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13 avril 2013 6 13 /04 /avril /2013 07:00

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Bruno LOTH
Apprenti, mémoires d’avant guerre
Libre d’images et La boîte à bulles
2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Bruno LOTH
Ouvrier, mémoire sous l'Occupation
Libre d'images et La boîte à bulles
2012.


 

 

 

 

 

 



Bruno Loth s’est fait connaître avec la série de bande dessinée Ermo, qui raconte l’histoire d’un orphelin adopté par un cirque itinérant, durant la guerre d’Espagne. Dans Apprenti et Ouvrier, l’auteur raconte l’histoire de son père aux chantiers navals de Bordeaux, tour à tour apprenti durant l’entre-deux-guerres et ouvrier sous l’Occupation. Ces deux albums sont à la fois les mémoires d’un héros ordinaire, et des chroniques historiques.



L’histoire
 
Apprenti
 
« Depuis deux ans, j’usais mes fonds de pantalon sur les bancs de l’école supérieure. J’étais bien noté… mais j’ai tout envoyé valdinguer ». (Apprenti, p. 06)

Élève brillant, Jacques quitte les bancs de l’école pour les établis des chantiers navals de Bordeaux. Au monde de l’apprentissage, et de la vie difficile des ouvriers succèdent d’autres moments plus heureux : les filles rencontrées, les auberges de jeunesse, les excursions avec les copains et le plaisir d’esquisser les manifestations du Front populaire.
 
 

Ouvrier
 
« Ma vie d’ouvrier s’ouvre devant moi jusqu’à me boucher l’horizon. Mais la soif de connaissance, l’amour de la lecture, de l’art, le plaisir de la nature, feront de moi un éternel apprenti » (Apprenti, p. 081)
 
Ça y est ! Jacques a fini son apprentissage. Il est désormais ouvrier aux chantiers navals de Bordeaux. Les excursions avec les amis se poursuivent, mais la guerre est présente partout, et avec elle bientôt l’Occupation allemande. On découvre les difficultés dans la vie quotidienne mais aussi au travail, avec les réquisitions allemandes ; les moments douloureux sont ponctués par de rares instants joyeux. Jacques poursuit sa petite vie et s’enfuit de plus en plus chez l’oncle Raoul à Cazaux.

 
 
L’histoire de Jacques, c’est la petite histoire, celle d’un ouvrier ordinaire, celle d’un anonyme comme tant d’autres. À travers ses yeux, nous découvrons un monde, celui des chantiers navals qui, autrefois, faisaient la prospérité de Bordeaux ; avec lui on vit au gré des manifestations du Front populaire, on se balade dans le Bordeaux de l’entre-deux-guerres, on tombe amoureux à chaque coin de rue et on souffre durant l’Occupation.
 
Le scénario est simple : pas de grand suspens, pas de rebondissement retentissant. Ici pas d’aventure avec un grand A. Simplement l’histoire de Jacques, succession d’anecdotes anodines qui constituent une aventure humaine. Anodines mais riches en émotions. Les souvenirs de Jacques sont ceux que nous racontent les grands-parents, ceux que l’on entend à chaque repas de famille. C’est pour cela que ce destin si commun et pourtant si singulier résonne autrement en nous. Ce héros ordinaire devient un homme extraordinaire.
 
Ces anecdotes sont toujours rejointes par l’Histoire, la grande ; celle des batailles et des guerres, celle du Front populaire et de l’Occupation. Tout au long des deux tomes, les souvenirs de Jacques se mélangent et finissent eux aussi par faire partie de la grande Histoire. Une sorte de fusion entre l’histoire et l’Histoire. Dans cette aventure humaine, les moments les plus importants ne sont pas les grandes dates, mais les étapes de la vie de Jacques. Toutefois dans Ouvrier, le contexte de l’Occupation influe beaucoup plus sur le scénario puisque la vie du héros est désormais rythmée par les nouvelles de la guerre : mort de son meilleur ami, emprisonnement de son frère.

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Le style de Bruno Loth

Le scénario

Au travers de ces deux tomes, Bruno Loth nous offre une plongée dans le passé de Bordeaux et la vie quotidienne des Bordelais. L’utilisation de documents d’archives comme des coupures de journaux est importante, mais l’auteur ne se limite pas à cela. En effet, il travaille également le langage et les chansons : le terme de « schleu » revient souvent, et les amis de Jacques entonnent très souvent lors des excursions des chansons de l’époque. Le scénario est aussi imprégné de références à la fois littéraires comme Éluard ou Baudelaire, et philosophiques avec Schopenhauer. 

 

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Mais ce qui est le plus marquant dans l’œuvre de Bruno Loth, c’est la présence permanente de l’engagement politique. Déjà présents dans Ermo, l’anarchisme et le communisme se retrouvent de nouveau dans Apprenti et Ouvrier : les drapeaux rouges flottent sur les manifestations, la lutte des classes est dans la bouche de tous les ouvriers du chantier, le Front populaire, Blum et Jaurès sont présents, sans parler du syndicalisme.
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L’Eglise est également attaquée. Elle était déjà mise à mal dans Ermo, pour son soutien à Franco et les héros d’Apprenti affirment leur athéisme avec conviction.

« Ni Dieu, ni maître », cet aphorisme, mon père l’avait fait sien. Anticlérical convaincu, il avait renié le bon dieu depuis longtemps ! » (Apprenti, p. 5)
 
Autre idée forte, le pacifisme qui pourtant n’est pas très populaire à l’époque : « on n’est pas véritablement un homme si l’on a pas fait l’armée à l’usine, rares sont ceux qui adhérent aux idées antimilitaristes du pivertisme » (Ouvrier, p 07). L’armée est critiquée pour des raisons évidentes liées à la guerre mais aussi pour la déshumanisation des soldats. Lors de la première scène d'Ouvrier, Jacques est convoqué pour la visite médicale préalable au service militaire. Les futurs soldats sont analysés, auscultés comme des morceaux de viande sur l’étal du boucher.
 
Malgré les idées et les sujets graves et sérieux abordés dans la bande dessiné, l’auteur réussit la prouesse de nous faire rire bien que la situation ne s’y prête pas.

Lors de cette même visite médicale, alors que l’on s’inquiète pour Jacques et son possible départ, la scène est aussitôt dédramatisée par une situation comique : le héros, très pudique et nu comme un vers, se retrouve entouré des médecins de l’armée, fascinés par une déformation génétique d’un Jacques très mal à l’aise.

Un peu plus loin, les premières fois de Jacques sur des skis, Marceau à la conquête des filles ou encore les leçons de l’oncle Raoul sur le bateau à Cazaux détendent l’atmosphère d’une histoire marquée par la guerre.

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La couleur
 
L’œuvre de Bruno Loth est remarquable par son travail de la couleur, toujours très symbolique. Dans Ermo, nous étions déjà captivés par ces images en gris et blanc, soulignées de touches de rouge, métaphore de la violence, du sang et de l’anarchisme. L’auteur reprend dans Apprenti et Ouvrier, ce même travail de la couleur. Le gris et le blanc sont toujours présents, puisqu’il s’agit de la base de son dessin. Le rouge est remplacé par une autre couleur : le bleu.

Il existe des bleus joyeux, annonciateurs du beau temps et de la mer. Ici, rien de cela. Cette couleur dérange, nous rend mélancoliques et tristes. Elle s’insinue tel le froid qui nous saisit jusqu’aux os. Le bleu, c’est le symbole du travail, la froideur de l’acier des bateaux sur lesquels Jacques travaille.

« Sitôt sorti de l’usine, je me sentais pousser des ailes, enfin libre […], chaque coup de pédale m’éloigne de cet endroit angoissant, froid, hors de la vie ». (Apprenti, p 17)

La palette de l’auteur s’élargit également aux ocres qui alternent et s’opposent au bleu. Le panel de jaune, orange, marron, couleur de Jacques dans ses habits « civils », réchauffe l’histoire du héros. Il symbolise la nostalgie des moments heureux, les souvenirs de jolies filles et les sorties entre amis. Ce nuancier d’ocre nous rappelle la couleur des vieilles photos jaunies par le temps. Dans Ouvrier, cette palette se raréfie, les instants de joie étant plus rares.

Enfin, Bruno Loth reprend sa couleur fétiche, le rouge. Celui-ci est tour à tour la métaphore de la violence, de la guerre, des manifestations et de la passion. Lorsque nous suivons Jacques dans les maisons closes de Bordeaux l’ambiance devient rosée, les prostituées et les décors s’habillent du rouge de la passion.

Dans le tome 2, ce rouge devient une couleur dérangeante. Dès la couverture grise et bleue, une touche de rouge vient perturber le regard, il s’agit du drapeau nazi, qui fait plusieurs fois son apparition dans la bande dessinée.

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Ce cycle de bande dessinée, pour le moment inachevé, m’a beaucoup plu : le graphisme simple, l’utilisation parcimonieuse et symbolique de la couleur, l’histoire racontée. Jacques est un personnage extrêmement touchant, simple et généreux qui se retrouve aux prises avec l’Histoire mouvementée. La reconstitution que fait l’auteur du Bordeaux de l’époque, et de la Gironde en général, permet un véritable voyage dans le temps.

 
Marine L., AS bib.

 

 

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Published by Marine - dans bande dessinée
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