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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 07:00














Blaise CENDRARS
Du monde entier

Gallimard, 2004
Poésie Gallimard














On ne peut évoquer l'œuvre de Blaise Cendrars sans parler de sa vie : en effet, Blaise Cendrars a été avant tout un grand voyageur. Né Frédéric Louis Sauser en 1887 en Suisse, il commence à voyager très tôt puisqu'il part à 17 ans en Russie où il séjournera à Saint-Petersbourg, alternant les petit boulots, tour à tour apprenti bijoutier, figurant au théâtre ou travaillant dans un cirque.

Il voyage ensuite entre Pékin, New York et Paris.

Dès le début de la Première Guerre mondiale, il s'engage dans l'armée française, et, blessé à la main droite, il se fera amputer en 1917.

Il reprend ensuite ses voyages au Brésil, en Espagne et en Angleterre et décédera à Paris en 1961.

Toute sa vie durant, il fera le récit de ses voyages et de ce qu'il voit du monde. Il publiera notamment L'Or, La main coupée, Rhum et Du monde entier.

Du monde entier comprend trois longs poèmes, « Les Pâques à New York », publié en 1912,
« La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France » publié en 1913 et « Le Panama ou les aventures de mes sept oncles »
écrit entre 1913 et 1914.

Les Pâques à New-York


Les Pâques à New York
nous offre une vue de la ville à travers les déambulations du poète le jour de Pâques dans le quartier chinois, les quartiers mal famés, le quartier juif, une balade le long de l'océan... Cendrars nous décrit tout ce qu'il voit, se posant comme un passeur, comme un initié devenant initiateur du lecteur, décrivant par exemple la foule des immigrés arrivant aux États-Unis :

« Seigneur la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.

D'immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pèle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, de Persans, des Mongols.

Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens. »


Dans ce texte, Blaise Cendrars s'adresse directement à Dieu, sans avoir jamais prié avant ce jour, et le met face à ses contradictions. En effet, ce très beau texte pourrait apparaître comme une prière à première vue, mais très vite il sonne comme un reproche :

« Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre beauté

Pourtant, Seigneur, j'ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl l'intaille de votre image

[…]

Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous.
Peut-être à cause d'un autre. Peut-être à cause de Vous.

[…]

Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce que l'on vit derrière, personne ne l'a dit.

[…]

Seigneur, rien n'a changé depuis que vous n'êtes plus Roi.
Le Mal s'est fait une béquille de votre Croix. »



La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France


Envoyé à 17 ans en Russie, Blaise Cendrars retranscrira bien plus tard ce voyage, fait avec une prostituée, la petite Jehanne.

« À partir d’Irkoutsk le voyage devint beaucoup trop lent
Beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train qui contournait le lac Baïkal
On avait orné la locomotive de drapeaux et de lampions
Et nous avions quitté la gare aux accents tristes de l’hymne au Tzar.
Si j’étais peintre je déverserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage ».



Le poète nous raconte à travers les vitres du Transsibérien ( voie ferrée d'environ 9000 km reliant Moscou à l'océan Pacifique ) l'Europe de l'Est et la Russie du début du XXe siècle, comme par exemple la révolution russe à laquelle il assista de loin :

« En Sibérie tonnait le canon, c’était la guerre
La faim le froid la peste le choléra
Et les eaux limoneuses de l’Amour charriaient des millions de charognes.
Dans toutes les gares je voyais partir tous les derniers trains
Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets
Et les soldats qui s’en allaient auraient bien voulu rester…
Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode. »

Le Panama ou l'aventure de mes sept oncles


Blaise Cendrars nous conte ici la vie aventureuse de ses sept oncles maternels, éparpillés aux quatre coins du monde :

« La dernière lettre de mon troisième oncle :
Papeete, le Ier septembre 1887.
Ma sœur, ma très chère sœur,
Je suis bouddhiste membre d'une secte politique
Je suis venu ici pour faire des achats de dynamite
On en vend chez les épiciers comme chez vous la chicorée
Par petits paquets
Puis je retournerai à Bombay faire sauter les Anglais »

Le recueil

Ces trois poèmes sont frappants de modernité et cela se retrouvent dans le style de Cendrars qui utilise vers libres et peu de ponctuation. Il a la volonté de retranscrire le plus fidèlement possible, de tout décrire et de tout partager sans pour autant s'encombrer de superflu. Le rythme est ici très présent, et permet de lire ces poèmes à haute voix, comme ce passage édifiant de la prose du Transsibérien :

« Effeuille la rose des vents
Voici que bruissent les orages déchaînés
Les trains roulent en tourbillon sur les réseaux enchevêtrés
Bilboquets diaboliques
Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais
D’autres se perdent en route
Les chefs de gare jouent aux échecs
Tric-trac
Billard
Caramboles
Paraboles
La voie ferrée est une nouvelle géométrie
Syracuse
Archimède
Et les soldats qui l’égorgèrent
Et les galères
Et les vaisseaux
Et les engins prodigieux qu’il inventa
Et toutes les tueries
L’histoire antique
L’histoire moderne
Les tourbillons
Les naufrages
Même celui du Titanic que j’ai lu dans le journal
Autant d’images-associations que je ne peux pas développer dans mes vers
Car je suis encore fort mauvais poète
Car l’univers me déborde
Car j’ai négligé de m’assurer contre les accidents de chemin de fer
Car je ne sais pas aller jusqu’au bout
Et j’ai peur. »


L'auteur se met sans cesse en scène et se livre à nous, lecteurs, à travers ses peurs, ses regrets, sa jeunesse, sa fascination pour la modernité et la technique, l'art, le cinéma et la littérature. Initié par ses voyages, il devient initiateur pour nous, ne fermant jamais les yeux, nous révélant le laid comme le beau, transcrivant l'indicible et nous faisant part de ses commentaires sur la race humaine, ses beautés et ses erreurs, sans prendre parti, en simple spectateur, prenant ce qu'il y a à prendre, regrettant l'horrible qui parfois transparait, rythmant ses poèmes par des refrains, sans cesse réitérés, comme le ferait une comptine « “Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ?” »

   
Mais surtout et avant tout, Cendrars est un voyageur qui s'improvise poète ou inversement,  qui nous raconte sa quête d'inconnu et de dépaysement, son errance et ses déambulations, son envie d'en voir plus, toujours plus, et la découverte du monde passe par la rencontre de peuples, la remise en question, le doute, qui sonne comme un rythme aux oreilles du voyageur,


« et il y avait encore quelque chose
La tristesse et le mal du pays »


Mais pour rencontrer son œuvre, mieux vaut encore lire ces lignes magnifiques :

« Seigneur, c'est aujourd'hui le jour de votre Nom,
J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans un livre, doucement monotones.

Un moine d'un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d'or

Dans un missel, posé sur ses genoux,
Il travaillait pieusement en s'inspirant de Vous.

A l'abri de l'autel, assis dans sa robe blanche,
Il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s'arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s'oubliait, penché sur votre portrait.

A vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c'était son amour

Ou si c'était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.

Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l'appelle !
C'est Vous, c'est Dieu, c'est moi, - c'est l'Eternel. »


Camille, AS ED/LIB


Lire également l'article de Loïc sur Du monde entier.

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