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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 07:00

ou la rencontre poétique entre l’homme et la technologie.
TnBA - Bordeaux du 31 janvier au 03 février 2012

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« [Le robot] a dans l’industrie une fonction déterminée, et sur scène, il la perd. Il devient sans objet, inutile, notre regard sur lui change alors. Il devient le réceptacle, le miroir de nos projections » Aurélien Bory[1].

 

Sans Objet est un spectacle conçu et mis en scène en 2009 par Aurélien Bory. Il a été représenté eu TnBA à Bordeaux du 31 janvier au 3 février 2012. Il s’agit d’un spectacle de théâtre visuel mettent en scène la confrontation de deux acrobates avec un robot industriel.



Éveil et Naissance

Le rideau s’ouvre sur ce qu’on devine être le robot recouvert d’un bâche noire. Doucement, l’immense masse semble sortir de son sommeil et se met à bouger. Le plastique se tord et se crispe sous les mouvements de la machine qui s’éveille lentement. La masse noire se forme et se déforme, s’élève, se replie, se déploie, s’entortille. Le plastique opaque se froisse et se plie, créant ainsi des vagues harmonieuses. Les gestes du robot sont encore lents et on ne distingue pas ses contours. Il semble prendre conscience de son corps (composé d’un bras articulé et de six axes rotatifs), de ses capacités, de l’espace qui l’entoure. Il est prisonnier de la toile, il cherche à se libérer, à déchirer méthodiquement la bâche.

Le spectateur assiste donc à l’évolution de cette forme noire qui gigote comme un enfant dans le ventre de sa mère. Nous devinons que nous allons bientôt être témoins d’une naissance. Une musique douce inonde la salle et crée une atmosphère tendre et poétique. La beauté de la scène est essentiellement visuelle. Il n’y a pas de dialogue, pas d’« histoire », seulement une forme noire qui ploie et se déploie sous une lumière étouffée. Aurélien Bory évoque le « surgissement inattendu de la beauté » ou bien « le seul plaisir du déploiement de la forme ».

Un homme en costume élégant apparaît. Il attrape le plastique emmêlé autour du robot et tire. Un deuxième homme entre et entreprend d’aider le premier à dégager le robot de sa prison de plastique. Petit à petit, sous une lumière qui s’intensifie progressivement, la toile glisse : c’est la naissance du robot. Ainsi, l’homme créa la machine.



Découverte de l’Autre

Après la délivrance du robot par l’homme vient le temps de la découverte de l’Autre. Cette découverte se fait sur un registre burlesque. La machine est comme un enfant jouant avec des fourmis : elle teste les deux hommes, joue avec eux, les manipule, les taquine, leur fait des farces… Quand l’un d'eux monte sur la scène, elle fait bouger le sol pour les faire tomber. Ce jeu donne lieu à de véritables exploits acrobatiques de la part des deux hommes. Le robot industriel est humanisé, le bruit de sa mécanique ressemble au babillement d’un enfant, on l’entendrait presque se moquer, rire.

Il découvre sa puissance dans l’impuissance de l’homme à riposter : l’homme est minuscule, ridicule, manipulable comme une marionnette, un pantin. Le robot prend les commandes du corps de l’homme. Il semble le guider dans une chorégraphie aux gestes robotisés, mécanisés. L’homme n’a plus conscience de son corps, c’est le robot qui le manipule. Et l’homme ploie sous le bras de fer de la machine. Bientôt, les hommes ne se meuvent plus que quand ils sont possédés par le robot. Ce dernier, tout-puissant, entreprend de se débarrasser d’eux et les range dans des boîtes.

Le robot, seul, s’ennuie vite, il n’y a plus d’homme pour jouer avec lui. Il devient attendrissant, il sait qu’il a été trop loin. Il cherche les hommes dans tous les coins de la scène. Il va falloir apprendre à partager la scène avec les hommes.



Fusion du corps mécanique et du corps humain

Au retour des deux acrobates sur scène, le spectateur assiste à un véritable ballet. La machine a renoncé à prendre le pas sur l’homme, elle consent à se laisser apprivoiser par les deux hommes. Il y a une vraie fusion entre le corps mécanique du robot et le corps humain, flexible et souple. La musique douce inonde une fois de plus la scène d’une ambiance poétique de légèreté. Il y a une compréhension, une connexion, une interactivité parfaite entre les trois corps. C’est un dialogue fluide et beau, où chacun s’adapte au corps de l’autre, se fond en lui. Les gestes de la machine sont doux et tendres, les corps des deux artistes gravitent doucement autour de l’objet. Le spectateur est empli d’une sensation de paix et d’harmonie. Cette partie du spectacle fait explicitement référence au monde des arts et du cirque où a évolué Aurélien Bory au cours de sa carrière : acrobatie, ombres chinoises, poésie, danse…

 « Au-delà de toute recherche de performance, la relation entre l’homme et la machine devient-elle sans objet ? Qu’ont-ils à se dire, l’homme et le robot industriel, en dehors des tâches qui les occupent habituellement ? En dehors de tout but, de toute fonction, la danse entre le corps de l’homme et celui de la machine donne lieu à un théâtre mécanique sur le terrain du sensible, entre la fragilité de l’humain et la puissance du bras métallique articulé. Placé au centre, au milieu d’un vide, complètement sorti de son contexte industriel, le robot devient inutile. Et dans sa fonction perdue ne nous rappellerait-il pas la nature de l’art : être absolument sans objet ? » (Aurélien Bory, mars 2009).



Le corps robotisé de l’homme

Progressivement, cependant, l’homme retombe sous le joug de la machine. Cette fois, le bras articulé de la machine ne guide plus les hommes, ce sont eux qui agissent comme des robots. Il y a comme une aliénation du corps de l’homme. La musique est de plus en plus rythmée et les deux danseurs s’engagent dans une danse aux gestes rapides et saccadés, mécaniques. Leurs deux corps se répondent, dépendent l’un de l’autre, comme liés par une corde ou un câble électrique. Cette chorégraphie a évoqué chez moi la frénésie des hommes face à la technologie ainsi que l’uniformisation des comportements des hommes qui, face à la machine, perdent toute distance, toute réflexion et ne font qu’agir frénétiquement, éternellement connectés et prisonniers de la technologie. Aurélien Bory veut sans doute dénoncer par là l’aliénation de l’homme-objet.

Dans une autre séquence, les deux hommes entament un dialogue en anglais mais leur visages, apparaissant sur un écran, sont déformés et leur voix sont modifiées à la manière de celle des robots. La scène a un côté burlesque qui tourne les hommes en dérision. Cette fois, ce n’est pas le corps qui est robotisé mais la voix et donc l’échange, les relations humaines. Cela donne l’impression d’assister à la reconstitution ou la matérialisation d’un échange virtuel.



La toute-puissance de la machine

Le robot prend les pleins pouvoirs et occupe toute la scène. La musique est très rythmée, l’éclairage est saccadé, violent. C’est le ballet du robot qui s’emballe. Il se met à jouer avec la scène et, avec des gestes vifs et précis, il la démonte et en soulève des parties pour les dresser verticalement, créant ainsi un univers nouveau, une scène abrupte et perpendiculaire face au spectateur déconcerté.



Mort et renaissance du robot

Le spectacle se conclut sur la mort mécanique du robot, comme s’il était en surchauffe (la scène est envahie de fumée). Les deux hommes ont une réaction qui tient de l’absurde face au calme soudain causé par l’immobilisation de la machine. Ils enferment leurs visages dans des sacs de toile noire, à l’image du robot au début du spectacle. Faut-il interpréter cela comme l’aliénation de l’homme, perdu sans recours contre la technologie ? Finalement, les personnages tirent la bâche noire, mais au lieu d’en recouvrir le robot, ils en font un rideau qui vient cacher l’intégralité de la scène. C’est une véritable explosion, un feu d’artifice, un bouquet final auquel assiste le spectateur : le rideau est perforé sur toute sa surface à coups violents. Le bruit est assourdissant, la lumière aveuglante. Cette toile tendue crée des reflets multiples et vifs qui font penser aux éclairs un soir de gros orage. Puis c’est le calme après la tempête. Par les trous percés sur tout le drap, la lumière filtre en créant sur le public un réseau de rayons lumineux puissants, évoquant une voute céleste. Le robot dessine et découpe une porte dans le drap pour laisser sortir les deux hommes, le visage toujours recouvert.

Fin du spectacle…



Pour conclure…

C’est bien l’homme qui a créé la machine mais en est-il toujours maître ? Le robot sur scène, détourné de sa fonction initiale, devient inutile et sans objet, pur concept formel artistique. Ce rapport nouveau implique un regard différent sur le robot, qui devient un acteur, un partenaire à part entière, et non pas simple objet de curiosité ou de décoration. Il y a une vraie interaction entre les interprètes et le robot.

« Le robot tend à s’humaniser, et l’homme à se robotiser. L’humain risque de devenir ‘moins bien’ que le robot. La performance est au cœur de cette question. L’homme sera contraint de se ‘technologiser’ s’il veut rester dans la course » (Aurélien Bory).

 Il n’y a donc pas de dénonciation virulente des technologies, simplement un constat.
 

Mado de la Quintinie, AS Éd.-Lib.


Note

[1] Extraits de propos recueillis par Christophe Lemaire, Théâtre de la Ville, janvier 2010.

 

 

 

Quelques liens vers des articles intéressants

Un article sur un blog : « Le vain combat de l’homme et du robot » : http://critiphotodanse.e-monsite.com/blog/critiques-spectacles/aurelien-bory-sans-objet-le-vain-combat-de-l-homme-et-du-robot.html

Un article de J.J Delfour sur le blog du Monde.fr : http://jjdelfour.blog.lemonde.fr/2009/12/10/%C2%AB-sans-objet-%C2%BB-aurelien-bory-compagnie-111-la-machine-mise-a-nu-chez-ses-celibataires-meme/

Lien vers une présentation filmée du spectacle dans le cadre du Hong Kong Art Festival 2012 :  http://www.youtube.com/watch?v=cq_GbqlS3v4&feature=related

 

et la présentation par la Compagnie 111 : http://www.youtube.com/watch?v=95HNCLeJ7SQ

 

 

 


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Published by Mado - dans théâtre
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