Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 juillet 2013 4 11 /07 /juillet /2013 07:00

 

Bruce-Begout-Le-ParK.jpg



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bruce BÉGOUT
Le ParK
Allia, 2010
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
Bruce-Begout.jpg

 

Bruce Bégout est né à Talence en 1967. Professeur de philosophie à l’université Bordeaux 3, il explore dans ses travaux les rapports de l’homme avec son milieu désormais urbain, analyse le quotidien, ou les « lieux communs » de notre culture occidentale contemporaine. Auteur de plusieurs essais, comme Zéropolis en 2002, Lieu commun en 2003, ou La Découverte du quotidien, en 2005, parus chez Allia, il a aussi publié un recueil de nouvelles, Sphex, aux éditions de l’Arbre vengeur en 2009, ainsi que L’Éblouissement des bords de route chez Verticales en 2004, qui mêle esquisses de textes, nouvelles, notes de journal ou pensées théoriques. Le ParK est son premier roman.
 

 
Visite du ParK

Besoin de vacances ? Offrez-vous un billet pour la Malaisie. Au large de Bornéo, découvrez une île privée de 624 km² où, moyennant quelques milliers de dollars, Le ParK vous ouvre ses portes.

« Le ParK est un parc. Mais pas un parc comme les autres. Il existe toutes sortes de parcs, pour les plantes, les animaux, les hommes, les entreprises, les véhicules, et même pour les appareils hors service, des parcs de loisir, de détention, de stationnement, de protection. Le ParK est tout cela, et plus encore. Sa majuscule signale sa singularité absolue. Ce lieu exprime en quelque sorte l’essence universelle de tous les parcs réels et possibles. » (p.11).

D’innombrables attractions en tous genres vous seront proposées. Vous pourrez assister à de grandioses spectacles son et lumière, visiter le GTO, « reconversion de la célèbre prison pour terroristes islamistes » où vous participerez à des « tortures assistées par ordinateur et surveillants schizophrènes amateurs de free fight », tenter votre chance au casino, ou encore faire un tour au Cabaret des Utopies Perdues qui propose de « vivre virtuellement la mise au point d’un attentat ou d’une révolution dans un pays pauvre ». Il est cependant quasi impossible d’évoquer toutes les ressources du ParK, tant son étendue est immense et tant il évolue et se modifie en permanence afin de toujours contenter et devancer les attentes de ses clients.
 
Ce qu’il est intéressant de remarquer dans Le ParK, c’est qu’il échappe à la simple somme de ses attractions.

« C’est le parc de tous les parcs, la synthèse ultime qui rend tous les autres obsolètes, le concept universel, l’invariant formel. Tout ce qui peut caractériser en général un parc se retrouve dans Le ParK, mais sous une forme inédite et quelque peu fantastique. D’aucuns diront abominable. » (p.11).

Il n’y a pas de thème particulier pour Le ParK, hormis lui-même. Toutes les formes de parcs y sont réunies. Zoo, camp de réfugiés, foire, camp de concentration… « Le parcage est l’idée même qu’il met en scène ».
 
N’égarez pas le bracelet orange qui vous sera fourni à l’entrée du ParK ; il constitue le seul moyen de différencier les visiteurs des figurants et des résidents non-volontaires. En effet, il est difficile de distinguer les acteurs des prisonniers réels, les salariés des travailleurs forcés. Garante d’un bon divertissement, cette confusion est nécessaire. Comme le dit Licht, l’architecte, « seule la plus extrême vérité possède le pouvoir déréalisant de la fiction ». Il est de toute façon préférable pour les clients de rester groupés. Le ParK étant également une réserve naturelle, la nature y est restée sauvage, et il est « difficile d’oublier cet état de choses lorsqu’on se retrouve nez à nez avec un couple de guépards au bas d’un manège ou lorsqu’un crocodile a décidé de se réchauffer sous les néons rose dragée d’une maison de jeux » (p.105). Cette nature dangereuse est évidemment partie constituante des attractions qui vous seront proposées. Il arrive fréquemment qu’un malheureux croise le chemin de quelque meute et se fasse dévorer. Les micros placés dans tout le parc enregistrent alors la scène, qui est ensuite traitée par un technicien, transmise au Conservatoire des Cris, et mise « à disposition d’un public avide d’entendre les infinies nuances de la souffrance humaine ».
 
Le personnel du ParK fera tout pour vous garantir le meilleur séjour possible. Par « meilleur », entendez « le plus intense ».

 

« Le merveilleux et l’horrible, le ludique et le pathétique, tout ce qui suscite des émotions fortes, qu’elles soient plaisantes ou non, telle est l’offre spectaculaire du ParK. » (p. 22).

 

Pourquoi Le ParK ?

Le ParK s’inscrit dans le grand mouvement, toujours plus innovant, du divertissement de masse. La demande constante d’amusement exige le renouvellement perpétuel des lieux de loisir. Le ParK ne cherche pas seulement le gigantisme, l’extravagance ou l’abondance. Il crée du nouveau, en profondeur. Pour répondre aux attentes du public, il ne suffit plus d’ajouter des éléments supplémentaires. Il faut saisir le besoin de divertissement à la racine et employer tous les moyens nécessaires pour le satisfaire à sa source. Un journaliste de La République des Pyrénées a bien saisi que « dans le cas du ParK, le divertissement ne vient pas s’ajouter à la réalité afin de lui donner un tour plaisant, mais pénètre comme une seringue en son cœur et y injecte son fluide comico-funeste ». L’amusement n’est plus une évasion du quotidien : nous sommes face à un « loisir d’invasion ». Le ParK sait se saisir de tout ce qui aura un écho en vous, de tout ce qui sustentera votre besoin de divertissement.

« La question ultime posée par Le ParK : comment peut-on s’amuser après Auschwitz ? Sa réponse : on peut s’amuser d’après Auschwitz ». (p. 58).

 

Tout est question d’intensité. Et l’intensité naît des mélanges impensables, des combinaisons incongrues. Imaginez ce qui vous répugne le plus. Le ParK en fera votre attraction favorite. Le malheur devient joie du spectacle ; l’horreur se change en ravissement de l’inattendu. Dans un monde où la fête et la distraction règnent, il devient nécessaire de trouver ce qui permettra au public de se perdre dans un « fun » qui ne souffrira pas la routine de l’amusement classique. La commercialisation et la consommation massive de l’agrément l’ont affadi et aseptisé. Il n’y a aujourd’hui plus de place pour l’excitation du dangereux, pour le frisson de l’inconnu. Le ParK est donc là pour vous prémunir de cet ennui gangrenant.

« Dans un univers prévisible et rationnel, la folie est l’unique voie de délivrance. » (p. 102).

 

Une autre particularité du ParK est aussi, on l’a vu, de mettre en scène le parcage lui-même. Une attraction, le Pavillon des visionnaires, est ainsi dédiée à la présentation, aux moyens d’animation et d’archives, de Heinrich Himmler, Victor Gruen, Naftali Frenkel, Walt Disney, et autres créateurs de nouvelles formes d’enclavement des hommes. Le ParK, bien qu’il les dépasse, est l’héritier de ces lieux de rassemblement, de ces enceintes d’enfermement. Qu’il s’agisse de camps de concentration, de parcs d’attractions, ou de centres commerciaux, le parc a toujours joué un rôle déterminant dans la vie humaine.

 

« Le parcage a été la planche de salut des hommes vulnérables et sans défense, la prothèse réparatrice. Les villes, l’agriculture, l’élevage, les techniques, les loisirs, la sélection naturelle, la pacification, l’éducation, la guérison, tout cela est né et a prospéré entre les murs d’une enclave, derrière des barrières protectrices. » (p. 24).

Par nécessité de survie, par besoin de contrôle, ou par plaisir, l’homme s’est toujours enfermé. Le ParK est le reflet de cette composante de la condition humaine. Il fait voir l’omniprésence du parc, il est le symbole du besoin de confinement. En observant les figurants enfermés du ParK, les visiteurs font face à ce qui fait leur vie sans qu’ils le sachent. Lors de votre séjour au ParK, au détour d’un baraquement, vous verrez peut-être l’habitation de Lev, 113 ans. Prisonnier volontaire du ParK, il a toujours vécu enfermé. Dès qu’il lui arrivait, par malheur, de se trouver à l’air libre, il s’arrangeait, en commettant un quelconque crime, pour retrouver l’emprisonnement rassurant d’une cellule. Le ParK est né du besoin de barrières. Il rend compte de cet état de fait, et peut constituer un abri pour qui en a besoin.

« Le parcage est la solution pratique à la crainte paralysante de l’Illimité. » (p. 37).
 
 

 
« Comme toute exception, Le ParK aspire à devenir la règle »
 
Si certains considèrent que Le ParK est une fantaisie délirante, il n’en demeure pas moins vrai qu’il est le résultat des plus savantes recherches scientifiques. Afin de toucher au plus près la clientèle, les neurobiologistes qui travaillent pour Le ParK se penchent sur les études les plus pointues du moment concernant le cerveau humain et son fonctionnement pour les mettre en application lors de la mise au point d’une nouvelle attraction. C’est ainsi qu’une récente découverte, le « facteur E », est au centre de toutes leurs considérations.

« Ce que l’on sait aujourd’hui de manière à peu près certaine, tel le grain primitif de la science nouvelle, c’est que plusieurs ingrédients bien connus entrent dans la composition du facteur E : spectacle, commerce, émulation, envie, loisir, hystérie, volonté de domination, appétit sexuel, caprice infantile, complexe d’infériorité, besoin de plaire, désir mimétique. » (p. 104).

La recherche scientifique est mise au service de l’industrie du loisir afin de saisir les ressorts complexes de l’amusement. Le ParK, dans son ensemble, repose sur ces études. C’est de cette façon que ses dirigeants ont saisi quels éléments il convient d’invoquer chez le client pour qu’il s’amuse. Le ParK répond aux mécanismes les plus profonds – et les moins avouables – des visiteurs et leur garantit ainsi de grands moments. Si Le ParK arrive à « métamorphoser un camp de prisonniers piteux et décharnés en une séduction publicitaire glamour » (p. 104), c’est qu’il a une connaissance précise de sa cible. Les spectacles les plus amusants sont les plus sérieusement étudiés.
 
Ainsi, Le ParK semble constituer l’horizon de toute organisation du divertissement. Etroitement lié aux avancées industrielles et scientifiques, il suit aussi au plus près les évolutions des sociétés et des mentalités occidentales. Le ParK connaît le fonctionnement et les désirs profonds de l’homme apprivoisé par quelques milliers d’années de civilisation. Pendant que la société se fait de plus en plus tranquille et aseptisée, Le ParK, lui, s’adresse à ce qu’il reste de l’hybris.

« … plus le monde occidental deviendra sain, beau, bon, riche et vieux, plus une frange importante de sa population ne supportera plus ce bonheur inéluctable et cherchera à le fuir coûte que coûte. » (p. 149).

De cette manière, Le ParK – ce qu’il contient, ce qu’il représente – s’annonce inexorable. Peut-être pourrait-on même y voir un chantier d’essais, un projet pour l’avenir. On remarquera que Le ParK accueille régulièrement des hommes politiques, de tous pays et de tous types de régime. Ils se révèlent être les visiteurs les plus attentifs et les moins incommodants. Et une fois « la visite finie, ils repartent joyeux avec plein d’idées en tête ». (p. 44). Il est également intéressant de noter que Le ParK se situe sur une île. Cet état de fait n’est pas sans rappeler quelques réflexions passées sur ce que pourrait – ou devrait – être la société future, comme L’Utopie de Thomas More, La Cité du Soleil de Tommaso Campanella, ou encore l’île d’Icarie du Voyage en Icarie d’Etienne Cabet1. Nombre de sociétés idéales imaginées en littérature ou en philosophie se trouvent en effet dans des lieux isolés du reste du monde. Le ParK : lieu d’expérimentations pour une meilleure société future, ou annonce dystopique d’une horreur imminente ? Rien n’est tranché. Peut-être n’y a-t-il pas grande différence.
 
 
Visiter – ou lire – Le ParK, c’est expérimenter un inquiétant voyage. Dans l’avenir ? Dans une utopie/dystopie, c’est-à-dire un non-lieu, un impossible ? Dans le présent dévoilé ? À chacun sa réponse. Dans un style sobre, proche du documentaire ou du rapport, Bruce Bégout présente simplement un lieu à la fois horrible et attirant. Les interrogations viennent ensuite. Les seules prises de positions éthiques du roman sont celles de journalistes ou de visiteurs. Le narrateur, lui, ne fait qu’un état des lieux. Il n’a d’ailleurs « jamais su tirer du spectacle de la souffrance une leçon morale » (p. 151). Mais Le ParK, ce n’est pas que la souffrance. C’est aussi le plaisir. Le plaisir pris par les visiteurs. Et par le lecteur. C’est là un des intérêts majeurs du livre : faire percevoir comment l’on peut s’amuser du malheur et de l’affreux. Et comment l’on peut venir à en faire une industrie lucrative, à utiliser « la perversion comme loisir licite ». Pour satisfaire leur consumérisme, leur voyeurisme et leur ennui, nos sociétés pourraient-elles bientôt se résoudre – ou se réjouir – à pratiquer de telles « offrandes au dieu Fun »2 ? L’autel est peut-être déjà dressé.
 
 
Christophe, AS Bib
 
 
 
1.      cf. Bégout, Bruce. Zéropolis. Paris : Allia, 2002. p. 47.
2.      cf. Bégout, Bruce. Zéropolis. Paris : Allia, 2002. p. 25.
 

Partager cet article

commentaires

Recherche

Archives