Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 07:00

  Chatwin-En-Patagonie.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bruce CHATWIN
En Patagonie

Edition originale :

Jonathan Cape, Londres, 1977
Traduction en français en 1979

par Jacques Chabert
Dernière édition française :

Grasset, Paris, 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Déjà atteint de « la grande maladie de l’horreur du domicile », selon l’expression empruntée à Baudelaire, Bruce Chatwin est parti passer six mois en Patagonie dans les années 1970. C’est là-bas, aux confins du continent américain, qu’il commence à formaliser la conception du nomadisme qu’il développera par la suite. Sa fascination pour l’errance, qui va constituer le fil conducteur de toute son œuvre, commence à s’exprimer : « mon dieu est le dieu des marcheurs. Si vous marchez assez longtemps, vous n’avez probablement besoin d’aucun autre dieu. » Etre en perpétuel déplacement lui permet d’atteindre un état de sérénité et de spiritualité autrement inaccessible. Le voyage est perçu comme l’antidote de l’agitation intérieure dont il souffre : restlessness en anglais, qui désigne aussi le mouvement incessant de la mer.



La forme de l’ouvrage, très innovante, explique probablement le succès immédiat qu’En Patagonie a connu en librairie ; ce premier livre publié par Bruce Chatwin remportera deux prix littéraires l’année de sa parution. C’est un récit de voyage elliptique, et le « je » est quasi absent de la narration.


Dans Avec Chatwin. Portrait d’un écrivain, Susannah Clapp écrit :
« Bruce déclara un jour qu’avec En Patagonie, il avait essayé de dresser un tableau cubiste du pays, d’en donner une image qui se refléterait dans la structure et la nature du livre, avec son caractère anguleux, ses nombreuses petites scènes et ses décors tous à des niveaux d’inclinaison différents les uns par rapport aux autres. »


Ce récit de voyage foisonnant de détails et de poésie n’est en effet pas linéaire, et son caractère atypique vient essentiellement de l’imbrication de différents espaces-temps.



L’originalité de Bruce Chatwin réside aussi dans la multitude des formes d’écriture ; celles-ci sont en permanence alternées puisque certains passages relèvent de l’enquête documentée, d’autres de l’anecdote de journal de voyage, avec de la fiction intercalée…


Citons Jean-François Fogel, préfacier des Œuvres complètes de Bruce Chatwin :
« Dès la composition des 97 petits chapitres d’En Patagonie, il possède son art. Celui d’un miniaturiste à même d’enchâsser des passions, des portraits, des histoires gigantesques et des points d’érudition en quelques paragraphes qui couvrent une page au plus. »


C’est précisément l’hybridation des genres littéraires qui lui vaudra d’être taxé de fabulation, voire de mythomanie. Il lui sera reproché dans les milieux littéraires londoniens de ne pas établir de distinction claire entre l’autobiographie, l’enquête ethnographique et le romanesque. Bruce Chatwin se verra affublé de nombreux surnoms à l’image de cette polémique, parmi lesquels « Bruce Chatterbox » (boîte à bavardages, à blablas.) Son biographe, Nicolas Shakespeare, dément certains de ses propos et l’accuse notamment d’avoir inventé l’histoire du télégramme « parti en Patagonie » qu’il affirme avoir envoyé en guise de lettre de démission au journal Sunday Times.



Cette diversité des genres correspond aux références littéraires de Bruce Chatwin.


Admirateur de Robert Byron (signalons au passage qu’il a préfacé l’édition Penguin de The Road to Oxiana), il s’inscrit dans l’histoire des britanniques voyageurs. A ce titre, il raconte plusieurs passages du récit qu’a rapporté Charles Darwin de son expédition au Canal de Beagle et au Fitz Roy, ainsi que de Un flâneur en Patagonie, publié par l’ornithologue naturaliste William-Henry Hudson en 1893. Notons que la vie de Chatwin fut, dès l’enfance, déjà traversée par les histoires de voyage : d’une part celles de son père, officier dans la Royal Navy, qui lui narre ses aventures à chaque retour et d’autre part celles de divers capitaines puisque journaux de bord et romans d’aventures en mer seront ses premières lectures.


Poésie et voyage convergent dans l’épigraphe qui est un extrait de la Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars. Quelques autres poètes sont évoqués, et parfois cités, dans le texte.


Le fantastique est également représenté dans En Patagonie puisque plusieurs paragraphes sont consacrés à Edgar Allan Poe et que Le Phare du bout du monde de Jules Verne figure dans la liste de sources présentées à la fin. 


Dans En Patagonie, on retrouve les centres d’intérêt de Bruce Chatwin, sa curiosité touchant à de nombreux domaines de la connaissance.


D’abord, son attrait pour les atlas et la géographie. Avant son départ, la carte de la Patagonie accrochée sur un mur de l’appartement d’Eileen Gray, architecte et artiste rencontrée à Paris au cours d’une interview, le fait rêver… Dans le livre, il évoque les différentes versions de la dérive des continents et s’attache à décrire avec précision le paysage de la pampa.


La faune et l’archéologie font aussi partie de ses passions. Passionné d’oiseaux, Chatwin se rend dans un centre d’observation des pingouins de Magellan et converse avec les chercheurs. De longs passages sont consacrés à la zoologie préhistorique. Bruce Chatwin raconte l’histoire peu ordinaire du Muséum d’Histoire naturelle d’Argentine, qui était une papeterie tenue par un collectionneur de fossiles ; ceux-ci ont progressivement remplacé cahiers et stylos… Surtout, c’est le mylodon, ancêtre du paresseux géant, qui est à l’origine (réelle ou prétextée) de son voyage en Patagonie et qui occupe une place centrale dans En Patagonie. Bruce Chatwin ne quittera l’Amérique du Sud qu’après s’être rendu dans la grotte où son cousin, Charley Milward, en avait découvert un spécimen.


L’auteur adopte une démarche quasi anthropologique. En effet, il observe les coutumes des différentes colonies d’Argentine, par exemple celles des Galois installés dans la vallée du Chubut. Il élabore quelques réflexions sur le langage, lit et commente un dictionnaire de langue d’un peuple autochtone :
« Les Yaghan avaient un verbe pour saisir le moindre mouvement des muscles, la moindre action de la nature ou de l’homme. Le verbe iya signifie ‘attacher sa pirogue à des goémons qui flottent’ […] ukomona ‘lancer avec force son épieu dans un banc de poissons sans en viser un en particulier’. » Il critique les attitudes et les interprétations des ethnologues du temps de la colonisation qui « en constatant dans les langues primitives une pénurie de mots pour les idées morales, […] conclurent que ces idées n’existaient pas. »

Enfin, l’amour de Chatwin pour les personnages extravagants, qu’il s’agisse de célébrités ou d’anonymes, est maintes fois traduit dans En Patagonie.


Il évoque
« le dernier pirate de la Terre de feu », qui, au début du XXe siècle, est appelé par des anarchistes russes pour libérer l’un des leurs emprisonné à Ushuaïa : « un seul homme pouvait réussir l’opération, Pascualino Rispoli […], un Napolitain qui avait suivi à la trace son père renégat jusqu’au bar Alhambra à Punta Arenas et était demeuré sur les lieux. Pascualino possédait un petit cotre, officiellement pour chasser le phoque et la loutre de mer, et clandestinement pour faire de la contrebande et piller les épaves. Il sortait en mer par tous les temps, faisait passer par-dessus bord les matelots trop bavards, perdait régulièrement aux cartes et acceptait n’importe quelle mission. »


Orélie-Antoine de Tounens, Français qui s’était autoproclamé monarque du « royaume d’Araucarie », est aussi dépeint : « il avait le regard halluciné, la chevelure et la barbe noires abondantes. Habillé comme un dandy, il se tenait excessivement droit et agissait avec l’audace irraisonnée des visionnaires. » Bruce Chatwin a fait des recherches sur cet épisode de l’histoire de la Patagonie et nous donne une sélection bibliographique à la fin du livre.


Parmi les nombreux portraits de « fous » brossés dans le livre figurent aussi des quidams, dont l’auteur a fait la rencontre au cours de son voyage : par exemple un représentant en lingerie récitant des poésies de Garcia Lorca en faisant les cent pas et un type se faisant passer pour un shérif texan.
   
Selon moi, c’est le mélange d’histoires personnelles et d’histoires collectées qui fait la richesse et l’originalité du livre.


En Patagonie me fait penser à une valise pleine de fragments de choses et de souvenirs rapportés de voyage, dont le contenu aurait été éparpillé, pêle-mêle sur le sol.

 


A.K., A.S. Bib.

 

 

Bruce CHATWIN sur LITTEXPRESS

chatwin le chant des pistes



Articles de Sophie, de Mathilde et de Sébastien sur Le Chant des pistes.







Bruce-Chatwin-En-Patagonie.jpg

Article de Tracy sur En Patagonie.

 

Bruce CHATWIN sur LITTEXPRESS

Partager cet article

Repost 0
Published by littexpress - dans littérature de voyage
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives