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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 07:00
chatwin le chant des pistes












Bruce Chatwin
Le Chant des pistes

Première édition : Grasset, 1988
Édition commentée : le Livre de Poche, 2008





















« Parfois, je surprenais mes tantes parlant de ces existences gâchées ; et tante Ruth me serrait dans ses bras, comme pour m’empêcher de suivre leurs pas. Malgré tout, à sa façon de traîner sur des mots tels que "Xanadu", "Samarkand" ou "la mer lie-de-vin", je crois qu’elle aussi ressentait cet appel trouble du " vagabond dans l’âme" » ( p.17).

Et si la soif d’ailleurs ne s’apprenait pas et que chacun naissait avec ? Quand Bruce Chatwin relate ses souvenirs, déjà l’existence nomade est pour lui l’évidence.

Fasciné par les romantiques et surtout par la figure de Rimbaud voyageur, Bruce Chatwin (1940 – 1989) écourtera une carrière brillante d’expert en peinture impressionniste auprès de la galerie Sotheby’s pour partir vers le Soudan et les rivages de la mer rouge, son premier grand pèlerinage.

De retour en Europe, après une brève expérience universitaire en archéologie, il deviendra journaliste et consacrera sa vie au voyage et à l’écriture, dans une tentative continuelle de théorisation du nomadisme.



De l’altérité à la recherche de soi-même


Lire Bruce Chatwin, c’est se confronter à un paradoxe : à la fois se saouler de rencontres relatées à un rythme frénétique et célébrer le désert comme seul endroit pouvant permettre la rencontre avec soi-même en refusant le confort amollissant.

Alors qu’il rentre dans le sud de la France où il vit, il se sait malade et entame la rédaction du récit de son dernier grand voyage, l’Australie où il part à la rencontre des Aborigènes, peut-être les derniers de ceux dont la culture est exclusivement basée sur le nomadisme. Pas de nostalgie quant à un âge d’or perdu chez Chatwin, ni la volonté du voyage ethnographique, ce que les Australiens ne pardonnent plus, du moins les Blancs qui se sont érigés en défenseurs plus ou moins légitimes du peuple aborigène ; mais la recherche obsédante d’une réponse à une question simple :


« Pourquoi l’homme ne peut-il tenir en place ? » (p.228).

D’autres avant lui se la sont posée mais personne n’expérimentera mieux que lui « l’horreur du domicile » rimbaldienne.

Alors que ses premiers écrits participaient à la création d’une théorie du nomadisme qu’il peinera à faire publier (pour finalement y parvenir sous le titre l’Anatomie de l’errance), son voyage australien parachève cette tentative.

Cette théorie repose sur trois piliers majeurs : la consubstantialité de la marche à pied à l’humanité, son attachement sur le plan neurologique à une pulsion de migration d’une saison à l’autre sur de grandes distances et enfin la frustration de cette pulsion par la sédentarité qui se libérerait dans toutes les formes de violence et de cupidité.


Chatwin-02.JPG
Fresque murale à Alice Springs, Australie


Le Chant des pistes : un style au service d’un message


Le romanesque

Alice Springs. Arkady, fils d’émigré russe, coureur de brousse, sera le guide de Chatwin à la rencontre des Aborigènes et de leur culture. Durant toute la première moitié du Chant des pistes, mêlant sauts temporels, souvenirs de voyages précédents et narration romanesque, Chatwin apprend, va au-delà de ses lectures préparatoires à son voyage (principalement l’ouvrage ethnographique les Chants d’Australie centrale de Strelhow dans lequel il reconnaît un de ses pairs rongé par le besoin de grands espaces), découvre par lui-même, va parfois au devant de ses propres préjugés qu’il démonte avec humour. Cette première partie a une vocation didactique pour le lecteur et son traitement romanesque, si elle déroute les habitués d’une littérature de voyage plus classique, facilite la considération des aspects de la culture aborigène indispensables à sa compréhension.
A travers Arkady, Chatwin s’imprègne des concepts clés tels que le temps des rêves, les pistes de chants, le walkabout ou le tjuringa.

Le temps des rêves est la genèse du monde et sa création par les ancêtres (anciens êtres totémiques) à travers le chant : chaque être vivant, chaque chose, chaque espace a été chanté pour être amené à l’existence et celui qui connaît ces chants ne peut se perdre en suivant les pistes de chant ; la conception parfaite et globale du monde implique, pour les Aborigènes, son immuabilité ; sa préservation dans l’état de celui du temps des rêves est un impératif d’ordre religieux. Les pistes de chants sillonnent l’Australie et sont comme des millions de serpents qui s’entrecroisent et qui ne laissent pas de place au vide puisque tout ce qui existe a été chanté. Ces chants sont la base de la construction totémique qui divise la société aborigène, ces totems sont symbolisés par les objets les plus sacrés des Aborigènes : les tjuringas.

En suivant Arkady, membre de l’association pour le droit à la terre (issue de la Land Rigth Act de l’état australien qui autorise les prétentions du peuple autochtone sur les lieux sacrés), Chatwin se confronte aux contradictions d’Australiens blancs se posant en défenseurs d’une culture qui est aux antipodes pour eux et que beaucoup exploitent sans scrupules. Chatwin note avec humour que ceux qu’il dérange le plus sont les moins concernés par son voyage ; que leur devoir de rédemption vis-à-vis du peuple aborigène résonne comme une posture de conscience. Comme Victor Segalen durant son périple chinois, même s’il est beaucoup plus mesuré, Chatwin revendique une forme de droit à la différence et insinue que la compréhension n’est qu’illusoire.

« — Les aborigènes en ont assez d’être regardés comme des bêtes sauvages dans un zoo. Ils ont mis fin à cela.
— Qui y a mis fin ?
— Eux-mêmes, dit-il. Et leurs conseillers.
— Dont vous faites partie ?
— C’est exact, admit-il modestement.
— Cela signifie-t-il que je ne peux pas parler à un aborigène sans vous en demander d’abord la permission ? »
Il avança le menton, baissa les paupières et regarda de côté : « voulez-vous être initié ? » demanda-t-il.
Il ajouta que, si tel était mon souhait, je me verrais dans l’obligation de subir la circoncision, si je n’étais pas déjà circoncis, puis la subincision qui, comme je le savais sans doute, consistait à peler l’urètre comme une banane et, ensuite, à l’écorcher avec un couteau de pierre.
"Merci, dis-je. Je m’en passerai.
— Auquel cas, dit Kiddler, vous n’avez aucun droit à venir fouiner dans des affaires qui ne vous concernent pas.
— Avez-vous été initié ?
— Je… euh… je…
— Je vous ai demandé si vous étiez initié. »
(p.66).

En relatant les déboires de la religion catholique dans le bush à travers les propos du père Flynn, prêtre aborigène d’abord enrôlé puis défroqué, c’est l’absence de prises sur ce peuple par la société occidentale que montre Chatwin, et finalement une cohabitation où les tentatives d’intégration mêlées de récupérations se heurtent le plus souvent à une indifférence narquoise.

Aussi c’est dans le walkabout que Chatwin, d’abord fasciné, puisera les éléments pour conforter sa théorie du nomadisme.

La longue errance à travers l’Australie des Aborigènes qui laissent tout, du jour au lendemain, pour rencontrer un homme ou disparaître dans la nature et ainsi faire des milliers de kilomètres à pied résonne pour lui, non seulement comme une composante culturelle, mais aussi comme un besoin atavique que lui-même ressent.

Les notes fragmentaires


Son guide l’abandonne pour quelques semaines dans une petite ville minière. Cette sédentarisation forcée marque un tournant dans le récit. Laissé là, Chatwin a l’intuition du bout des voyages, l’écriture est comme un remède et rend son voyage permanent malgré l’immobilité physique. Il emplit ses carnets de notes qui deviennent le coeur du Chant des pistes et par lesquelles il expose, argumente et démontre sa théorie du nomadisme.

Ses notes fragmentaires prolongent les récits qui parsèment la première partie romanesque du livre où il relate sa rencontre avec Konrad Lorenz (père de l’éthologie) en Autriche et où il a l’intuition d’une sédentarité à l’origine des violences. Proverbes, citations, anecdotes de voyages anciens vont dans ce sens et montrent dans un premier temps que l’horreur du domicile est universelle et que le voyage par la pensée, à défaut du voyage concrètement vécu, est à l’origine des mysticismes et des religions. Et si son sentiment quant à la sédentarité évoque la vanité figée des constructions religieuses, il ne se pose pas moins la question de la malédiction du nomadisme véhiculée par la religion catholique : la peine d’errance perpétuelle infligée à Caïn le sédentaire n’est-elle pas finalement l’ultime liberté offerte à l’humanité ? C’est ce que Chatwin se plaît à penser lorsqu’il évoque le sort des Basseri, une tribu iranienne, qui retrouve le droit au nomadisme malgré la perte de tous leurs troupeaux.

« Ils redevinrent nomades, ce qui revient à dire qu’ils revinrent humains. " la suprême valeur à leurs yeux, a écrit Barth, réside dans la liberté de partir, et non dans les circonstances qui rendent ce voyage économiquement viable." » (p.283).

Des chantiers archéologiques d’Afrique du Sud et des rencontres avec des anthropologues qu’il raconte dans ses notes éparses, Chatwin a ramené une tentative de théorisation du besoin « neurologique » de marcher de l’humanité et de sa nécessité dans l’évolution de l’espèce.

Enfin, il démontre comment le langage est l’outil d’apprentissage universel du lien primordial avec la terre, et comment le peuple aborigène serait un des derniers dépositaires de ce lien par le mythe immémorial des pistes chantées. Il faut chercher là aussi les raisons profondes du voyage australien de Chatwin, peut-être est-ce l’élément essentiel qui manquait à sa théorie du nomadisme et que seule l’Australie des Aborigènes était à même de lui faire comprendre.

Davantage qu’un récit de voyage romancé, le chant des pistes est un essai, une tentative ultime rédigée peu avant sa mort par Bruce Chatwin, par lequel il complète sa théorie du nomadisme, et dans lequel il exprime à nouveau sa soif inextinguible d’ailleurs et son refus des murs. Si dans la clôture du livre, beaucoup ont vu une évocation de son propre état de santé, je préfère garder à l’esprit cette citation (p.236) comme un symbole pour cet écrivain voyageur atypique.

« Brûlure interne… fièvres des voyages…

Kalevala. »

Sébastien BALIDAS, As Ed-Lib, février 2010




Bruce CHATWIN sur LITTEXPRESS



chatwin le chant des pistes



Article de Mathilde sur Le Chant des pistes.







Bruce-Chatwin-En-Patagonie.jpg

Article de Tracy sur En Patagonie.



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Published by Sébastien - dans littérature de voyage
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