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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 07:00

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Bonnie Jo CAMPBELL

American Salvage

Traduit de l'américain

par Françoise Smith

 éditions de l'Atelier In8, 2012

 

 

 

 


 

 

« Dans le cauchemar qui ne cesse de la réveiller, elle entre dans la chambre d’une inconnue, sa propre chambre en réalité, où son corps attend, allongé dans la nuit. »

 

 

 


Quatre nouvelles. Noires, puissantes, séduisantes et effrayantes sont des mots que l’on pourrait utiliser pour les décrire. Mais serait-ce suffisant ? Il faut croire que non...

 

Bonnie Jo Campbell nous livre ici un panorama de la vie américaine : la pauvreté, la misère, la drogue et, parfois, l’amour. Ces sujets peuvent vous paraître banals, l’écriture, elle, ne l’est pas. En un subtil mélange de sentiments contradictoires, l’auteur nous révèle son art pour écrire des histoires qui ne laisseront personne indifférent. Parce que de l’amour à la haine, il n’y a qu’un pas ; et, de l’ombre à la lumière, qu’une simple question de choix. Choisir entre l’amour et l’alcool, entre la drogue et une vie de famille rêvée, entre la solitude et ses responsabilités. Décrire ce recueil est difficile car il faut essayer d’oublier sa lecture, d’oublier ces histoires qui restent dans votre esprit et, sans trop vous en dire, vous donner l’envie de tenter l’aventure.

 

 

 

« L’intruse », la première nouvelle du recueil, nous emmène dans un univers de drogues. Des trafiquants sont entrés par effraction dans une maison avec, comme seul bagage, une jeune fille. Utilisée par eux, tour à tour, de toutes les manières possibles, elle finit par se cacher dans une penderie en attendant qu’ils partent. Durant quelques jours, elle rangera, nettoiera, changera les meubles de place. Elle s’inventera une famille qui la chérisse et la protège. Elle se créera un nid douillet, constitué de coussins et de couvertures. Un endroit où elle se sent en sécurité pendant quelques instants. Mais la définition même du rêve est qu’il est éphémère, les propriétaires rentrent dans la maison et elle doit s’enfuir, se laisser dériver dans une ville sans nom. Une autre jeune fille découvrira le nid de l’autre dans sa chambre, et retrouvera son matelas disparu dans le jardin. Taché, de sang et de sperme mélangés.

 

Crue, cette nouvelle nous dévoile amèrement les illusions perdues d’une jeune enfant en quête d’amour. Abandonnée de tous, utilisée par les hommes, elle a pour seuls moments de calme et de bonheur les rêves qu’elle se crée. Une écriture stupéfiante qui nous rappelle que la vraie vie prend toujours le dessus sur les rêves.

 

 

Dans « L’inventeur, 1972 », un homme percute une jeune fille par un temps de fort brouillard. Blessée à la jambe, elle est sonnée et ne peut plus marcher. L’homme cherche alors du secours mais son aspect répugnant fait s’éloigner les automobilistes. Après moult recherches, il parvient à appeler une ambulance. En l’attendant, il observe la jeune fille. Elle lui rappelle un ami, mort à cause d’une invention mal réglée. La jeune fille trouve l’homme horrible mais un tatouage sur sa main lui rappelle son oncle, mort avant même qu’elle puisse le connaître, dont elle a hérité la chevelure noire. Les deux vont se détailler, s’ausculter, deux être que tout oppose : la beauté et la laideur, la santé et la maladie, et qui pourtant, sont liés par le souvenir d’un être perdu.

 

C’est l’histoire des liens qui unissent des personnes inconnus, ce moment infime où les différences disparaissent pour laisser place à un sentiment nouveau. Connivence ? Respect ? Peut-être les deux à la fois. Les deux personnages discutent sans mots, apprennent à se connaître sans rien dire. Le regard n’est-il pas un langage universel ou bien n’est-ce que le fantôme d’un homme qui plane sur eux deux et les rend intimes ? Le passé possède un immense pouvoir : il construit notre identité, parfois il nous hante, mais il est aussi un créateur de liens entre des personnes. Le chasseur et la jeune fille sont liés par leur passé : le premier, en se culpabilisant de la mort d’un ami et de son visage défiguré ; la deuxième, en aimant et admirant un oncle qu’elle n’a jamais connu. Un seul et même homme dans l’esprit de deux personnes égarées.

 

 

« Ramener Belle au bercail » est la nouvelle la plus sentimentale. Car elle parle plus directement de l’amour. Ce qui lie Thomssen et Belle est platonique et destructeur. Une relation indéfinissable tant leur amour est proche de la haine. Leur histoire a commencé lorsque Belle a emménagé dans la même rue que Thomssen. Après que son père avait fini de la battre, le jeune homme se glissait chez elle et lui faisait l’amour. Fou amoureux, il a passé sa vie à l’attendre, à vouloir la protéger sans jamais réussir à le faire. Après quelques disparitions, Belle est toujours revenue. Mais comment construire une vie, un foyer avec une personne qui ne cesse de s’enfuir ? Provocatrice, elle sait l’amour que lui porte son homme. Elle en use, en profite. Elle sait qu’il sera toujours là, à l’attendre, dans un bar. Mais tout n’est pas si rose, car lorsque Belle revient cette fois-là, elle ne se contente pas de jouer avec Thomssen, elle le fait craquer en lui avouant qu’elle a couché avec son fils…

 

La passion pousse les personnages au bord du précipice, les limites sont floues et ils ne cessent de les franchir. Cette nouvelle est ma préférée du recueil car elle décrit avec finesse et qualité toutes les contradictions de la vie : aimer quelqu’un et le haïr en même temps ; chérir les bons moments même si on sait qu’ils seront de courte durée, même si on a conscience que la personne ne restera pas. C’est faire des choix et les assumer : Thomssen préfère souffrir toute sa vie de l’absence de Belle plutôt que vivre sans jamais la revoir, rester au même endroit patiemment plutôt que partir et la manquer.

 

 

La dernière nouvelle, « Odeur de verrat », raconte un étrange achat : Jill, suite à une annonce, souhaite acheter un porc. Mariée à Ernie, un céréalier, elle veut agrandir leur exploitation. Mais, une fois arrivée au lieu de rendez-vous, Jill se retrouve face à une famille d’un ancien temps : des personnes malades, des enfants qui savent à peine parler. Elle  frissonne et se demande si elle n’a pas fait une erreur en venant là… De plus, le verrat est à moitié mort. Mais Jill est têtue, elle le ramène quand même à la ferme. Pendant le trajet, elle repense à sa vie. À ce que va dire son mari quand il verra l’argent qu’elle a jeté par les fenêtres.

 

C’est l’envie de réussir, coûte que coûte. De prouver aux autres, mais surtout à soi, que l’on est capable d’arriver à faire quelque chose de sa vie. Jill veut gagner plus d’argent, montrer à ses parents que son choix de vie n’est pas qu’une passade, que ce n’est pas une stupide lubie de jeune femme. Elle veut être maîtresse de sa vie et accomplir tout ce qu’elle souhaite, se donner les moyens de réaliser ses rêves.

 

 

 

 

American Salvage est un recueil noir, à la fois corsé et délicat. Les vies des personnages nous touchent, sans même chercher à savoir pourquoi. L’écriture de Bonnie Jo Campbell est déchirante, elle est la reine dans l’art de concilier des sentiments contradictoires. Au fur et à mesure de la lecture, on se sent comme aspiré par les pages, on tombe littéralement dans la beauté pure des mots : même si c’est cru, même si c’est triste, on se sent bien parce que ce livre est définitivement un bon livre.

 

 

La couverture

 

J’ai beaucoup aimé la couverture. Le jeu sur le noir et blanc pour le titre est important car il révèle toute l’atmosphère du livre : il n’y a pas de demi-mesure, pas de « gris », pas d’entre-deux. Ce sont des vies qui sont poussées à l’extrême. Ensuite, le visage est composé de trois modèles différents pour chaque partie. Cela met en avant la complexité des personnages du livre, les différentes personnalités qui se côtoient, s’aiment ou se battent. Je trouve que la couverture est attirante, qu’il y a un réel travail de création pour mettre en avant toutes les qualités du texte.

 

 

 

Étude d’un extrait

 

« Il la regarde dans les yeux pour jauger combien elle le déteste. Elle soutient son regard, le prend pour ligne de mire mais le chasseur ne décèle pas la moindre haine chez elle. Sans bouger un muscle, la fille l’attire à lui, l’empoigne du regard. L’empoigne, l’agrippe, l’aborde comme un canot de sauvetage et se cramponne au bastingage. Difficile de reprendre son souffle alors qu’elle ne le lâche pas des yeux. » L’inventeur, 1972.

 

 

Une lecture simple, facile. L’auteur fait beaucoup de descriptions et crée une atmosphère nerveuse. C’est-à-dire qu’on ressent la tension entre les personnages, on comprend ce qui est en train de se jouer sans qu’ils se parlent. Il y a une sorte de jeu avec les comparaisons, des amplifications qui donnent toute sa puissance au style de l’auteur. Elle joue avec les figures de style pour mettre en avant les sentiments des personnages. Dans cet extrait, on sent l’orage entre les deux personnages, une sorte de nuage noir au-dessus de leur tête pendant qu’ils se regardent. Lui, parce qu’il se sent coupable, et elle, parce qu’elle essaie de lui en vouloir mais de refouler sa peur aussi. On sent que quelque chose est en train de se créer entre eux, quelque chose de profond qui les dépasse. Sans dialogues, Bonnie Jo Campbell arrive à faire communiquer les personnages entre eux et à nous le faire comprendre. C’est ce qui m’a beaucoup plu dans ce livre. Tout nous semble clair, limpide sans que l’on ait beaucoup d’explications. Mais les personnages sont esquissés, nous avons quelques indications physiques et au fur et à mesure de la nouvelle, nous connaissons leurs pensées, leurs sentiments. Tout cela avec une ambiance noire, pleine de tension, de relations complexes. Une écriture qui nous prend aux tripes et des personnages qu’on n’est pas près d’oublier…

 

 

 

Petit mot sur l’éditeur

 

Les  éditions de l’Atelier In8 se trouvent à Serres-Morlaàs (64). Spécialisée dans les fictions courtes, elles publient différentes genres : français ou étranger, humoristique ou noir, érotique ou beau livre… Créé en 2005, cette maison d’édition a la volonté de mettre en avant un genre peu reconnu avec des auteurs réputés (Marc Villard, Jean-Bernard Pouy…) et de nouveaux talents (Mouloud Akkouche, Magali Duru…). Aujourd’hui, pour mettre en avant son catalogue et promouvoir le genre de la nouvelle, l’Atelier In8 a créé une exposition à destination des bibliothèques :  la Boîte à nouvelles. Cette exposition retrace l’histoire de la nouvelle, mélange différents supports (papier et numérique) pour apprendre de façon ludique.

 

http://editions.atelier-in8.com/

L’auteur : http://www.bonniejocampbell.com/about.html

 

 

Margaux, 2e année éd-lib 2012-2013

 


 

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Published by Margaux - dans Nouvelle
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