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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 07:00

chatwin le chant des pistes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bruce CHATWIN,

Le Chant des pistes

Grasset, 1988
 Le Livre de Poche, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Une écriture vagabonde


L’œuvre de Chatwin porte une réflexion sur le rôle du langage. Perçu comme un moyen de poursuivre son chemin, son existence, il ne peut être figé : sa démonstration nous transporte elle-même vers les pays lointains dont il a noté les modes de pensée. Ainsi en Égypte la langue est « le gouvernail qui permettait à l’homme de diriger le monde »


Quant aux Aborigènes « chanter une strophe dans le désordre c’était abolir la création ».


Ainsi, Chatwin a trouvé la justification d’une écriture qui vogue parmi les styles.


En coupant son récit en deux parties il nous impose un voyage dans d’autres contrées alors même que son roman reste en plein suspens comme pour nous refuser le confort d’une lecture coutumière.


À la fois journal de bord, récit documentaire, recueil de saynètes, lambeaux de vies, passages de dialogues, de descriptions, de portraits (dont le sien), d’anecdotes sur ses autres voyages au Cameroun, au Sénégal, en Mauritanie, en Afghanistan ou encore en Chine… ; Chatwin  cite aussi Rimbaud, Melville, Kierkegaard, Pascal, Kipling, Mahomet…; ou mêle avec talent aphorismes d’Héraclite et proverbes bédouins :
« celui qui ne voyage pas ne connaît pas la valeur des hommes »

L’écriture de Bruce Chatwin se défie de toutes frontières même les plus immatérielles,  et voyage incessamment entre le passé et le présent, le flux et le reflux de sa mémoire. Cette transgression des frontières, il la cultive depuis l’enfance où déjà il aimait tenir des conversations avec son maître Shakespeare.


Il peut ainsi en pleine tempête et dans la menace de la nuit saharienne s’évader auprès de Mahomet dont la sagesse lui rappelle que
« tout voyage est un enfer ». Mais quelle différence de parler du passé comme d’un présent quand on a appris des plus grands sages que « Celui qui est arrivé retourne » ?

Son récit est aussi, bien sûr, un voyage dans l’espace et la description de ses personnages se cantonne essentiellement à leurs voyages. Ainsi apprend-on d’Arkady  que
  « C’était un infatigable coureur de brousse… Il vit les temples bouddhistes de Java, s’assit avec des saddhous sur les ghats de Bénarès, fuma du haschisch à Kaboul et travailla dans un kibboutz…à Athènes…il croisa une touriste…visitèrent l’Italie…à Paris décidèrent de se marier…six mois plus tard se maria à Sydney ».
 

 


L’apologie du nomadisme

Plus qu’un roman, l’œuvre de Chatwin se veut aussi un essai sur le nomadisme et il n’hésite pas à  recourir autant à la spiritualité qu’à la science pour justifier sa théorie.


Le nomadisme comme origine de toute civilisation selon Chatwin, est prouvé par sa présence  dans tous les textes religieux et présenté comme un bienfait.


C’est le cas du Brâhmana : « Il n’y a pas de bonheur pour l’homme qui ne voyage pas », des pensées de Gautama Bouddha : « Tu ne peux pas emprunter le sentier avant d’être toi-même devenu le sentier » et de Jésus Christ à ses disciples : « Poursuivez votre chemin ! »


Quant à l’Islam, parmi les ordres des sûfis, celui-ci : la « siyahat » « errance » empêche de se perdre en Dieu.


S’il n’y a plus de nomadisme aujourd’hui selon Chatwin c’est qu’il a été oublié, l’archéologie prouvant que les songlines ont des équivalences chez  tous les peuples : et d’abord en Angleterre où se trouvent les ley-lines, au Pérou avec les lignes Nazca ou celles du dragon feng shui en Asie.


Chatwin justifie par là son regard très manichéen sur le nomadisme qu’il voit comme une sorte de supériorité. L’Europe selon lui donne une
« impression de platitude », de « matérialisme sans âme ».


Les Occidentaux sont d’abord représentés comme des ignorants. Mrs Lacey, une vendeuse de tableaux aborigènes, a bien du mal à expliquer à des touristes la signification de leurs toiles.


Les Blancs sont également considérés comme des intrus. C’est ce qui explique la scène où dans un pub un Pintupi prend à partie le narrateur
« Pourquoi ne retournez-vous pas chez vous ?

— Je viens juste d’arriver » dis-je.

Je veux dire vous tous;

Vous qui ?

Les Blancs ».


Enfin, Chatwin fait parler les sages et les savants à travers lui comme Ibn Khaldûn en citant Muqaddima : « Les gens du désert sont plus proches de la bonté que les peuples sédentaires car ils sont plus proches de l’état originel et plus isolés des mauvaises habitudes qui ont contaminé les cœurs des colons »


Bruce Chatwin veut également faire tomber tous les préjugés existant depuis des siècles à l’encontre du nomadisme. La vision erronée portée par les sédentaires nous est exposée par des citations sans commentaires, nous imposant un travail personnel de réflexion à partir d’autres citations et notes de voyage. C’est le cheminement intellectuel par lequel ses voyages l’ont porté qu’il propose de découvrir à notre tour.


On retrouve ainsi toutes les peurs ancestrales depuis le temps des grandes invasions avec les paroles d’Ammien Marcellin reprochant aux nomades leur
« désir insatiable de l’or ». L’explication implicite est placée avant et après par des citations sur le la vie des nomades que la mobilité a transformés en trésors ambulants :

 

« Une femme vêtue de safran et de vert montait sur un cheval noir…Elle allaitait aussi un nourrisson. Ses seins étaient ornés de colliers, de pièces d’or et d’amulettes. Comme la plupart des femmes nomades elle transportait ses richesses avec elle.
Quelles sont donc les premières impressions de ce monde que ressent un bébé nomade? Un sein qui se balance et une pluie d’or. ».


Leur reproche-t-on leur indifférence envers Dieu ? Mais Roland Barthes expliqua que le pèlerinage à la Mecque n’est qu’une déformation d’un véritable acte de foi que constituait le voyage en lui-même afin d’éloigner l’homme de son foyer pour se purifier des péchés qu’il renfermait.


On reproche aussi aux nomades d’être violents, Chatwin le premier :
« Toute tribu nomade est une machine militaire » ; mais celle-ci,  née de la nécessité de se défendre face aux bêtes sauvages n’en reste pas moins plus saine qu’une vie sédentaire qui nie l’instinct nomade de l’homme.


Sa conclusion est alors sans détour :
« L’homme est né dans le désert, en Afrique. En retournant au désert, il se redécouvre ».


Un voyage intérieur

Bruce Chatwin est lui-même un personnage de roman puisqu’il est le héros de son récit. Bien qu’il mélange fiction et réalité  il est bien né pendant la Seconde Guerre mondiale, et fut bercé par les récits de son père officier à la Royal Navy.


Il a également voyagé en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie, Australie avec comme but celui de retrouver une sagesse et un art de vivre disparus.


La réflexion qu’il a construite au cours de ses voyages lui a permis de comprendre pourquoi il se sentait
« lassé des appartements confortables » et avait chez les nomades le sentiment d’être de retour chez lui.


Elle lui permet aussi d’expliquer l’impression d’être poussé malgré lui à voyager :

 

« Parfois, parmi la crasse et la misère d’un camp walbiri…il lui arrivait de penser …que sa vocation qui le poussait à aider les Noirs n’était que raffinement excessif ou temps perdu »


« Vivre dans un pays est captivité, courir tous les pays est pure friponnerie » (Donne)


« Qu’est-ce que je fais ici ? » (Rimbaud aux Ethiopiens).


Ces doutes seront éteints à la fin du roman, grâce aux réflexions qu’il a su nourrir au cours de ses voyages, lui faisant apparaître le nomadisme comme inhérent à la nature humaine.


C’est pourquoi il arrive même à aborder à la toute fin de son récit le thème du dernier voyage, celui de la mort qu’il sait désormais imminente, ayant contracté le virus du SIDA. Celle-ci est alors envisagée comme une nouvelle étape dont il n’a plus peur.


« Comme je l’ai écrit dans mes carnets, les mystiques croient que l’homme idéal marchera vers une juste mort. Celui qui est arrivé retourne ».


À l’instar de ces aborigènes empruntant le chemin de la mort avec un calme étonnant, il saura comme eux entonner le dernier chant : « Oui tout allait bien pour eux. Ils savaient où ils allaient, souriant à la mort dans l’ombre d’un gommier spectre ».


C’est à juste titre qu’un journal français, évoquant le décès de l’écrivain préféra annoncer : « Chatwin est reparti ».


Sophie, A.S. Bib.-Méd.

 


 

Bruce CHATWIN sur LITTEXPRESS



chatwin le chant des pistes



Articles de Mathilde et de Sébastien sur Le Chant des pistes.







Bruce-Chatwin-En-Patagonie.jpg

Article de Tracy sur En Patagonie.

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