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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 07:00

Atiq-Rahimi-Syngue-sabour.jpg

 

 

 

 

 

 

Atiq RAHIMI
Syngué sabour
Pierre de patience
P.O.L, 2008, Folio, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Atiq-Rahimi.jpgÀ propos de l’auteur

 Préface : «  Atiq Rahimi est né en 1962 à Kaboul (Afghanistan), il vit et travaille aujourd’hui à Paris. Il a fait ses études au lycée franco-afghan Estiqlal de Kaboul puis à l’université (section littérature).

En 1984, il quitte l’Afghanistan pour le Pakistan à cause de la guerre, puis demande et obtient l’asile politique en France où il passe un doctorat de communication audiovisuelle à la Sorbonne.

Il réalise des films documentaires et adapte en 2004 son roman Terre et cendres, qui, présenté au Festival de Cannes, obtient le prix Regard vers l’avenir. En 2008, Atiq Rahimi s’est vu décerner le prix Goncourt pour  Syngué sabour. »

 
Le récit

Pour son quatrième ouvrage, l’auteur a choisi d’écrire directement en français. Le récit se présente sous la forme d’un monologue, à mi-chemin entre le récit et le conte persan, écrit à la mémoire de Nadia Anjuman, une poétesse afghane assassinée par son mari.

L’écrivain a placé en exergue de son livre cette phrase d’Antonin Artaud : « Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps » qui traduit l’extrême violence de cet assassinat.

Les premières pages délimitent le cadre. D’abord, « La chambre vide. » « L’homme » à l’ « air étrangement moqueur »« allongé à même le sol sur un matelas rouge ». Et « la femme » à son chevet. Ensuite, des phrases courtes, rapides qui nous amènent à une lecture saccadée, rythmée par les mouvements de la femme égrenant continuellement son chapelet et les respirations sporadiques de son mari inerte. Et quelquefois des coups de feu, des explosions qui nous tirent de ce huis-clos.

 En effet, l’auteur a opté pour une écriture quasi scénaristique, ce qui n’a rien d'étonnant étant donné son parcours et son goût pour la cinématographie. C’est donc dans cet univers – « quelque part en Afghanistan ou ailleurs » – que la femme va évoluer, se révéler.

Atiq Rahimi nous présente le portrait d’une femme dévouée à son mari blessé à la guerre mais qui vit – ou du moins respire encore – malgré une balle dans la nuque. Elle vit au rythme de cet homme inerte et froid, priant chaque jour, répétant inlassablement les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu. Mais à force de ne vivre que « que pour [lui], auprès de [lui], avec [son] souffle», elle va sombrer peu à peu dans la folie. À bout de force, excédée, parce qu’il ne se réveille pas, elle laisse éclater sa colère, sa rancœur : « Tu savais que tu avais une femme et deux filles ! […] Est-ce que tu pensais un moment à nous lorsque tu épaulais ta putain de Kalachnikov ? »

 Les mots comme les sentiments, deviennent alors de plus en plus durs, saisissants et accompagnent la montée  de sa folie.  Elle en vient à rire de la religion, du mollah « aussi lâche que ses frères » et s’indigne contre ces hommes prêts à mourir pour défendre leur sens de l’honneur et de la virilité. Elle raille la bêtise militaire, par cette blague afghane : « Un officier essaie de démontrer aux appelés la valeur d'une arme. Il demande alors à un jeune soldat, Bénâm : Tu sais ce que tu as sur ton épaule ? Bénâm dit : Oui, c’est mon fusil ! L’officier hurle : Non imbécile ! C’est ta mère, ta sœur, ton honneur ! Puis il passe à un autre soldat et lui pose la même question : Oui chef, C’est la mère, la sœur, l’honneur de Bénam. »

Après chacun de ses excès, la femme fait appel à dieu, consciente de perdre la raison. Elle va jusqu’à se qualifier de « démone » et implore Allah de lui « couper la langue ».

À travers ses paroles de rage, elle va se libérer de sa culpabilité, partager pour la première fois quelque chose avec son mari. Confiant à cet homme qui ne l’a jamais écoutée, ses désirs inassouvis, ses secrets – durant leurs premiers ébats elle a fait passer le « sang impur » pour le sang de la virginité. Pour la première fois en dix ans de mariage et trois de vie commune, elle se sent proche de lui, elle peut l’embrasser, lui parler sans être blâmée.

Elle évoque les figures qui l’ont marquée – un père violent, une tante enchanteresse, une belle-mère épouvantable, un beau-père sage et un mari qu’elle considérait comme un héros avant qu’il ne devienne un criminel arrogant. Mais, paradoxalement, aux reproches qu’elle ose lui adresser, viennent s’ajouter quelques gestes tendres. Elle l’étreint, pose sa main sur sa joue. Car s’il l’a opprimée, aujourd’hui il la libère. Elle « possède [son corps] et lui [ses secrets] ». Il est sa « Syngué Sabour », en persan, pierre de patience. « La pierre t'écoute, éponge tous tes mots, tes secrets, jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate. […] Et ce jour-là, tu es délivré de toutes tes souffrances, de toutes tes peines. »

Mais un événement va venir troubler cette nouvelle quiétude, des militaires vont pénétrer dans cette pièce fermée. L’angoisse va alors s’emparer de la femme et de nous, lecteur. Elle, va la surmonter et provoquer ces hommes. « Je vends ma chair, comme vous vendez votre sang. » Car jamais ils ne violeraient une « impie ». Elle se met en guerre contre l'hypocrisie, s’insurge contre ces hommes qui « [volent] la virginité d’une fille, [violent] l’honneur d’une femme ». Pourtant un des militaires reviendra, un jeune soldat bègue, et prise à son propre jeu elle sera contrainte de lui vendre son corps.

L’histoire devient d’autant plus sombre que la femme va révéler ses derniers secrets, les plus terribles, car le souffle de l’homme « est suspendu au récit de [ses secrets]. » Ella lui avoue que les deux filles qu’elle a eues ne sont pas de lui. Puisqu’elle n’arrivait pas à avoir un enfant de lui et, pensant que sa belle mère suggérerait à son fils une autre épouse, elle est allée voir un maquereau. Alors subitement, comme « révélé » par ce secret, le mari s’éveille.

« Lui, toujours raide et froid, agrippe la femme par les cheveux, la traîne à terre jusqu’au milieu de la pièce. Il frappe encore sa tête contre le sol puis, d’un mouvement sec, il lui tord le cou. […]

La femme est écarlate. Ecarlate de son propre sang.

Quelqu’un entre dans la maison.

La femme rouvre doucement les yeux.                                                                             

Le vent se lève et fait voler les oiseaux migrateurs au-dessus de son corps. »

 

Interprétation

La fin peut nous amener à diverses interprétations quant au message heureux ou non du récit. La pierre écoute, absorbe et un jour, elle éclate, délivrant celui qui parle de ses souffrances. Mais la femme ne peut-elle se libérer que dans la mort ? Message d’espoir ou impossibilité pour la femme de vivre libre ? D’autant plus que ce récit est écrit à la mémoire de Nadia Anjuman, poétesse afghane sauvagement assassinée, à l’âge de vingt-cinq ans, par son mari.

« Espoirs envolés, désirs non exaucés, Je suis née en vain, c'est vrai », écrit-elle dans un poème.

 En effet, il y a peu d’espoir de liberté et d’avenir pour la femme en Afghanistan (ou ailleurs) comme le précise Atiq Rahimi ; là où règnent le fanatisme religieux, l’intolérance et l’oppression. Objet sexuel, elle est à la merci des hommes et subit coups et humiliations. Le récit semble nous montrer que les seules issues pour la femme dans cet univers obscurantiste, ses seules forces pour résister sont la violence, le mensonge, ou la fuite. Dans le récit, la tante illustre bien cette négation de la femme – stérile, elle sera rejetée par son mari puis violée par son beau-père, alors elle va choisir de passer pour morte et fuir.

 Pourtant, le beau-père – figure du sage dans le récit – semble penser que le bonheur pour la femme est possible : « Pour cela [être heureuse], il faut  se résigner à un sacrifice, renoncer à trois choses : l’amour de soi, la loi du père et la morale de la mère ! ». Et lorsqu’elle lui a demandé si cela était réalisable, le vieil homme a répondu : « Il faut essayer. »

Ainsi, en mettant à l’abri ses enfants chez sa tante, elle ne sera plus soumise à l’amour maternel et, en faisant de son mari une pierre de patience,  elle rejette sa condition de femme soumise au père d’abord, à la belle-mère, au mari et à la religion ensuite. Elle s’exorcise de ses humiliations, de ses souffrances jusqu’au moment où la pierre explosera et où ce sera pour elle la libération.

Bien que l’auteur dépeigne une vision assez sombre de l’humanité, ou du moins des hommes, tous ne sont pas monstrueux. Le jeune soldat bègue, s’il oscille entre tendresse et violence, n’est au fond qu’un adolescent torturé. Enrôlé de force, il n’a pas choisi sa condition de soldat. Le beau-père est, on l’a vu, l’image du sage. Il approuve le combat de ses fils pour la  libération du pays mais les renie lorsqu’ils font la guerre seulement pour le pouvoir. Sorte de père spirituel pour la femme, il est le seul homme dont elle fut réellement proche et c’est elle qui prenait soin de lui avant sa mort. Il est lui aussi condamné dans cette société de violence. Ses fils l’ont rejeté, sa femme le maltraitait car sa grande sagesse était pour eux signe de folie. C’est par son intermédiaire que l’auteur glisse quelques bribes de contes orientaux et leçons de morale  dans le récit. Il va transmettre à la femme la légende de Syngué sabour, « cette pierre noire autour de laquelle tournent des millions de pèlerins. »

Enfin, le récit se clôt sur une image positive, un espoir de liberté.

« Le femme se lève et fait voler les oiseaux migrateurs au-dessus de son corps. »


En conclusion

L’auteur a su jouer avec les genres, mêlant habilement l’horreur à la poésie, la cruauté à l’amour…C’est une profusion de sentiments qui s’empare de nous face à cette femme qui nous inspire tour à tour compassion, dégoût ou admiration. Car c’est elle qui fait vivre le récit, c’est elle qui maintient le spectateur en haleine. Nous nous éveillons en même temps qu’elle, nous suivons son combat, nous souhaitons que l’homme se réveille et la considère enfin. Mais nos attentes sont anéanties par ce dénouement si imprévisible, effroyable et nous restons le souffle court. Pourtant je n’aurais pu voir meilleure fin, le récit n’en ressort que plus saisissant, marquant. Et si je devais qualifier ce livre, ce serait bien par ce mot : « marquant ». Car c’est le genre de livre qui ne peut nous laisser indemne, c’est le genre de livre auquel on pense encore longtemps après l’avoir refermé.

 

Cyndie Boyer, 1ère année Éd-Lib.

 

 


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