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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 07:00

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Honoré DE BALZAC
Le Chef-d’œuvre inconnu

Alfred DE MUSSET
Le Fils du Titien

Théophile GAUTIER
La Toison d’or

Gallimard
Collection La bibliothèque Gallimard, 2006



 

 

 

 

 

Introduction générale

Gallimard nous présente un recueil de nouvelles composées par trois auteurs de renom qui ont marqué considérablement de leur empreinte littéraire le XIXème siècle. Honoré de Balzac, Alfred de Musset et Théophile Gautier nous plongent dans le monde mystérieux et onirique des peintres et de leurs modèles. Oscillant souvent entre réalité et fiction, la relation qu’entretiennent les peintres avec l’art a un impact considérable sur leur vie et celle de leurs modèles qui sont la clé de leur réussite. Ces trois nouvelles nous plongent dans le rapport complexe qu’entretiennent les artistes avec monde qui les entoure.



Résumé des nouvelles du recueil

Honoré DE BALZAC, Le Chef-d’œuvre inconnu

Nicolas Poussin, jeune peintre ambitieux et inconnu, se rend au domicile du peintre Porbus, élève de Frenhofer, peintre perfectionniste et admiré. Frenhofer tente d'inculquer quelques notions à son élève, lui expliquant comment donner de la vie à la toile que Porbus vient de finir. Grâce à l’intervention de Frenhofer, le tableau prend tout à coup une autre dimension et s’éveille sous les touches de peinture successives. Toutefois, Frenhofer se révèle être un personnage insondable, à la frontière de deux mondes, celui du réel et celui de l’utopie. Le jeune peintre offre la femme qu’il aime, Gillette, aux regards de Frenhofer afin que celui-ci puisse terminer sa toile, son chef-d’œuvre sur lequel dix ans de travail s’accumulent, afin de pouvoir accéder à la perfection absolue. Porbus et Poussin, enfin devant la toile du maître, se retrouvent face à une couche de peinture où l’on peut seulement distinguer un pied sorti du coin du tableau. La réaction des jeunes peintres va pousser Frenhofer au désespoir et il met fin à ses jours après avoir brûlé sa toile, son chef-d’œuvre.


Alfred DE MUSSET, Le fils du Titien

Pomponio Filippo Vecellio, dit le Tizianello, est le second fils du Titien. En opposition avec le monde de la peinture, il mène une vie de débauche, perdant son héritage aux jeux de hasard et profitant de la vie comme elle vient. Un matin à l’aube, une servante lui apporte un coffre qui bouleverse sa vie. Le message que contient ce coffre est un avertissement et une véritable remise en question pour le protagoniste. Suivant ces conseils, le fils du Titien mène une quête afin de trouver le généreux donateur du coffre. Elle le conduit à Béatrice Loredano, une des plus belles femmes que compte Venise, qui se dévouera corps et âme à l’entreprise qu’elle s’est fixée : faire du second fils du Titien l’un des plus grands peintres de Venise, en se faisant aimer de celui-ci.


Théophile GAUTIER, La toison d’or

Tiburce est un passionné d’art et décide de trouver l’amour, de chercher celle qui lui conviendra. Pour ce faire, il s’inspire des modèles de ses peintres préférés et se met en quête d’une beauté blonde. Sa recherche se dirige donc naturellement vers les Flandres. Durant son périple, il entre dans la cathédrale Notre Dame d’Anvers et tombe face à la femme blonde qui le ravit. La Madeleine de la Descente de croix, immortalisée par les pinceaux de Rubens, devient alors l’objet des rêves les plus fous de Tiburce. Désespéré de ne pouvoir vivre cet amour, il croise par hasard une jeune fille étrangement ressemblante à celle qu’il ne peut approcher. Il essayera par tous les moyens de donner vie à la Madeleine à travers l’innocente et fragile Gretchen qui n’est en quelque sorte qu’une compensation. Elle comprend que pour exister il faut qu’elle se dévoile, et elle réussira à gagner l’amour de Tiburce en le ramenant à elle, dans sa réalité.



L’unité du recueil

L’art dans le recueil

Tout d’abord, ce recueil de nouvelles nous présente l’art de la peinture comme activité principale. En effet l’art prend une place particulière et tellement importante qu’elle représente même la vie toute entière de certains des personnages comme Frenhofer qui ne vit que par la peinture et pour la peinture, s’oubliant dans le mélange de ses couleurs et dans la représentation de la vie sur ses toiles. Ce qui est intéressant avec un sujet principal basé sur l’art, c’est qu’il provoque des sentiments complexes et paradoxaux car l’art se vit. L’art dans ces trois nouvelles est l’élément déclencheur d’un changement dans la vie des protagonistes. L’art est également un thème qui provoque des émotions ; ce n’est pas une activité neutre, il permet au lecteur de s’immiscer dans le monde mystérieux qu’est la peinture dans ces nouvelles.


Les dangers de l’art

L’art prend une place tellement importante dans la vie des protagonistes qu’elle peut faire perdre toute  notion de réalité. En effet, elle peut faire perdre l’amour et pousse les modèles éperdument amoureuses à se sacrifier pour l’art de ceux qu’elles aiment. L’art mène à la folie, à l’épuisement et à la mort dans le cas de Frenhofer, l’art mène au sacrifice pour Béatrice dans la nouvelle d’Alfred de Musset, et au sacrifice de l’innocence de Gretchen dans celle de Gautier. L’art est un substitut à la réalité pour les artistes de ce recueil et est à l’origine d’une multitude de sentiments qui peuvent exploser dans la vie des protagonistes et qui les mènent à un tournant dans leur vie. Ce recueil nous présente des femmes fortes qui essayent de faire revenir leurs amants égarés dans le monde de la peinture à une réalité qu’ils ont perdue.


Écrivain ou peintre des mots

Balzac, Gautier ou Musset ont fourni de véritables descriptions picturales remarquables qui plongent le lecteur dans le monde mystérieux de la peinture et des artistes.

Balzac, Le Chef-d’œuvre inconnu :

 

« entourez-la d’une dentelle étincelante de blancheur et travaillée comme une truelle à poisson, jetez sur le pourpoint noir du vieillard une lourde chaîne d’or, et vous aurez une image imparfaite de ce personnage auquel le jour faible de l’escalier prêtait encore une couleur fantastique. Vous eussiez dit une toile de Rembrandt marchant silencieusement et sans cadre dans la noire atmosphère que s’est appropriée ce grand peintre. »

 

Gautier, La Toison d’or :

 

« Les cascades de cheveux recommencèrent à ruisseler par petites ondes rousses avec un frissonnement d’or et de lumière ; les épaules des allégories, ravivant leur blancheur argentée, étincelèrent plus vivement que jamais ; l’azur des prunelles devint plus clair, les joues en fleur s’épanouirent comme des touffes d’œillets ; une vapeur rose réchauffa la pâleur bleuâtre des genoux, des coudes et des doigts de toutes ces blondes déesses ; des luisants satinés ; des moires de lumière ; des reflets vermeils glissèrent en se jouant sur les chairs rondes et potelées ; les draperies gorge-de-pigeon s’enflèrent sous l’haleine d’un vent invisible et se mirent à voltiger dans la vapeur azurée ; la fraîche et grasse poésie néerlandaise se révéla tout entière à notre voyager enthousiaste. »

 

Les auteurs jouent avec les mots afin de constituer à leur manière de véritables tableaux de mots avec une réflexion, des personnages, des destins qui s’entrecroisent, et de la couleur délivrée par l’intensité des sentiments et des mots employés pour inviter le lecteur dans cette atmosphère particulière.


Des personnages perdus entre réalité et fiction

L’art est l’élément déclencheur de toute une série de rebondissements et plonge l’artiste dans un état qu’il ne maîtrise pas. Ce monde artistique où tout n’est que couleur, agencement des mouvements, réflexions sur la technique et sur la mise en ordre de la toile représente parfois un danger pour le peintre qui perd tout accès à la réalité et le mène droit à la dérive comme le souoigne le personnage de Frenhofer qui, rendu malade et fou par l’obsession de donner la vie à ses toiles, finit par se perdre entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas ou bien à l’image de Tiburce, obsédé par des critères picturaux et amoureux de la perfection des modèles de ses toiles préférées, qui tombe éperdument amoureux d’une femme faite de pigments et condamnée à rester immobile. Les peintres, obsédés par le détail, la perfection, la couleur, en viennent à perdre pied, hors du monde réel, et s’enfoncent dans leur fantasmes. Mais la réalité dans ces trois nouvelles est souvent représentée par la figure de la femme, le modèle, qui sait tirer le peintre de son monde et qui échoue parfois dans son entreprise à l’image de Béatrice dans la nouvelle d’Alfred de Musset.


Un lien complexe entre amour et art

L’amour et l’art sont à la fois des thèmes rivaux et entrelacés dans ce texte : en effet l’amour est parfois fragile comme celui de Gillette et Nicolas Poussin qui est mis à rude épreuve et finit par se perdre lorsque le jeune ambitieux sacrifie Gillette en la livrant au regard d’un peintre éminent.

Balzac, Le Chef-d’œuvre inconnu

 

« En ce moment ? Poussin entendit les pleurs de Gillette, oubliée dans un coin.

"Qu’as-tu mon ange ? lui demanda le peintre redevenu subitement amoureux.

– Tue-moi ! dit-elle. Je serais une infâme de t’aimer encore, car je te méprise. Tu es ma vie, et tu me fais horreur. Je crois que je te hais déjà. " »

 

Pour le Titien, c’est la peinture, qui amène l’amour, mais le choix qu’il va faire, malgré son véritable don, sera celui de l’amour au lieu de la peinture, contrairement à Béatrice qui avait l’ambition de se dévouer corps et âme au génie de son amant.

Musset, Le Fils du Titien : « Béatrice avait conçu un projet qui élevait et enhardissait sa passion. Elle voulait faire de Pippo plus que son amant, elle voulait en faire un grand peintre. »

Quant à Tiburce, c’est dans l’art qu’il cherche l’amour et c’est selon des critères picturaux qu’il cherche celle qui deviendra sa femme. L’art est donc intimement lié à sa recherche de l’amour. L’amour de la peinture est finalement déjoué par le sacrifice de Gretchen soucieuse de délivrer son amant de ce qui le rend triste et soucieux.

Gautier, La Toison d’or 

 

« D’ailleurs, Tiburce, dépravé par les rêveries des romanciers, vivant dans la société idéale et charmante créée par les poètes, l’œil plein des chefs-d’œuvre de la statuaire et de la peinture, avait le goût dédaigneux et superbe, et ce qu’il prenait pour de l’amour n’était que de l’admiration d’artiste.– Il en trouvait des fautes de dessin dans sa maitresse ; –-sans qu’il s’en doutât, la femme n’était pour lui qu’un modèle. »

 

 

La place de la femme au sein du recueil

La femme est un thème central et essentiel dans les trois nouvelles. En effet elles sont toutes dotées d’une force et d’un courage exemplaires pour vivre au côté de leur amant. Elles doivent composer avec une troisième personne qui s’immisce constamment dans leur bonheur et qui n’est autre que la peinture, le travail acharné de leur compagnon, car être peintre est une activité particulière qui relève de la passion. Toutes ces femmes tiennent une place importante dans leur vie, elles sont leur repère, elles sont leur source d’inspiration et leur soutien moral. Ces femmes, qui semblent être reléguées au second plan, sont pourtant les héroïnes de ces récits car elles sacrifient leur vie, leur fierté, leur dignité parfois et leur bonheur pour celui de leur amant et de sa réussite. C’est à travers l’oubli même de leur personne qu’elles arrivent à épauler celui qu’elles aiment dans leur entreprise. Ces héroïnes discrètes dans l’ombre de ces peintres sont essentielles dans la structure du récit, elles arrivent à déceler chez leurs amants leur préoccupations les plus futiles, leurs soucis et ce qui anime leurs pensées ; certaines y perdent leur amour et certaines échouent dans leur entreprise comme Béatrice qui s’était donné pour but de faire de son amant un grand peintre. Gretchen parvient à ramener son mari à la réalité grâce à son courage, au contraire de Gillette qui s’offre aux yeux d’un grand peintre et perd l’amour de son amant par cet acte qu’elle pensait être une preuve d’amour extrême.


La femme muse et modèle

La femme est avant tout source d’inspiration, elle est celle qu’il faut parvenir à saisir ; le modèle se sacrifie dans ces récits et apporte une autre dimension aux personnages masculins. Le modèle est la personne essentielle, livrée dans sa plus pure présentation, vulnérable et pourtant forte pour affronter des yeux qu’elles savent complétements absorbés par la passion. Le modèle est autre chose que la femme aimée, elle est la représentation plastique pour le peintre, et la preuve d’amour et du sacrifice pour le modèle lui-même.


L’impact du recueil de nouvelles sur le lecteur

Le lecteur se laisse complètement emporter à travers ces personnages absolument absorbés par leur art, par la peinture qui devient le centre de leur vie, il est immergé au plus profond de la nature de ces personnages et de leur entourage qui vit à leur côté le plus souvent dans la souffrance de voir que l’art compte parfois plus que l’amour. C’est un combat continuel des personnages pour démêler le vrai du faux, pour savoir ce qui doit compter, l’amour, la vie ou l’art et ses exigences. C’est au travers de descriptions picturales que les auteurs arrivent à nous transmettre toute la puissance et la beauté de l’art également.



La confrontation des œuvres

La figure du peintre dans la société

Dans ces trois nouvelles, la figure du peintre et de l’artiste est représentée de façon quelque peu différente. Dans la première nouvelle, le peintre apparaît comme un jeune artiste plein de promesses, riche d’un don particulier déjà développé mais tout reste à exploiter. Dans la deuxième nouvelle, le don est en quelque sorte inscrit dans ses gènes, c’est un héritage que le peintre refuse d’exploiter préférant une vie de débauche mais il sera sauvé par l’âme sacrifiée de Béatrice, la femme dont il va tomber éperdument amoureux. Enfin, dans la troisième nouvelle, c’est la figure d’un passionné, d’un perfectionniste, d’un idéaliste qui vit à travers ses fantasmes et qui se révèle un peintre en pleine recherche de perfection. Il peindra alors sa perfection pour se libérer de son emprise et revenir sur terre grâce à une jeune fille dévouée et qui se sacrifie également devant les yeux du peintre. Ce sont donc différentes facettes qui nous sont présentées du peintre.


L’art comme don ou résultat d’un travail acharné de l’artiste ?

Là aussi les peintres de différentes nouvelles s’opposent. En effet dans Le Fils du Titien de Musset, la peinture est un héritage légué par un des plus grands peintres italiens de tous les temps. Le fils du Titien a vécu à travers la peinture depuis le berceau avec des évocations d’un travail acharné, tout comme Frenhofer qui s’acharne à vouloir faire transparaître la vie dans ses toiles à travers des heures de réflexion et d’acharnement pour finir par se perdre dans un monde parallèle qui le poussera à l’épuisement et à la mort. Pour Tiburce, c’est une étude minutieuse et complexe de la peinture à travers sa passion qui le pousse à peindre, avec un désir aigu de perfection. C’est donc également un travail de longue haleine mais d’observation et non de pratique contrairement aux deux autres protagonistes.


L’art est-il une passion ou un poison ?

Se pose alors la question de l’art passion ou poison ; même s’il semble bénéfique, il est un véritable métier, il prend une autre dimension en s’insinuant dans la vie des protagonistes avec force et conviction contrairement à une autre profession. Ainsi l’art devient le poison même responsable de la mort de Frenhofer. Il est passion chez Titien car grâce à cet art, l’amour que Béatrice porte à Pippo vient  le sauver de sa mauvaise vie. Dans la nouvelle de Gautier, l’art est à la fois passion pour un Tiburce envoûté pas la beauté de la Madeleine et sa perfection, mais il est poison pour Gretchen qui, éperdument amoureuse, se rend compte que son amour n’est dû qu’à sa ressemblance avec la Madeleine et qn’est donc qu’à sens unique car Tiburce est amoureux d’une rivale irréprochable. Mais cette peine la mène à se battre pour l’amour de Tiburce qui l’a révélée à elle-même et qui la pousse à le libérer de cet amour impossible et contre nature.



Conclusion

L’art, l’amour, la peinture sont des thèmes qui sont entremêlés et qui donnent à ces différents récits une extrême profondeur. Le texte vit, il n’est pas simplement un agencement de personnages et de sentiments. À travers l’art et les relations complexes qui unissent art et amour, réalité et fiction, passion et démesure, l’équilibre des récits est toujours assurée.


Manon Cosson, 1ère Année bibliothèques, médiathèques et patrimoine.

 

 

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Published by Manon - dans Nouvelle
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