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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 07:00




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Bruce CHATWIN
Le Chant des pistes
, 1987
Grasset, 1988
Le Livre de poche, 2000















Présentation

Nous sommes face à un récit de voyage fort documenté, teinté d’une réflexion philosophique, anthropologique, historique, sémantique sur l’origine de l’Homme. C’est l’histoire de rencontres entre un homme et son passé, son identité et celle de l’humanité entière. Bruce Chatwin nous offre et s’offre à lui-même un récit qui répond à une question, « la question des questions » : « Pourquoi l’homme ne peut-il tenir en place ? »

C’est en deux parties que Chatwin nous offre ses réflexions. La première nous invitant à découvrir les relations entre les Aborigènes et les Blancs grâce aux rencontres et aux aventures que vit Chatwin. La seconde sous la forme de carnets de notes, citations et rencontres avec de grands scientifiques.

Chatwin mène une enquête depuis ses premiers voyages en Afrique, jusqu’à ce voyage en Australie dans les années 1980. Il amasse des preuves dans des carnets. Ce dernier voyage semble «
confirmer l’hypothèse que j’avais caressée depuis si longtemps : la sélection naturelle nous a conçu tout entier (…) pour une existence coupée de voyages saisonniers à pied, dans des terrains épineux écrasées de soleil ou dans le désert ».


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Bruce Chatwin


Comment présenter Bruce Chatwin ? Il est intéressant de constater que les premiers chapitres de l’ouvrage nous livrent quelques éléments de la vie de l’auteur. Ils ont été choisis avec soin et argumentent en faveur de son lien, presque originel, avec le monde des aborigènes et des nomades.

Dans les premiers chapitres, on découvre un Bruce Chatwin enfant, pendant la Seconde Guerre mondiale, tentant
sans cesse de s’éloigner d’un réel trop lourd à porter. Lors de ses nombreuses lectures, Chatwin se plaît à observer l’illustration d’un livre offert par sa tante Ruth. On peut y voir une famille aborigène et Chatwin s’identifie, avec plaisir, au petit garçon qui trotte près de ses parents.

Un autre exemple tend à démontrer son lien au monde nomade. Sa tante Ruth lui avait offert une anthologie de poèmes pour les voyageurs. Sa famille était divisée en deux : les sédentaires et les nomades. De nombreux hommes, que l’on considérait comme fous, étaient partis sur les routes.  Le nom de famille de Chatwin, vient de « Chettewynde », signifiant « le chemin tortueux. »
« Et en moi s’insinua l’idée que les liens mystérieux reliaient ensemble la poésie, mon propre nom et la route. »

Une nouvelle destination, l’Australie


A la lecture de ce livre, il paraît tout à fait logique que Chatwin se soit rendu en Australie, terre des hommes qui ont marché. Néanmoins, Chatwin arrive là-bas avec de solides connaissances. Nous pouvons citer une lecture de l’auteur : Les Chants de l’Australie centrale de T. Strehlow. Cette lecture permet à Bruce Chatwin d’affirmer que les mythes aborigènes ont des liens avec des mythes du monde entier. Le caractère universel des pistes chantées est un pilier de la théorie de l’auteur au sujet de l’identité même de l’Homme. Mais Chatwin veut aller plus loin.

« J’étais venu en Australie pour tenter d’apprendre par moi-même, et non à partir des livres d’autres hommes, ce qu’était une piste chantée et comment elle fonctionnait. Il allait de soi que je ne pouvais pas aller véritablement au fond des choses (…). J’avais demandé à une amie d’Adélaïde si elle connaissait un spécialiste de la question. Elle m’avait donné le numéro de téléphone d’Arkady ».

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Source de l'illustration : http://www.artsdaustralie.com/fr/art-australien-communautes.php
 Nous sommes en Australie centrale, dans un univers aride, où l’Homme doit toujours s’adapter pour survivre. Bruce Chatwin va mener son enquête à Alice Springs, auprès d’Arkady et de son cercle d’amis : « Tous devaient, m’a-t-il semblé, travailler d’une manière ou d’une autre avec et pour les aborigènes. »
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Mais sa présence dérange. Les Blancs sont considérés comme des colonisateurs sans scrupules. « Les Blancs avaient volé son pays, dit-il. Leur présence en Australie était illégale Son peuple n’avait jamais cédé un centimètre carré de territoire. Ils n’avaient jamais signé de traité. Tous les Européens devraient retourner d’où ils viennent. » Ce sont ces questions autour des pistes chantées qui sont vécues comme des intrusions : « qu’il y avait ce pom en ville qui voulait aller dans le bush, avec l’équipe de topo… Non pas un journaliste…oui, comme tous les poms, relativement inoffensif, non pas un topographe… Non, il ne veut pas assister à des cérémonies… »

Bruce Chatwin part à la conquête d’un savoir ancestral. Arkadi, personnage important du « Mouvement du droit à la terre », sera un guide à travers ce savoir précieux. Chatwin a déjà beaucoup de connaissances. Les différentes personnes qu’il rencontre sont perçues comme autant de points d’appui à sa théorie. Les différents dialogues suivent une logique implacable, qui prend tout son sens lors de l'entretien avec E. Vrba, paléontologue. La caution scientifique à la théorie de Chatwin est ici merveilleusement bien utilisée.  «  Je sais que cela vous paraîtra sans doute tiré par les cheveux, dis-je à Elisabeth Vrba, mais si l’on me demandait : "A quoi sert un gros cerveau ?», je serais tenté de répondre : "A trouver son chemin en chantant dans le désert." » Elle me regarda d’un air quelque peu étonné. (…) Elle dit en souriant : « Moi aussi je crois que les hominidés étaient des nomades. »

Les mythes aborigènes
 
Tentons de défricher une partie des mythes aborigènes par le biais de ce que l’on nomme les pistes chantées. « S’ouvrir au monde et se déplacer. » : Voici résumée en quelques mots l’essence même des mythes aborigènes.
Les mythes aborigènes donnent une explication de l’origine du monde. La portée est symbolique, à caractère religieux, même. Ils dirigent les actes quotidiens de ces hommes. Au Temps du Rêve, le monde était peuplé des ancêtres. C’est en nommant les choses lors de leur périple à travers l’Australie qu’ils donnèrent vie au monde. Chaque ancêtre laissa derrière lui un sillage de sons. Le monde fut créé en chanson. Ces chants forment encore aujourd’hui des « voies » de communication entre les tribus les plus éloignées.
« Le chant et la terre ne font qu’un. » Toute la philosophie des aborigènes est fondée sur leur lien avec la terre. Il faut donc respecter la terre comme au Temps du rêve. C’est une « icône sacrée. » Ces pistes chantées ou songlines sont connues des aborigènes sous le nom « d’empreintes des ancêtres » ou de « chemin de la loi. » Les hommes chantent la terre, leur vie, le chemin à emprunter.

Chaque chose est un rêve. De plus, chaque homme a un totem qui lui est associé, c'est-à-dire un rêve. « J’ai un rêve wallaby » veut dire « mon totem est le wallaby, je suis membre du clan wallaby. » Et cela va même plus loin. Ce totem donné dès la naissance, leur est transmis avec une parcelle de terre.  L’exemple de Joshua illustre bien ce propos.
« Son propre rêve, le porc-épic (ou échidné), descendait de la terre d’Arhem, traversait Cullen et continuait vers Kalgoorlie. » L’Homme est donc attaché à un itinéraire, qu’il a appris à chanter. « La musique, dit Arkady, est une banq
CHATWIN05.jpgue de données servant à trouver son chemin dans le monde. » Aussi nombreux et éloignés soient-ils, les peuples aborigènes tissent des liens très forts, grâce aux chants.

Un homme pouvait traverser le pays (walkabout) sans se perdre. Au fur et à mesure de son chant, il recréait ou même créait l’itinéraire. Grâce à la seule connaissance de la mélodie, chaque homme reconnaît un itinéraire, un lieu…  Cela annihile la barrière des langues. L’étape ou point de transmission est le lieu où le chant ne vous appartient plus. C’est la fin de la propriété d’un homme qui doit passer le relais à un autre et ainsi de suite, pour que le chant puisse continuer. L’existence des tsuringas est fondamentale. C’est
« une plaque ovale (…), c’est l’alter ego de l’individu, son âme, son obole à Charon, son titre de propriété foncière, son passeport et son billet de retour vers l’itinéraire de la terre. » « Lorsqu’un cycle était chanté dans son intégralité, les propriétaires alignaient leur tsuringas, bout à bout, dans l’ordre. »


La question de la colonisation


« Avant que les Blancs  ne viennent, continua-t-il, personne n’était sans terre, puisque chacun recevait en héritage un tronçon du chant de l’ancêtre et un tronçon du pays où passait ce chant. Les strophes que possédait un homme constituaient ses titres de propriétés. » L’arrivée de l’homme blanc a donc privé les aborigènes de ce lien originel à la terre. Ils furent parqués dans des camps. L’alcoolisme devient vite un fléau ravageant tout un peuple. L’ouvrage de Bruce Chatwin nous décrit très bien cette problématique par petites touches. Le mouvement du droit à la terre fut une pierre de salut pour bon nombre d’aborigènes. Arkadi est un personnage important de ce mouvement. C’est grâce à la loi sur les droits à la terre - Le Land Rights Act – que les propriétaires aborigènes ont reçu des titres de propriétés sur leur pays, à condition que celui-ci soit inoccupé. « Titus avait accueilli la loi sur les droits à la terre comme une opportunité  pour les gens de son peuple de retourner dans leur pays – et le seul espoir de se débarrasser de l’alcoolisme. »

« Le travail qu’Arkady s’était inventé, consistait à traduire la « loi tribale » dans le langage juridique de la couronne. » Dans cette partie du pays, la somme de travail était colossale. Un projet de chemin de fer reliant Alice à Darwin était sur le point  de voir le jour, Arkady avait la mission d’aller à la rencontre de ces propriétaires et de chercher à savoir « quel rocher, marécage ou gommier spectre était l’œuvre d’un héros du Temps du Rêve. » Ces entretiens permettraient à Arkadi d’élaborer une cartographie précise de ces sites sacrés. Bruce Chatwin suivra quelques épisodes des rencontres entre Arkady et les aborigènes.

L’art aborigène


« Les aborigènes quand ils reproduisent un itinéraire chanté dans le sable, dessinent une série de lignes interrompues par des cercles. Une ligne représente une étape du voyage de l’ancêtre. (…) Chaque cercle est un "arrêt", "point d’eau", ou un des lieux de camp de l’ancêtre. »

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C’est dans les années soixante-dix que les peintures aborigènes ont commencé à se vendre. Certains chapitres de l’ouvrage s’essaient à nous faire comprendre l’utilisation, souvent détournée de son sens premier, des peintures, à des fins pécuniaires. Les peintres aborigènes sont des pointillistes. C’est lors de l’ascension du mont Lieber, que Bruce Chatwin comprit l’importance de voir le monde d’en haut. La terre est comme parsemée de points.

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 Ces peintures nous permettent de découvrir leur culture à défaut de toujours la comprendre. Cet art a permis à de nombreux aborigènes de sortir du cercle vicieux de l’alcoolisme. Ces points, ces lignes, les thèmes des tableaux sont directement liés au Temps du rêve et aux pistes chantées.

Conclusion

Le chant des pistes est un puzzle dont les pièces jonchent le sol. Au lecteur de reconstituer le paysage, celui de L’Australie, des aborigènes, des poms et des relations qu’ils entretiennent, mais aussi de l’homme Chatwin et de sa quête de lui-même. Les personnages, les lieux, l’intelligence de la pensée font de cet ouvrage une très belle lecture. Terminons par une citation qui souligne l’universalité qui sous tend la théorie de Chatwin sur la place de l’Homme dans le monde par une dernière citation : « Je vois des itinéraires chantés sur tous les continents, à travers les siècles. Je vois les hommes laissant derrière eux un sillage de chants (dont parfois nous percevons un écho). Et leurs sentiers nous ramènent, dans le temps et dans l’espace, à une petite zone isolée de la savane africaine où, au mépris du danger qui l’entouraient, le premier homme a clamé la stance par laquelle s’ouvre le chant du monde : « JE SUIS ! »

Quelques liens


Sur l’art aborigène
    http://www.galerie-gondwana.com/culture-aborigene-australie.html

Sur Bruce Chatwin et Le Chant des pistes
    http://www.moncelon.com/chant.htm
    http://www.moncelon.com/Chatwin.htm

Mathilde, A.S. Bib.-Méd.

Bruce CHATWIN sur LITTEXPRESS

Bruce-Chatwin-En-Patagonie.jpg

Article de Tracy sur En Patagonie.

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commentaires

stephane Jacob 15/11/2013 05:31

Bonjour,

Je vous remercie de la qualité de votre article. Je vous remercie de bien vouloir indiquer la source suivante pour la carte des communautés figurant dans votre article et provenant de mon site :
http://www.artsdaustralie.com/fr/art-australien-communautes.php

bien cordialement,

Stephane Jacob
Galerie Arts d'Australie • Stephane Jacob
www.artsdaustralie.com

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