité cède, dans le même temps, la place à une forme de soulagement. Cette mort rompt d’une certaine façon un engagement pris à l’égard d’Anna, imposé par son éducation, par le poids des valeurs de la société. Ainsi, de cet échec sentimental découle un sentiment de liberté. Notons également le rôle décisif joué par Anna dans la vie de Georges. Anna est à la fois celle qui le prive de liberté dans le sens où Georges se sent responsable d’elle et de leur futur enfant. Mais c’est également elle qui lui redonne sa liberté et qui lui permet d’accomplir sa vocation d’artiste. En effet, à la fin du roman, elle insiste pour que Georges réponde à la demande de l’opéra de Detmold qui veut que celui-ci devienne leur chef d’orchestre.

Enfin,  la relation entre Georges et Anna nous montre combien les thèmes de l’amour et de la mort  sont  étroitement liés. Cette alliance est une thématique récurrente dans la littérature au tournant du siècle. Le couple Eros-Thanatos est omniprésent dans notre roman. Ainsi, l’écrivain Henri Bermann noue une idylle avec une actrice qui se suicidera par noyade. Au terme du roman, l’alliance de l’amour et de la mort est à nouveau convoquée à travers la représentation de l’opéra de Wagner, Tristan.


Le parcours artistique ou l’œuvre en devenir.

Comme nous l’avons vu, Georges est  compositeur. Il est frappant de constater que sa carrière artistique repose sur une œuvre en devenir. En effet, pendant une grande partie de l’œuvre, Georges ne parvient pas à composer : « Cela faisait de nouveau six mois, sinon plus, qu’il n’avait fourni aucun travail sérieux » (p. 8). Son inspiration semble paralysée. Au mieux, il a l’idée de quelques motifs musicaux au cours notamment de ses promenades dans les rues et parcs de Vienne.  Ainsi, dans les salons et les dîners, il joue toujours les mêmes lieder. Il ne parvient pas à achever la partition d’un quintette ce qui fait dire à Else : « Ce quintette commence à ressembler à un mythe » (p. 223). De plus, lorsqu’on l’interroge sur ses compositions en cours, il évoque l’écriture d’un opéra. Cet opéra doit être réalisé  avec son ami Henri Bermann, écrivain. Mais ce projet est sans cesse retardé. L’œuvre est constamment décrite comme en cours de réalisation. L’activité est reportée au lendemain. Ce n’est qu’une fois son poste de chef d’orchestre pris à Detmold, qu’il terminera cet opéra ainsi que le quintette : « quant au quintette, l’œuvre mythique, comme Else l’avait appelé un jour, il était presque terminé. » (p. 409).

Nous constatons que la vie sentimentale et artistique de Georges se construit autour d’actes manqués, d’événements sans cesse retardés ou repoussés. Georges souffre de ce que son frère appelle un « manque de plan » (p. 216). Pourtant, ces deux mouvements dans la vie de Georges constituent des étapes fondamentales de ce chemin vers la liberté et « bien qu’il ne composât que peu de choses, il avait l’impression de progresser intérieurement » (p. 241).


Le « chemin de la liberté ».

La métaphore du chemin

La métaphore du chemin est liée au thème de la promenade et de la marche qui traverse le roman. En effet, Georges consacre une grande partie de son temps libre à arpenter les rues et les parcs de Vienne. La promenade est souvent associée à la flânerie et constitue un motif cher à l’esthétique décadente. Ainsi, Georges aime à prolonger « sa flânerie » (p. 19).  Mais ce temps de la marche est aussi celui de la réflexion, propice à l’éclosion de la pensée et donc à un retour sur soi. En outre, la marche  favorise le développement de l’imagination et du rêve. Si la marche conduit à la rêverie, le rêve lui-même convoque l’image du chemin : « il fut emporté dans des rêves incohérents (…). Il marchait sur le chemin de la Lande » (p. 339).

Le cheminement intérieur de Georges se trouve matérialisé par la promenade. Il existe une forme de correspondance entre les mouvements de sa marche et les sentiments intérieurs qui l’animent : « Comme pour fuir ce malaise, il accéléra de plus en plus sur le chemin du retour » (p. 144). Cette métaphore de la vie et du parcours de Georges peut se comprendre comme un désir de liberté ou comme une fuite en avant. En outre, les longues marches effectuées par Georges sont reprises, par un effet de mise en abyme, par le mouvement de rotation de la grande roue du Prater. Ces mouvements répétitifs, accentués par le rythme assourdissant des musiques du parc, semblent reproduire une sorte d’ostinato. Dans cet environnement, l’inspiration renaît :

« Dans l’obscurité, avec un vacarme assourdissant, leur wagon dévalait la pente, puis remontait sous les cimes noires des arbres ; et, dans ce bruit sourd, rythmé, Georges découvrait peu à peu un motif musical burlesque à trois temps. »  (p.66).

L’ensemble de ces mouvements participe à une dilatation du temps. Ces marches s’inscrivent dans un temps particulier. Des indications temporelles nous précisent les heures et les moments privilégiés pour la promenade : l’automne et le crépuscule. Ainsi, l’automne est la saison qui apporte le salut (« le salut de l’automne », p. 389). Tout concourt donc à cette marche de la liberté.


Une tension entre passé et avenir.

Ce chemin de la liberté s’avère chaotique. En effet, le personnage de Georges est sans cesse tiraillé entre passé et avenir.

Georges évoque avec nostalgie et mélancolie le passé. Le thème de la mémoire associé au rêve est récurrent. Il s’agit de revenir sur ce qui semble être un âge d’or : le temps de l’enfance, des voyages. Néanmoins, le souvenir est aussi celui de la mort  et de la disparition de la mère puis du père. C’est d’ailleurs sur le rappel de la mort du père, survenue quelques mois auparavant, que s’ouvre le récit. Ainsi,

« une sorte de nostalgie de ces contrées familières dont il était privé depuis longtemps s’empara de lui, des images à demi oubliées surgirent devant ses yeux […] » (p. 206). 

Georges « exprima la nostalgie de ces lieux qui le saisissait parfois comme un véritable mal du pays natal […] » (p. 206). Son regard vers l’avenir est placé sous le signe de l’espoir comme s’il s’agissait de retrouver un âge d’or que le présent semble lui refuser. En effet, le temps présent semble plutôt celui de la dégradation. Le bonheur est, la plupart du temps, évoqué en parlant de l’avenir : « maintenant on allait vers le levant, vers le pays natal, vers l’avenir » (p. 240). Ce propos fait référence au départ de Georges et d’Anna pour l’Italie, pays visité par le jeune compositeur dans son enfance. Le futur est le temps de la liberté, de l’accomplissement de sa carrière artistique. : « Il savait que, dès son arrivée à Vienne, le travail sérieux commencerait et qu’alors la voie s’ouvrirait libre devant lui » (p. 242). Ainsi, son opéra est une  œuvre du lendemain, de l’après. Il sera parachevé, une fois Georges libéré de son « engagement » sentimental. Dans le même temps, Georges est marqué par le déterminisme. Il est convaincu que chaque individu a un destin à accomplir. Anna « était destinée pour ainsi dire dès sa naissance à finir bourgeoisement » (p.125).

S’agit-il d’un chemin vers la liberté ou d’une fuite en avant ? La question reste posée.


Une peinture de la société viennoise : la crise d’identité.

La question de l’identité juive.

Des positions très contrastées s’expriment au sein de la communauté juive : sioniste, antisémite, etc.

— Les sionistes.

Schnitzler a entretenu une correspondance avec le fondateur du sionisme, Theodor Herzl.  Le principe  de ce mouvement réside dans la constitution, en Palestine, d’un état juif. Sur le plan historique, cette théorie a été vivement critiquée par un ensemble de la bourgeoisie juive viennoise. Dans Vienne au crépuscule, ce fait est illustré par les propos de l’écriavain Henri Bermann. Ce dernier désapprouve le sionisme qu’il considère comme « la pire épreuve jamais imposée aux Juifs » (p.125). Cependant, plusieurs personnages témoignent d’un vif intérêt pour ce mouvement. Ainsi, Léo Golowski participe au congrès sioniste à Bâle :

« Il leur raconta alors l’expérience vécue au congrès sioniste de Bâle auquel il avait participé l’année précédente et où il avait acquis, comme jamais auparavant, une connaissance profonde de l’essence et de la mentalité du peuple juif » (p. 129).

M. Ehrenberg témoigne également de son adhésion au sionisme, à  l’inverse de son fils Oscar qui se déclare antisémite. A ce titre, nous pouvons citer un extrait d’une conversation qui réunit M. Ehrenberg, sa femme, Else, leur fille et Nurnberger :

« […] "J’ai l’intention de pousser plus loin, vers l’Égypte, la Syrie, probablement aussi vers la Palestine. Peut-être seulement parce qu’on vieillit ou parce qu’on lit trop de choses sur le sionisme et ses problèmes, mais, c’est plus fort que moi, je voudrais avoir vu Jérusalem avant de mourir." […]

 "Voilà des choses, dit Ehrenberg, que ma femme ne comprend pas, et mes enfant encore moins. Toi non plus, Else. Mais quand on lit ce qui se passe dans le monde, on est tenté de croire qu’il n’y a pas d’autre solution pour nous.

—   Pour nous ? répéta Nurnberger. Je n’ai pas remarqué jusqu’à présent que vous ayez eu particulièrement à souffrir de l’antisémitisme.

[…]

—   Je ne suis pas baptisé, répliqua Nurnberger tranquillement, mais, à vrai dire, je ne suis pas juif non plus. Je me tiens depuis longtemps en dehors de toute confession ; pour la simple raison que je n’ai jamais eu le sentiment d’être juif.

—   Quand dans la Ringstrasse on vous enfoncera votre haut de forme sur la tête parce que, permettez-moi de vous le dire, vous avez le nez un peu juif, vous vous sentirez atteint comme Juif, vous pouvez y compter.

[…]

—   Vous serez certainement heureux d’apprendre, dit Ehrenberg en se tournant vers Nurnberger, que mon fils, Oscar, est lui aussi un antisémite."

Mme Ehrenberger eut un léger soupir.

" C’est une idée fixe chez lui, dit-elle à Nurnberger. Il voit des antisémites jusque dans sa propre famille.

—   Voilà la toute dernière maladie nationale des Juifs, dit Nurnberger. Pour ma part, je n’ai réussi jusqu’à présent qu’à rencontrer un seul antisémite authentique. Je ne peux malheureusement pas vous cacher, cher monsieur Ehrenberg, que c’est un leader sioniste connu."  » (p. 83-85).

Cette conversation est révélatrice de la pluralité des positions concernant l’identité juive. Il s’agit d’une question qui divise la communauté juive de Vienne. Au sein d’une même famille, les avis divergent. Ainsi, Oscar tient des propos antisémites à l’opposé des idées de son père. Par ailleurs, Nurnberger ne se reconnaît pas dans l'identité juive.


— Les antisémites

Plusieurs personnages sont confrontés à l’antisémitisme. Ainsi, pour Henri Bermann, toute carrière politique semble impossible. Il convient de rappeler que Schnitzler a été particulièrement sensible à la montée de l’antisémitisme en Europe et à Vienne. Joseph Rosner, le frère d’Anna, relate également combien il serait mal venu pour lui de travailler chez un Juif : « Personne ne me fera plus travailler chez un Juif. Car, auprès de mes relations…dans tout mon milieu cela me rendrait ridicule » (p. 31). En effet, Joseph connaît Jaludek, fils d’un conseiller municipal qui est ami avec l’éditeur du Messager chrétien, revue du parti des Chrétiens-sociaux. Cet élément fait écho au contexte politique de Vienne, au tournant du siècle. En effet, la ville voit l’arrivée au pouvoir des chrétiens sociaux, avec à leur tête Karl Lueger. Ce parti va mener une politique antisémite.

Certains personnages comme Willy Eissler, qui est juif, n’hésitent pas à ironiser sur les propos antisémites qui peuvent se tenir au sein de la société. Ainsi, à propos du capitaine Ladisc, il affirme :

« Il faut dire que j’ai une antipathie insurmontable, que même le sang ne peut laver, envers les gens qui se gavent chez les Juifs et commencent déjà à déblatérer contre eux dans l’escalier. On attend au moins d’être au café » (p. 16-17).

L’ensemble des positions tendent à mettre en exergue toute la complexité de la question identitaire. C’est ce dont Georges, qui n’est pas juif,  prend conscience au fil du roman : « Pour la première fois la qualification de Juif, qu’il avait lui-même souvent employée, commençait à lui apparaître dans un éclairage tout nouveau, plus sombre. » (p. 132). Il s’agit de traiter de l’identité juive et plus largement de l’identité viennoise, question qui se cristallise dans le débat sur l’assimilation. Selon Henri Bermann, « Il s’agit justement d’une affaire que, jusqu’à nouvel ordre, chacun doit régler avec soi-même, comme il peut » (p. 293).


La  crise du sujet

La société viennoise devient un terrain privilégié pour observer l’éclatement du moi et de l’identité. L’exemple de la crise de l’identité juive est révélateur d’une évolution de la société. L’identité fragmentaire devient le reflet d’une société qui se délite. Ainsi, Joseph Rosner note : « dans notre chère Autriche, les antagonismes se déchaînent » (p. 125). S’interroger sur l’identité juive revient également à s’interroger sur l’identité du moi. En effet, la Modernité se caractérise par une réflexion sur la crise du moi et la prédominance de la subjectivité. Le roman de Schnitzler nous montre combien ce débat esthétique est ancré dans une réalité historique et sociale. La réflexion esthétique se joint à réflexion historique et politique. L’intériorité  constitue l’un des matériaux privilégiés des écrivains. Elle permet de saisir toute la complexité du moi, du sujet et donc de l’identité. A ce titre, nous citerons les propos du Dr Stauber s’adressant à son fils :

« Reprends-toi. Rappelle-toi qui tu es.

– Moi – je le sais.

– Non, tu ne le sais pas. Sinon tu n’oublierais pas aussi qui sont les autres. » (p. 404).

L’enjeu est bien de parvenir à sonder son identité afin de « ne pas se laisser égarer » (p. 293), selon les mots d’Henri Bermann.



Conclusion.

Le roman d’Arthur Schnitzler nous plonge dans la Vienne fin-de-siècle où la montée de l’antisémitisme suscite de nombreuses inquiétudes. A travers le parcours du baron von Wergenthin, nous explorons la complexité des rapports humains mais également celle du processus de création. Outre la narration des aventures sentimentales de Georges, il s’agit également pour Schnitzler de dépeindre la communauté juive de Vienne et la crise identitaire qui la traverse. Le Chemin de la liberté  est celui de la recherche de son identité. Gagner sa liberté, c’est peut-être parvenir à saisir l’unité du « moi ». « Il est naturellement indispensable de voir le plus clair possible en soi-même, d’éclairer les recoins les plus cachés de son être ! Avoir le courage de sa propre nature » (p. 293) : telle pourrait être la maxime de Chemin de la liberté.


Bibliographie.

Œuvres de Schnitzler :

Schnitzler, Arthur. Romans et nouvelles. 01, [1885-1908]. Paris : Librairie générale française, 1994. (La pochothèque. Classiques modernes).

SCHNITZLER, Arthur. Romans et nouvelles. 02, [1909-1931]. Paris : Librairie générale française, 1996. (La pochothèque. Classiques modernes).

Pour aller plus loin:

Le Rider, Jacques. Arthur Schnitzler ou la Belle Epoque viennoise. Paris : Belin, 2003.

Sauvat, Catherine. Stefan Zweig et Vienne. Paris : Chêne, 2000.


Marine, A.S. Bib.-Méd.-Pat.

 


Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives