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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 07:00

Bruce-Benderson-New-Yor-Rage.jpg

 

 

 

 

 

 

Bruce BENDERSON
New York Rage et autres récits
Titre original

Pretending to say no
Plume (USA), 1990
Traduit par Thierry Marignac
10-18, 1994
Payot et Rivages,
Collection Rivages Noir Poche, 2004






 

 

 

L’auteur

Benderson.jpegBruce Bendersonest né en 1946 dans l’Etat de New York aux États-Unis. Après ses études, il devient essayiste et nouvelliste. Il enseigne aujourd’hui la littérature dans différentes universités américaines.

Les thèmes récurrents de ses textes sont la drogue, la prostitution masculine et l’homosexualité, plus particulièrement dans le milieu underground, réseau presque clandestin, généralement présent dans les grandes métropoles, qui s’est forgé sa propre culture en marge des média et des conventions.

Résolument francophile, il est le traducteur d’auteurs tel que Alain Robbe-Grillet, Pierre Guyotat ou encore du roman Baise-moi de Virginie Despentes aux États-Unis.


Il est aussi chroniqueur pour des magazines tel que The New York Times Magazine et The Village Voice (voir note en bas de page), GQ ou encore Têtu, mensuel  français dédié à la culture LGBT (Lesbienne Gay Bisexuelle et Transsexuelle).

Peu connus aux États-Unis, ses textes trouvent leur succès en France comme en témoigne l’obtention du prix de Flore en 2006 pour son Autobiographie érotique (Rivages, 2004).



New York dans les années 80 : naissance d’une contre-culture

Si aujourd’hui la ville de New York est une destination courue, une véritable représentation du rêve et de la toute-puissance américains, il n’en a pas toujours été ainsi.

À la fin des années 60 et au début des années 70, New York est en pleine crise financière ; beaucoup d’entreprises industrielles ferment, laissant derrière elles des quartiers en friche et des rues gangrenées par le crime et la drogue. Les habitants, las de cette situation, quittent alors massivement la ville pour rejoindre la banlieue jugée plus sûre.

C’est dans ce contexte sombre que va naître une contre-culture forte, principalement motivée par une soif de liberté, que ce soit dans le domaine culturel, idéologique ou social.

Les entrepôts à l’abandon du Lower East Side (aussi appelés Downtown) affichent des loyers très bas et sont investis par une nouvelle génération d’artistes qui se veut affranchie de toutes conventions et animée par un esprit contestataire fort. Le mouvement s’étend rapidement et c’est alors tout Manhattan qui devient une pépinière d’artistes. Parmi les plus célèbres, Andy Warhol, William Burroughs, Patti Smith, etc.

Ce milieu, que l’on appelle alors underground (souterrain), se caractérise par son absence de règles, sa tendance à rechercher de nouvelles sensations en côtoyant les limites mais aussi sa diversité raciale, New York étant déjà à cette époque la capitale du melting pot. Décomplexé, on y voit le milieu homosexuel s’épanouir, la drogue circuler, l’art s’exprimer, tout cela hors du regard de la loi et des médias de masse.

Durant les années 80 le mouvement se poursuit, se moquant ouvertement de la politique rigide et conservatrice du président Reagan.

Au début des années 90, la crise économique se résorbe et New York revient à un équilibre économique, se développe et retrouve de sa superbe, notamment grâce à l’élection de Rudolph Giuliani, maire républicain, qui mena une politique de « tolérance zéro » en ce qui concerne la drogue et la criminalité.

Le milieu underground, même s’il ne disparaît pas complétement, s’essouffle et ne peut désormais plus se permettre d’échapper aux règles. Il marqua l’histoire de La Grosse Pomme, et contribua à son rayonnement en attirant de nombreux artistes et en faisant d’elle une capitale culturelle nouvelle et avant-gardiste.


Une autre vision de la ville…

Si c’est de New-York qu’il est question dans ce recueil, on peut plus largement parler d’une vision de la vie urbaine en générale. Bruce Benderson aime les villes, ou plutôt les aimait…

Comme il l’explique dans une interview parue sur le blog du journal Le Monde, les villes avaient cette particularité de se construire autour d’un centre-ville où se côtoyaient toutes les classes sociales, sans différenciation. Ce mélange de cultures, de pensées, donnait naissance à des échanges et alimentait la richesse d’une ville dans le sens où celle-ci donnait sa place à chacun quelle que soit son origine : « Dans cet espace clos, le sénateur pouvait rencontrer le clochard, le prostitué côtoyer l’avocat… »

Il explique que de nos jours cette conception de la ville est bien différente, qu’elle a été littéralement balayée par une uniformisation des pensées venue de la classe moyenne, qui s’est considérablement développée au cours des années 90 et qui s’est bien vite chargée de vider la ville de ces classes pauvres qui noircissaient un tableau qui se voulait lisse, uniforme, parfait. Il est d’ailleurs très critique face à l’action de Rudolph Giuliani, qui lors de son élection en tant que maire de New-York, a engagé une politique de grand « nettoyage ».

Bruce Benderson considère que c’est justement de cette mixité des classes pauvres et de ces vices avec les catégories les plus aisées que naissaient une dynamique, une création. Cette épuration fait que de nos jours toutes les villes sont semblables, vides de toute animation, de ce piquant qui les rendait vivantes, dangereuses parfois, mais vivantes.

« Une fois l’emmêlement des classes disparu, l’amusement libidineux ne pouvait que s’évanouir. Les villes sont devenues des prisons pour la classe moyenne. »

New-York Rage a été écrit à la fin des années 90, et fait l’éloge de cette époque où la ville portait encore en elle un désir de concilier ses habitants, de dépasser les clichés pour créer une alchimie capable de lui donner une gueule et pas simplement un visage semblable à ceux des mannequins sur papier glacé.

Si Bruce Benderson voulait simplement faire le portrait d’une génération lors de la publication de son ouvrage, on peut aujourd’hui lire ce recueil comme une critique de ce que sont devenues New-York, et les grandes métropoles en général.



New York Rage, peinture d’un  autre temps…

New York Rage et autres récits est un recueil de nouvelles décrivant avec force et décomplexion le milieu underground du New York des années 80. Au travers de seize textes, Bruce Benderson nous plonge dans un univers où se mêlent toutes sortes d’addictions (sexe, drogue, crime) grâce à une galerie de personnages aussi dérangeants qu’attachants.

Loin du New York de carte postale, il nous promène, nous perd, dans les méandres d’une ville en apparence sale et pervertie mais où l’humour et l’affranchissement de toute règles donne l’impression de mettre à nu nos propre vices.

Afin d’illustrer les propos précédents, je vais vous présenter deux nouvelles qui reprennent les thèmes principaux du recueil. 


« Comme si elle disait merde »

Resumé

Dans un appartement new yorkais habite une étrange famille : Carlos, 18 ans, Tito, son oncle, et sa petite amie Suzy, surnommée China Sue, 14 ans.

Tito est vendeur de crack, et lorsque la sonnette de l’entrée retentit ce soir-là dans l’appartement, il s’attendait à tout mais certainement pas à recevoir chez lui la visite de Nancy Reagan, première dame des États-Unis, en quête de fil et d’aiguille pour recoudre son ourlet…

S’engage alors une discussion sur la drogue, les prostituées, les armes à feu comme si Nancy Reagan avait toujours fait partie de la famille. La femme du président des États-Unis ne vaut pas plus qu’un junkie et à défaut de lui fournir une dose, on lui offre une bière. Puis arrive Chaka Con, un travesti et prostitué venu acheter sa drogue qui se joint à la conversation…

Où va donc mener cette situation complétement absurde ? Pourquoi Nancy Reagan, qui sort d’une visite à une association luttant contre les drogues, se retrouve-t-elle alors à boire des bières avec un dealeur de crack pédophile, une adolescente chinoise défoncée, un gamin de 18 ans paumé et un travesti noir complétement déluré ?

NB : je ne raconterais pas la chute de cette nouvelle…


Analyse

À la fois burlesque et sordide, la situation choque autant qu’elle fait sourire. On retrouve ici les thèmes de prédilection de l’auteur : drogue, prostitution et homosexualité.

Nul besoin de longues descriptions pour dépeindre les différents personnages ou le décor de cette nouvelle. Le vocabulaire cru, parfois grossier, suffit à nous faire sentir une ambiance à la fois pesante, du fait des activités de Tito et de sa relation avec Suzy qui n’a que quatorze ans, mais aussi burlesque, quand on voit que Carlos ne semble pas du tout atteint par les vices de son tuteur ou encore lorsque Nancy Reagan vient sonner à leur porte.

Absurdité de la situation, qui pourrait être facilement adaptée au théâtre tant elle est visuelle et forte au travers des mots de l’auteur.

 

« J’arrive d’Odyssey House. Car vous savez ce que c’est ? Le programme antidrogue ? je dis. Nancy Reagan sourit et là je sais que c’est elle.

Alors je dis à Tito, Yo man, c’est pas une accro, ça c’est Nancy Reagan. » (p.11)

 

Nombreux sont les termes d’argot comme « flingue », « travelo », « folle » (homosexuel au sens péjoratif), et les mots vulgaires, « baiser », « chatte » ( ici pour désigner les parties intimes d’une femme). L’utilisation de ce vocabulaire n’est pas innocente, elle nous fait visualiser les personnages, toucher leur personnalité et surtout décomplexe la situation et tend à la rendre familière, comme si le lecteur vivait et participait, tel un acteur tacite, à toute la scène.

L’écriture est vive et désordonnée ; pas de retour à la ligne, de guillemets, de point ; on comprend que Bruce Benderson ne veut pas plus s’encombrer de codes que ses personnages ne s’encombrent de règles.

On sent une véritable unité entre les protagonistes et c’est aussi en cela que la nouvelle nous apparaît sympathique ; aussi variés soient-ils, tous s’accordent au-delà de leurs différences.

C’est dans cette liberté, ce dépassement des normes et des préjugés que l’auteur nous transporte dans le milieu underground du New York  des années 80.

Il moque ouvertement la première dame du pays, comme fut moquée et critiquée la politique rigide de son mari au cours de la même période (Ronald Reagan exerça la fonction de président des États-Unis de 1981 à 1989).

Chaka Con (voir note en bas de page), est à la fois prostitué(é), drogué(e) et travesti(e), et ne manque pourtant pas d’autodérision et d’humour ; il est l’élément qui, en s’ajoutant, alimente l’invraisemblance et la légèreté de la situation.

 

« Salope, on entend à travers la porte, et moi je suis Diana Ross ! Alors Nancy se lève et ouvre la porte, et elle dit, tu vois ? Je ne suis pas sa petite amie.

En fait, à la porte, c’est le travelo noir qui vient de temps en temps, et qui se fait appeler Chaka Con, comme la chanteuse. Elle détaille Nancy, et n’en croit pas ses yeux. Chérie on s’y croirait, tu es parfaitement réussie, mais tu es sûre que tu veux avoir l’air si vieille ? Connie tais-toi, dit China Sue, c’est la Première Dame du pays. Hum, hum, dit Con, je dirais plutôt la dernière. » (p.17)

 

En quelques pages, Bruce Benderson parvient à animer toute une galerie de personnages aussi déjantés qu’attachants.

Une première nouvelle qui donne le ton de ce recueil atypique où l’auteur joue avec les clichés tout en reprenant des thèmes sensibles qui sont caractéristiques de l’ensemble de ses textes.


«  Un automate heureux »

Cette nouvelle, dixième du recueil, est bien plus violente que celle présentée précédemment. Comme si l’auteur voulait donner une vision plus grave de ce que pouvait être ce New York des bas-fonds.


Résumé

Le narrateur, Bruce, raconte sa plongée au cœur de la dépendance au crack, en expliquant les abysses dans lesquelles elle nous plonge.

Quand il rencontre le Sphinx, un jeune de 19 ans tout droit débarqué d’une ferme dans l'État de New-York, l’alchimie est instantanée. Sans que l’on puisse parler d’amour, ils entretiennent une relation où le mélange des corps et la consommation de crack les plongent hors du temps et de l’espace.

Un jour, le Sphinx ramène à l’appartement Oklahoma, jeune fille perdue qui fait des passes pour survivre ; s’engage un étrange ménage à trois qui conduira au départ du Sphinx, remplacé alors par Custard avec qui se poursuivra la débauche de sexe et de drogue alors entamée.

Un soir, en revenant à l’appartement après avoir acheté de quoi se défoncer, Custard et Bruce se rendent compte que le dealer les a arnaqués en leur vendant des noix de macadamia au lieu du crack. Bruce découvre que le faussaire n’est autre que le Sphinx et, à défaut de pouvoir satisfaire son addiction, il se vengera en allant agrafer la pomme d’Adam de son ancien amant.


Analyse

On retrouve ici les thèmes de la drogue, de la prostitution, de l’homosexualité mais abordés sous un angle plus grave, sans cet aspect humoristique qui ressortait dans « Comme si elle disait merde ».

Sous forme de flash-back, le narrateur raconte les étapes de sa descente dans l’addiction au crack en parsemant son récit de passages où il est confronté au regard de ses parents, et notamment de sa mère, victime d’un cancer en phase terminale.

Bruce Benderson parle de la dépendance sans pour autant la dénoncer. Il évoque de façon graduelle les effets qu’elle a sur nous en faisant le parallèle entre la relation de son narrateur avec le Sphinx puis celle qu’il entretient ensuite avec Custard.

Le Sphinx est celui qui initie Bruce au crack, il lui fait découvrir cette drogue qui nous transporte dans un état second, nous fait oublier, nous rend la réalité plus belle, et intensifie les sensations. La passion lie les deux hommes ; leurs ébats sont puissants et l’on peut toucher du doigt l’osmose créée par le mélange de leur corps. Mais règne pour le lecteur une certaine confusion : cette complicité est-elle le fruit de sentiments sincères ou simplement une illusion de bonheur générée par l’absorption du crack ?

 

«  Il plonge brusquement vers moi, et je m’écroule en arrière sur le lit. Nos bouches se rivent l’une à l’autre pendant qu’il déboutonne ma chemise, pétrit ma poitrine, les mains ruisselantes de sueur. […] On lutte pour avoir le dessus, puis on s’arrête de temps en temps pour allumer la pipe, avaler la fumée et souffler dans la bouche de l’autre. » (p.122)

 

L’arrivée du personnage d’Oklahoma, jeune fille ayant oublié son prénom à la suite d’un viol, signe la fin du couple Bruce/Sphinx. La drogue occupe maintenant une place prédominante dans leur relation et celle-ci dérive jusqu’à devenir un sordide ménage à trois où Bruce se perd littéralement, tombant tour à tour dans des trous noirs lui faisant perdre le cours du temps jusqu’au départ du Sphinx, ne laissant derrière lui que la jeune Oklahoma.

Voici alors l’histoire de Bruce et de Custard qui semble vide de tous sentiments, qu’il s’agisse d’amour ou de passion. La drogue est devenue le moteur de leurs actes. Comme un écran noir qui vient parfois s’interposer entre le narrateur et la réalité, les souvenirs sont confus, leurs étreintes mécaniques.

 

« Les mains tremblantes à cause du crack et de l’épuisement, je parviens à déchirer la cellophane et à en enfiler une sur son membre, Il explose presque tout de suite, la secousse géante nous emporte, ses jambes se referment sur moi en ciseaux, orgasme féroce… il se redresse aussitôt, sur les genoux. » (p.135)

 

On remarque l’utilisation de nombreuses virgules illustrant la brièveté de l’acte sexuel, un acte rapide, quasi automatique, vide de passion, sans description comme si les corps avaient perdu le magnétisme qui les animait. C’est avec ce rythme, semblable à celui d’un métronome, que s’organisent leurs vies : sexe, drogue, sexe, drogue, etc.

L’auteur illustre ici la descente du désir quand celui-ci est victime de l’augmentation de la dépendance. De l’herpès aux comas de quelques jours, Bruce est devenu, comme l’indique le titre, un automate. Mais l’adjectif heureux révèle que si sa vie est celle d’un pantin, elle a malgré tout le goût d’une certaine insouciance qui n’est pas pour déplaire aux protagonistes. Ils sont conscients de baigner dans un autre monde, de perdre pied et c’est justement cette routine dépravée qui leur procure un sentiment heureux.

Le narrateur laisse s’exprimer l’auteur de façon claire sur ce sujet et l’on retrouve ici la nostalgie d’une époque plus libre qu’éprouve Bruce Benderson : 

 

« Ceux qui ont connu cette époque savent de quoi je parle. Nos libidos pouvaient s’épanouir en liberté. Je parle d’il y a dix, vingt ans, avant que le plaisir ne devienne terreur. On faisait l’amour, on se défonçait quand on en avait envie, en essayant de ne pas en faire toute une histoire. » (p.137-138)

 

La mort du Sphinx, à la fin de la nouvelle, semble assez contradictoire avec la thèse de l’auteur. A-t-il voulu le meurtre de ce personnage pour ne pas tomber dans une apologie de la débauche ? A-t-il  illustré une dérive des passions, qu’il s’agisse de la drogue ou de l’amour d’un homme qui un jour s’est volatilisé ? Ou voulait-il simplement marquer la transformation de son narrateur, lui qui découvrait au début du récit les plaisirs du crack et qui à la fin tue son ancien amant ?

Cette chute laisse planer quelques questions ; pour ma part je considère que c’est au lecteur de tirer ses propres conclusions à la lecture de cette fin ouverte.

Le regard de la famille sur les dérives du narrateur est intéressant, il montre l’impuissance face à la destruction et l’éloignement des parents, qui vivent en province, de toute cette folie, cette abondance de décomplexions.

Quand le seul souci du narrateur est de vivre de drogue et de sexe, l’auteur fait un parallèle avec les préoccupations futiles de son géniteur comme par exemple celui de régler avec précision le thermostat de la maison ou encore ce coup de téléphone de son frère qui se permet de jeter un regard critique sur la vie de débauche de Bruce, lui étant dans un quotidien bien installé où famille et travail sont les maîtres mots d’une certaine réussite. Là aussi apparaît clairement la critique de Benderson sur cette classe moyenne qui voudrait que le monde soit à son image : conformiste et loin de toute passion.

 

« — Tu crois ? Je n’en sais rien. Je pense que j’ai mon mot à dire sur la façon dont tu passes ton temps […] Et moi je suis là à essayer de nourrir  ma famille.

— Ta putain de famille ne m’intéresse pas, grand frère. Ni ce que tu penses de ma façon de passer le temps. » (p.136)

 

Cette nouvelle adopte un ton bien plus grave que la précédente, c’est pour cela qu’il est intéressant de les mettre en parallèle ne serait-ce que pour comparer les différensts styles de Benderson.

Ici toujours corrosif, certes, mais avec une organisation différente dans l’écriture. Dans la première nouvelle, les phrases sont désordonnées et la ponctuation tient un rôle bien secondaire, alors que dans celle-ci on note le respect des retours à la ligne, de la mise en page des dialogues (tirets, majuscules). Comme si la gravité du ton imposait une certaine codification de la rédaction. On sent que le titre est loin d’être innocent, le personnage devenant un « automate heureux » il est de mise de respecter une hiérarchisation typographique comme un automate suit rigoureusement  un système mécanisme.

Le prénom du narrateur identique à celui de l’auteur fait ressortir un sentiment de vécu. Bruce Benderson n’est pas un enfant de chœur et son intérêt pour les classes dangereuses est loin d’être anodin. En effet, il confesse dans une interview pour le journal Le Monde lors de la sortie de son roman Autobiographie érotique avoir fréquenté, durant dix-huit années, des criminels et entretenu avec eux des histoires d’amour parfois dangereuses mais toujours profondes et passionnées.

« Oui, j'ai beaucoup fréquenté des criminels, j'ai eu avec eux des histoires d'amour et de sexe […] Ils sont généralement d'une douceur extraordinaire. Ce sont des enfants, encore à l'état brut. Ils n'ont pas nos protections, nos barrières. Quand la colère les prend, ils vont jusqu'au bout. Ils ne savent pas refouler leur rage. Alors, ils sont très violents. Mais en dehors de ces moments-là, ils sont plutôt passifs. […] Mon cœur est trop large. J'aime ces gens doux et primitifs. »

Des relations dangereuses qui sont retranscrites en filigrane dans ce recueil et lui donnent une saveur particulière, comme un témoignage plus qu’une fiction, de cette période regrettée.

culture-underground.jpg

 

 

En conclusion…

Ce recueil est un coup de poing, un électrochoc. Il fait le portrait d’un milieu oublié où la mixité était le moteur d’une création et d’une insouciance aujourd’hui disparue.

Quand on s’imagine le milieu underground de cet autre New York, se dessine la plupart du temps le visage particulier d’Andy Warhol, ou le style punk rock de Patti Smith.

Bruce Benderson va plus loin. Derrière les grands noms qui nous sont restés de cette époque, se cachait tout un monde fait de drogue, d’homosexualité, de prostitution, de personnages aujourd’hui balayés par le temps et qui ont pourtant alimenté eux aussi cette contre-culture. C’est un hommage qui leur est ici rendu, en peignant leurs portraits sans chercher à gommer leurs défauts ou leurs excès mais au contraire en n’hésitant pas à entrer dans leur  jeu, en tentant de faire ressortir leur humanité et leur passion.

Je suis sortie de cette lecture avec un goût de regret, celui de n’avoir pu connaître cette révolution culturelle et celui de voir qu’aujourd’hui la débauche autrefois génératrice d’un univers à part et créatif n’est rien de plus qu’un abîme où les gens se perdent sans passion et sans plaisir.

Le thème de l’homosexualité m’a particulièrement touchée, à l’heure où se tient en France le débat sur l’ouverture au mariage pour tous ; on a complétement oublié que derrière le terme homosexualité gisent une histoire et une culture particulières.

Il est aussi triste de voir que tout ce milieu qui a évolué dans la clandestinité et loin de toute glorification médiatique se trouve être aujourd’hui complétement démocratisé et victime d’une certaine mercantilisation ; en témoignent toutes les reproductions des œuvres de Warhol ou Lichtenstein, ou encore le monde de la mode qui s’est approprié les codes vestimentaires d’une culture rock.

 

Julie Montet, 1ère année Éd/Lib

 

Notes

The Village Voice est un magazine new-yorkais qui traite des tendances et de la culture dans le quartier de Greenwich Village à Manhattan. C’est un quartier réputé pour être un centre de la culture bohème et gay new-yorkaise. Un des événements marquant qui a fait la réputation de ce borough (arrondissement) est l’émeute de Stonewall en 1969, qui a vu s’élever la révolte de la population homosexuelle, alors victime de persécution de la part des autorités. Le quartier devient alors un symbole de la lutte pour les droits civiques homosexuels.

Interview de Bruce Benderson sur le blog du journal Le Monde :
 http://aubepine.blog.lemonde.fr/2006/04/16/2006_04_premier_motif_n/

Chaka Kahn est une chanteuse américaine très populaire dans les années 1980 et tout particulièrement pour son originalité consistant à mêler musique soul et R&B.
 http://www.chakakhan.com/home.php

Interview de Bruce Benderson pour le journal Le Monde, lors de la sortie de son roman Autobiographie érotique.

 http://lezzone.canalblog.com/archives/2004/10/16/140537.html















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