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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 07:00

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Bernard-Marie KOLTÈS
La Nuit juste avant les forêts
Éditions de Minuit, 1996

 

 

 

 

« La Nuit, c’est comme un solo de Charlie Parker : à la fois très construit, très savant, et tenant de l’oiseau, du mystère de chanter dans la nuit. Un blues qui ouvre tout et qui garde ses secrets. »


Yves Ferry, propos recueillis par Cyril Desclés et publiés dans le Magazine littéraire n°395, février 2001

 

 

 

 

 

Un homme inconnu, sans nom, sans réelle identité. Un homme qui en croise un autre, l’interpelle, lui demande une chambre pour la nuit. Un homme sous la pluie, assis dans un café, parlant pour ne pas laisser le silence l’envahir, mélangeant les sujets, semblant un peu fou. C’est un homme qui se cherche en cherchant les autres. Bernard Marie Koltès aborde ses thèmes les plus chers à travers la parole d’un étranger. Un homme rejeté en quête de l’Autre et de l’amour. L’homme se déchire dans un flot de paroles continu pour éviter la mort mais surtout la solitude.

Cette pièce écrite en 1977, après une rencontre avec un jeune SDF en quête de paroles que Bernard-Marie Koltès n’a pas su lui donner, met en valeur un sujet plus qu’actuel : les étrangers. Car cet homme qu’on ne connaît pas se décrit avec ce seul mot, dès le début : « je n’aime pas ce qui vous rappelle que vous êtes étrangers, pourtant, je le suis un peu, c’est certainement visible ». On ne sait de lui que ce fait, évident et même visible : il est un étranger. De plus, il est précisé que l’homme essaie de s’occidentaliser, de paraître comme tous les autres :

« gardant toujours en secret une moitié de moi-même […], forcé de cacher que je suis étranger, forcé de parler à la mode, de la politique, de salaire et de bouffe, tous ces cons de Français […], et moi qui approuvais, pour pouvoir être libre ».

Koltès montre clairement que la situation des étrangers est difficile. Devoir paraître quelqu’un d’autre pour être tranquille, pour ne pas avoir de problèmes. N’est-ce pas toujours vrai, par bien des égards, d’ailleurs ? Mais le problème des étrangers n’est pas le seul qui est évoqué. Le manque de travail est omniprésent, il est décrit dans le passage concernant le Nicaragua :

« nous, les cons d’ici, on se laisse pousser à coups de pied au cul jusqu’au Nicaragua, et les cons de là-bas, ils se laissent faire et ils débarquent ici, tandis que le travail, lui, il est toujours ailleurs ».

Le seul travail qui offre des postes semble être à l’usine, mais notre homme est catégorique : jamais il ne travaillera là-bas. L’usine semble être un endroit peu sûr, où les gens « d’en haut » nous contrôlent. Car s’il y a des étrangers, s’il y a un manque de travail constant, il y’a aussi une lutte des classes. La société est découpée en zones, sans possibilité d’en sortir (« les zones de femmes, les zones d’hommes, les zones de pédés »). Mais le pire, dans ce découpage, c’est qu’il est contrôlé par un petit « clan secret ». Un clan qui est au-dessus de tout et qui dirige tous les organismes, toute la politique, toute la société. Le pouvoir est aux mains de peu de personnes et pourtant, ce sont eux qui font le monde. C’est à cause de tout cela, que l’homme souhaite monter un « syndicat international » pour défendre tous ceux qui ont besoin d’être défendus et à qui on ne laisse pas la parole.

La Nuit juste avant les forêts est un texte révolté dans lequel le dramaturge se réfère à la réalité de notre société. Des étrangers qui, même après des années de vie dans un pays, seront toujours considérés comme tels. Un manque de travail constant et la différence entre les classes sociales. Les plus démunis ne cessent de s’appauvrir lorsque les plus aisés ne cessent de s’enrichir (« noyez leurs gueules de tueurs et leurs belles gueules de luxe, eux, qui jouissaient entre eux et qui jouissaient de nous depuis trop longtemps »).



Parlons maintenant de l’écriture de l’auteur, car elle est particulière. Dès la première lecture, un élément original frappe : le texte se construit autour d’une seule et unique phrase, s’étalant sur une soixantaine de pages. Lorsqu’on lit la pièce pour la première fois, on cherche les points. On a l’impression que le personnage pense à plusieurs choses en même temps et nous en parle sans s’arrêter. Ce qui donne un texte dense qui ne semble pas construit. Un bloc compact dans lequel aucune pause n’est possible, le lecteur doit poursuivre sa lecture jusqu’au bout et ne peut pas découper le texte en plusieurs segments. Or, Bernard-Marie Koltès a réfléchi. Il a pensé son texte et il faut lire entre les lignes, comprendre les sujets pour s’en imprégner et sentir la révolte de cet homme qui parle pour ne pas mourir seul.

Une seule phrase coïncide avec beaucoup de ponctuations. Tirets, virgules, parenthèses, points-virgules servent à instaurer un rythme, une musicalité voulue par l’auteur. Les virgules mettent en valeur certains mots, permettant ainsi l’accentuation de certains sujets comme la volonté de l’homme de ne pas travailler à l’usine. Celle-ci semble effrayante, le lieu le plus horrible du monde (« et l’usine, moi, jamais ! », le « moi » entre virgules montre la conviction de l’homme, lui n’ira jamais travailler à l’usine, il préfère être sans travail, voire mourir). Les passages entre tirets semblent directement destinés à l’autre. Comme si l’homme parlait pour lui et que, par moments, il donnait des précisions à la personne en face (« – […], l’autre moitié toute à toi que je n’osais plus regardé […] – »). Ces enchaînements et ce rythme sont bercés par des répétitions. La première phrase de la pièce, « Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu », revient constamment, créant ainsi une sorte de lien entre tous les sujets abordés. Cette phrase est comme un rappel de la situation, nous permettant de resituer l’action. Koltès disait qu’il fallait utiliser beaucoup de mots pour qu’un sens apparaisse. Les répétitions, finalement, nous permettent de comprendre le sens des sujets. Mais c’est aussi un moyen de montrer la nécessité de parler, de donner cette impression que les mots viennent, sans réflexion, et alors on se répète parce qu’on ne veut pas que la parole s’éteigne. La ponctuation et les répétitions donnent sa musicalité au texte. Un rythme régulier, les mots jaillissent sans s’arrêter, telles des notes sur une partition.
 
Face à cet homme, qui semble parler à quelqu’un d’autre, on peut se demander si la pièce est réellement un monologue. D’un point de vue technique, elle l’est. Un seul comédien déclame son texte et personne d’autre n’intervient. Or, le personnage s’adresse à quelqu’un. Il parle, le nomme « camarade » et le tutoie. Bernard-Marie Koltès offre un élément de réponse en déclarant : « De toute façon, une personne ne parle jamais complètement seule : la langue existe pour et à cause de cela – on parle à quelqu’un même quand on est seul ». Toutefois, sachant les thèmes abordés dans la pièce, on peut imaginer que l’autre représente la société. Une société sourde aux appels à l’aide des rejetés, une société dans l’incommunicabilité la plus totale. Car, s’il y a bien une chose évidente dans La nuit juste avant les forêts, c’est ce besoin urgent de parler.



Le théâtre de la voix : « La parole tient une part considérable dans nos rapports avec les gens ; elle dit beaucoup de choses tout en empruntant bien sûr des chemins de grande complexité : "ça" dit beaucoup de choses encore une fois, surtout quand "ça" ne les dit pas. »



Théâtre de la voix parce que c’est elle qui est au centre de tout. La voix n’est pas seulement un moyen de dire, d’exprimer, elle est aussi l’action. Le texte ne présente aucune didascalie, aucune indication de mise en scène ou de cadre spatio-temporel. Il n’y a qu’un homme, un étranger, qui parle sans s’arrêter. Koltès a voulu rendre visible l’écoute. Lorsqu’on étudie les différentes mises en scène, on se rend compte que la scène est presque vide. C’est au comédien d’imposer sa présence et c’est uniquement par sa voix qu’il va attirer les spectateurs. Le langage constitue alors la seule action visible. Cette façon d’écrire semble mettre en valeur l’importance du langage. Nous affirmons notre identité en communiquant avec les autres. Ici, c’est justement ce manque de communication qui est important. L’homme est muré dans sa solitude et il souhaite qu’on l’écoute, c’est un appel déchirant à l’autre, un cri de souffrance envers ceux qui ne le voient pas. Le manque de travail et sa situation d’étranger le rendent invisible. C’est comme s’il fallait être dans la bonne « zone » pour « mériter » un statut social. Pour être vu, il doit renier qui il est et devenir semblable aux autres. Les mots sortent dans un flot continu qui ne s’interrompt jamais. Par la parole, ce n’est plus un étranger, ce n’est qu’un homme, tout simplement.



L’aspect le plus frappant de cette pièce est son actualité. Le statut des étrangers, le manque de travail, le contrôle du monde par les plus riches… Chacun de ces thèmes si chers à Koltès font écho à notre conjoncture et nous rappellent que rien ne change, tout reste à faire.


Margaux, 1ère année éd.-lib.

Biographie de l’auteur http://www.leseditionsdeminuit.eu/f/index.php?sp=livAut&auteur_id=1427

Site dédié à B-M Koltès
 http://www.bernardmariekoltes.com/

Analyse détaillée du texte
http://semen.revues.org/2679

 

 

Bernard-Marie KOLTÈS sur LITTEXPRESS

 

Koltes La Nuit juste avant les forets

 

 

 

 Article de Céline sur La Nuit juste avant les forêts.

 

 

 

 

 

 


 

koltes-dans-la-solitude-des-champs-de-coton.gif

 

 

 

 

 

Articles d'Elisa et d'Anne-Claire sur Dans la solitude des champs de coton.

 

 

 

 

 

 

Koltès Roberto Zucco

 

 

 

 

 

 Article de Camille sur Roberto Zucco.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Margaux - dans théâtre
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commentaires

HAGGAI 09/04/2016 15:44

Un texte de Koltès dans une rue ..."la nuit juste avant les forêts"
par la COMPAGNIE GABY SOURIRE jusqu'au 14 mai 2016 à Paris
www.compagniegabysourire.com - Merci -

Anonyme 20/02/2015 15:52

Très bonne analyse, ça va beaucoup m'aider !

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