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29 août 2011 1 29 /08 /août /2011 07:00

Atiq-Rahimi-Maudit-soit-Dostoievski.jpg



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Atiq RAHIMI
Maudit soit Dostoïevski
P.O.L, 2011





 

 

 

 

 

 

photo1.jpgL’auteur

« Prix Goncourt 2008 pour  Syngué sabour. Pierre de patience, Atiq Rahimi est né à Kaboul en 1962. Après avoir vécu la guerre d'Afghanistan de 1979 à 1984, ce fils d'intellectuels a obtenu l'asile politique en France où il a étudié l'audiovisuel à la Sorbonne et obtenu la double nationalité. Titulaire d'un doctorat, il adapte lui-même son premier roman, Terre et cendres, prix du Regard vers l'avenir au festival de Cannes en 2004. Si ses deux autres ouvrages ont été écrits en persan, c'est directement en français qu'il a rédigé Syngué sabour et ce nouveau roman, son cinquième livre. » (Présentation de l’éditeur)



Résumé

« À Kaboul, dans les années 1990, au plus fort de la guerre civile qui a succédé à l'occupation soviétique, Rassoul, 27 ans, vient d'[assassiner] nana Alia, une usurière qui exploitait sa bien-aimée, Souphia. Le jeune homme ne peut s'empêcher de se comparer à Raskolnikov, le héros de Crime et châtiment de Dostoïevski, dont il a découvert l'œuvre en URSS, à Leningrad, où son père l'avait envoyé étudier de 1986 à 1989, contre sa volonté. Raskolnikov avait lui aussi tué une vieille femme, emporté l'argent et les bijoux qu'elle recelait avant d'être rongé par les remords, de sombrer dans un abîme de culpabilité et de finir au bagne. Mais que pèse le crime de Rassoul face aux explosions quotidiennes, à ces combats fratricides qui ensanglantent l'Afghanistan ? Son châtiment sera-t-il seulement de perdre la parole, puis l'espoir d'être à la hauteur de son "héros" Raskolnikov ?... » (L’Express.fr)



Un roman de la culpabilité

La culpabilité d’un homme : Rassoul.

Le roman d’Atiq Rahimi peut se comprendre comme le récit de la culpabilité. Cette culpabilité s’entend à plusieurs niveaux. En effet, l’auteur nous décrit tout d’abord la culpabilité d’un personnage, Rassoul, hanté par Dostoïevski. Le récit se construit comme un parcours initiatique atypique. Il s’agit pour Rassoul de racheter son crime. Peu après avoir commis son crime, notre personnage est frappé de mutisme :

« Mais il éprouve une étrange sensation de vide dans sa gorge. Aucun son n’en sort. Il tousse. Une toux vide. Sèche. Sans bruit. Sans matière. Il respire profondément, et tousse de nouveau. Encore, rien. Inquiet, il tente d’émettre un cri, un seul, n’importe. Et toujours rien n’émane, sauf un souffle étouffé, risible » (p.32).

Symbole de culpabilité ou premier châtiment infligé au criminel, ce mutisme ne prépare que mieux la future verbalisation de l’aveu. En effet, l’aveu est matérialisé par l’écrit à travers le cahier de Souphia. Rassoul, veut avouer ce crime à la femme qu’il aime. L’aveu écrit s’avère beaucoup plus douloureux à formaliser que sa version orale face aux instances judiciaires :

« Voyons, tu n’es même pas capable de dire la plus magnifique phrase de ton héros Raskolnikov, alors que tu ne cesses de feindre son audace. Quel misérable ! » (p.181).

La culpabilité de plus en plus palpable le conduit à se rendre à la justice. Mais, seul Rassoul semble souffrir de ce sentiment en témoigne la scène  de l’aveu de Rassoul aux pouvoirs publics :

« Tuer une maquerelle n’est pas un crime dans notre sacro-sainte justice. Donc vous…tu dois souffrir d’autre chose. (…) Résumons : tu te tourmentes, tu te sens anéanti, parce que tu n’arrives pas à comprendre pourquoi il y a tant de mystères autour de ton crime ? C’est bien cela ?

(…)

– Oui, c’est ça, je suis victime de mon propre crime. Et le pire dans cette histoire, c’est que mon crime non seulement est banal et vain, mais qu’il n’existe même pas. Personne n’en parle. Le cadavre a mystérieusement disparu. Tout le monde croit que nana Alia est partie en province, emportant avec elle ses bijoux et sa fortune. Est-ce que dans toutes vos archives juridiques vous avez déjà rencontré un cas aussi absurde ? » (p.229).

Il ajoute quelques instants après : « C’est pour cette raison que je suis venu me livrer à la justice. Je veux donner un sens à mon crime » (p.231).

L’histoire peut ainsi se résumer comme le récit d’un homme qui veut être jugé mais que personne ne veut juger. Rassoul porte en lui toute la culpabilité et la responsabilité d’un peuple pour qui tuer est devenu un acte banal que tout homme a pu commettre :

 « – Pas de remords, d’accord. Tu en as conscience. Regarde autour de toi : qui ne tue pas ? Combien de criminels sont arrivés comme toi à ce niveau de conscience ? Aucun.

– Justement, c’est ma conscience qui me rend coupable. » (p.232).

L’aveu habituellement salvateur n’a pas l’effet escomptée et ne constitue au final que le point de départ à une série de déconvenues. Dès lors, un déplacement de l’objet de l’accusation s’opère. Ainsi, le crime de Rassoul n’est pas d’avoir tué une femme mais plutôt d’être, selon les juges, communiste. De ce fait, un faux procès s’instruit :

« "Tu mens ! Espèce de communiste impie !" Les grains de chapelet cessent glisser, sa voix, avec une rage noire, appelle les gardes : "Eloignez ce porc ! Enferme-le dans un cachot isolé ! Demain vous lui noircissez la figure avant de le châtier en public : vous lui coupez la main droite pour le vol ; puis vous le pendez ! (…)" » (p.246).

Cette accusation  naît d’une méconnaissance et d’un malentendu au sujet des écrivains russes.

Une assimilation s’effectue entre le goût pour la littérature russe et l’appartenance au communisme. Par ailleurs, la portée métaphysique de l’œuvre de Dostoïevski est mal perçue et sa réflexion sur l’existence ou non de Dieu est considérée comme un blasphème :

« – (…) « Est-ce que » vous connaissez Dostoïevski ?

– Non. Il est russe ?

– Oui, un écrivain russe, mais pas communiste. Peu importe. Il disait que si Dieu n’existait pas…

Tobah na’ouzobellah ! Qu’Allah te protège de cette aberration ! Chasse cette pensée satanique !

– Oui, qu’Allah me pardonne ! Ce Russe disait que – Tobah na’ouzobellah – si Dieu n’existait pas…l’homme serait capable de tout ! » (…) » (p. 231).

 

 

 

De l’absence de responsabilité d’un peuple à une catharsis personnelle.

Le récit de Rassoul est, en réalité, celui d’un acte manqué, réalisé par un meurtrier non-coupable aux yeux des hommes. Le roman d’Atiq Rahimi amorce une réflexion sur la justice des hommes et la  justice divine. La religion musulmane  où le péché originel n’existe pas a enlevé le sentiment de culpabilité. Ainsi que le note Atiq Rahimi, le mode de vie de la société afghane semble reposer sur ce vers de poème « Tout finit par passer ».

Il s’agit avant tout de se préserver de l’autre car c’est là que le mal se trouve. À travers le procès de Rassoul, l’auteur fait le procès de tous les criminels de guerre. Le roman s’accompagne ainsi d’une réflexion métaphysique, introduite par l’exemple de Dostoïevski :

« (…) la pensée de Dostoïevski dépassait la psychologie de l’homme pour atteindre à la métaphysique…Ce livre [Crime et Châtiment] est à lire en Afghanistan, un pays autrefois mystique, qui a perdu le sentiment de responsabilité. Rassoul est convaincu que si on l’enseignait ici il n’y aurait pas autant de crimes ! » (p.63).

À travers son personnage, l’auteur fait le récit de sa propre culpabilité. En effet, tout ce qu’il écrit, il le fait pour son frère communiste, mort alors qu’Atiq Rahimi était en exil. Ainsi, les  hésitations du narrateur sont à la fois celles de l’auteur au moment du processus de création mais également celles de l’homme confronté à un drame familial. Ecrire la culpabilité devient donc une véritable catharsis et un moyen de surmonter son deuil.

 

 

 

Une esthétique du décalage : ironie et humour.

Un pastiche.

Maudit soit Dostoïevski est une réécriture de Crime et Châtiment. Le roman d’Atiq Rahimi relève du pastiche dès l’incipit. La scène d’ouverture introduit une esthétique du décalage. En effet, A. Rahimi transpose la scène du meurtre de Crime et Châtiment en y insérant une tonalité entre humour et pathos : « À peine  Rassoul a-t-il levé la hache pour l’abattre sur la tête de la vieille dame que l’histoire de Crime et Châtiment lui traverse l’esprit. Elle le foudroie » (p.11). C’est par ces phrases que le récit s’ouvre. En quelques mots, tout est dit : la situation est posée, la tonalité donnée. L’atrocité du geste symbolisée par la hache est d’emblée atténuée par la touche humoristique introduite par la référence à Dostoïevski – idée qui paraît pour le moins incongrue en de telles circonstances. La passion de Rassoul pour Dostoïevski est rappelée à plusieurs reprises non sans une pointe d’humour et d’ironie. Ainsi lorsqu’ un homme interroge Rassoul sur ses études en Russie. À la question « qu’est-ce que tu étudiais », ce dernier répond : « (…) lire ce maudit Dostoïevski » (p.59). D’autre part, Razmodin, le cousin de Rassoul, lui fait également remarquer et non sans humour pour le lecteur : « Dostoïevski ! Dostoïevski ! Tu te mets toujours dans la merde avec ton Dostoïevski ! Comment veux-tu qu’ils connaissent Dostoïevski ? » (p. 72).



Une succession d’actes manqués.

Rassoul devient tout à la fois l’incarnation d’un héros et d’un anti-héros : héros en ce qu’il tient à racheter son forfait mais anti-héros puisqu’il ne parvient pas à accomplir sa destinée. Sa vie semble une succession d’actes manqués à commencer par le crime lui-même. En effet, il  fait preuve de maladresse dans l’accomplissement même de son geste : sa victime expire après plusieurs coups. Au moment de l’aveu de son crime aux autorités, aucune preuve de son crime n’est relevée : le corps a tout simplement disparu. Personne ne semble disposé à entendre son aveu : « Sa voix désespérée s’éraille : "J’ai tué quelqu’un." Aucun des deux ne prête attention à son mea culpa. Ils n’ont peut-être pas entendu. Alors un peu plus fort : "J’ai tué quelqu’un", qu’ils entendent. Les deux se retournent vers lui, mais très vite et sans dire un mot, ils reprennent leur recherche » (p 225).

Rassoul songe un temps au suicide  pour racheter son crime. Là encore, il n’y parvient pas :

« Il ne se suicidera pas, il ne peut pas. Le suicide ne demande qu’une chose : le geste et rien d’autre. Pas de pensées, pas de mots, pas de remords, pas de regrets, pas d’’espoirs, pas de désespoir… » (p. 177).

 À l’image de son héros, Raskolnikov, il pense à commettre un second crime, celui du gardien qui a chassé Souphia d’un mausolée car c’est une prostituée : « Tu vas donc, Rassoul,  commettre encore un meurtre sans aucune conséquence. Encore un coup raté » (p.198). Au fil du récit, l’effet comique se créé par l’accumulation d’actes manqués répétés.

 

 

 

« Alors bouge, Rassoul, bouge ! »

« Alors bouge, Rassoul, bouge ! » apparaît comme un leitmotiv dans la bouche de Rassoul. Cette phrase exprimerait la volonté de Rassoul de sortir de sa torpeur  et de son mutisme. Néanmoins, elle vient dans le même temps cristalliser l’impuissance et l’immobilisme de Rassoul. Cette phrase se rappelle à lui à chaque acte manqué ou sur le point d’être manqué. Ce leitmotiv résume à lui seul l’état d’âme et la situation paradoxale dans lesquels se trouve Rassoul.



Le style et la composition du récit

Une composition complexe et foisonnante.

A. Rahimi joue ici avec les codes du roman russe : rebondissements, multiplication des personnages, réflexion métaphysique. La composition du roman d’Atiq Rahimi est complexe. En effet, le roman se construit autour de divers récits qui viennent s’enchâsser les uns dans les autres auxquels s’ajoute la multiplicité des voix – celles de Rassoul ou du narrateur, par exemple –.

Par ailleurs, le procédé de la mise en abyme permet l’incursion de récits dans le récit. Nous constatons que plusieurs contes, souvent d’inspiration orientale s’insèrent dans le roman. Rassoul se souvient ainsi d’une histoire que son père aimait raconter :

« Cette étrange histoire, que Rassoul a baptisée Nayestan – Le Champ des roseaux –, hante son esprit. Elle vit en lui, silencieusement, religieusement. Son père aussi la racontait en boucle, n’importe où, n’importe quand, à n’importe qui. Et à chaque fois, il demandait à Rassoul de lui remémorer les détails qu’il oubliait. En réalité, c’était pour le prendre à témoin de la véracité de cette incroyable aventure. Mais Rassoul évitait de jouer le jeu. (...) » (p.169).

L’auteur recourt à un procédé similaire dans les pages suivantes. En effet, certains développements prennent véritablement les contours du conte :

« Avec un sourire accueillant, elle m’a souhaité la bienvenue dans la vallée des Mots perdus. Elle m’a demandé où j’allais, d’où je venais. Une fois que je lui ai tout raconté, elle a hoché la tête, m’a proposé un dernier verre de "lime de pierre", et a hélé un vieux pour qu’il m’accompagne jusqu’au village voisin. Le vieux m’a donné  une lampe-tempête, et on s’est mis en route (…) » (p.203).

 Ce  village par lequel est passé Rassoul est gouverné par une femme. Le récit de l’histoire de la femme, chef du village,  vient alors s’enchâsser : « Cette femme, chef du village, était la descendante d’un grand sage parmi les sages, qui vivat dans un royaume lointain, à une époque lointaine. (…) » (p. 204). Dans cet extrait, nous notons les éléments caractéristiques de la situation spatio-temporelle du conte, aux contours volontairement flous et hors du temps. Cet effacement des frontières participe à la confusion entre réel et rêve, omniprésente dans le récit.



Esthétique de la brièveté et poésie

Tout en revendiquant l’héritage russe, A. Rahimi parvient à transposer l’histoire de Crime et Châtiment dans un style qui lui est propre. Les phrases marquées par la brièveté ne donnent que plus de force au récit. Par ailleurs,  l’auteur  insuffle à son récit un verbe poétique qui trouve ses sources dans la littérature afghane. Le style d’A. Rahimi  penche du côté de la fable et de la poésie, entre Orient et Occident. De brèves descriptions ponctuent le récit :

« Le soleil se faufile à travers les branches et les feuilles de l’arbre à vœux, parsemant de taches le corps du gardien, les pieds, les jambes, les cheveux de Rassoul, et le Colt qui tremble dans ses mains… » (p.198).

Le style et la ponctuation sont deux éléments essentiels pour A. Rahimi. En effet, l’auteur effectue un travail considérable sur la langue. Il s’inspire notamment de la musique ou encore de la poésie persane pour insuffler à ses phrases le rythme et la tonalité justes. Il n’hésite pas à insérer des poèmes au cœur même du roman :

« Nous ne sommes pas aptes à parler,
Si nous pouvions seulement écouter !
Il faut tout dire !
Et écouter tout !
Mais
Nos oreilles sont scellées,
Nos lèvres sont scellées,
Nos cœurs sont scellés. » (p. 287-288).

Les poèmes choisis confèrent au récit une tonalité lyrique tout en ajoutant bien souvent une portée métaphysique au discours. Ainsi, le poème cité ci-dessus évoque le paradoxe de toute une société qui se détache de toute responsabilité et qui s’enferme dans un profond mutisme.

Atiq Rahimi mêle habilement style dépouillé et onirisme, influences orientales et occidentales.



Pour aller plus loin :

Terre et cendres, P.O.L, 2000
Syngué Sabour, Pierre de patience, P.O.L., 2008. (Prix Goncourt).



Quelques vidéos :

Atiq Rahimi évoque son ouvrage Maudit soit Dostoïevski (entretien réalisé par Rue 89, en trois parties):
 http://www.dailymotion.com/video/xhfgxi_atiq-rahimi-transpose-dostoievski-en-afghanistan-1-3_creation
 http://www.dailymotion.com/video/xhfhdr_atiq-rahimi-transpose-dostoievski-en-afghanistan-2-3_creation
 http://www.dailymotion.com/video/xhfhwc_atiq-rahimi-transpose-dostoievski-en-afghanistan-3-3_creation

Atiq Rahimi à l'Escale du livre:
 http://www.youtube.com/watch?v=qg6_EhlUFwg


Marine, A.S. Bibliothèques.

 

 

Atiq RAHIMI sur LITTEXPRESS

 

Atiq Rahimi Syngue sabour

 

 

 

 

Article de Cyndie sur Syngué sabour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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