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4 avril 2010 7 04 /04 /avril /2010 11:00

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Calixthe BEYALA,

Femme nue, femme noire

Albin Michel, 2003.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On ne peut parler d’un livre de Calixthe Beyala sans parler de l’auteure elle-même. On peut trouver deux articles sur l’ouvrage Comment cuisiner son mari à l’africaine de Calixthe Beyala dans le blog littexpress qui permettent d’en savoir plus sur sa vie : ici   et  .

Calixthe Beyala est donc une auteure féministe, qui défend la femme noire et sa liberté (ou son droit au libertinage dans le cas de
Femme nue, femme noire). Dans ses romans comme dans la vie, Calixthe a la langue bien pendue : ses idées font souvent polémique et cela grâce aux (ou à cause des ?) mots crus et directs qu’elle emploie. Elle ne fait pas dans la dentelle.

L’histoire


Le récit se déroule en Afrique, le lieu exact n’est pas nommé mais on peut supposer qu’il se situe au Cameroun, puisque c’est le pays d’origine de Calixthe Beyala. Le personnage central est une adolescente de 15-16 ans qui répond au nom d’Irène Fofo. Issue d’une famille bourgeoise aux valeurs traditionnelles, elle est tout l’inverse de ce que ses parents, surtout sa mère, voudraient qu’elle soit. Son créneau : «Seules deux choses m’intéressent : voler et faire l’amour » (p.64). Elle est dépucelée très jeune et passe son temps à déambuler dans les rues nauséabondes et miséreuses d’Afrique.


Un matin, alors qu’elle se promène sur les quais, ses yeux se posent sur un sac qu’elle adule aussitôt d’une façon presque sensuelle. Elle « l’épouserait » si c’était un homme. Kleptomane jusqu’au bout des ongles, elle ne peut s’empêcher de le dérober. S’entame alors une courte poursuite engagée par les individus alentour, de laquelle Irène réussit à se sortir.


Une fois à l’abri, elle entrouvre le sac et découvre avec stupeur qu’il contient un défunt nouveau-né. A ce même moment, Ousmane entre en scène. Il découvre du cadavre et propose à Irène de la ramener chez elle, pensant que c’est son enfant et que son mari l’a abandonnée. Elle ne nie pas. Elle imagine les relations sexuelles  qu'elle pourrait avoir avec lui et le dialogue qu’auraient ses parents à propos de sa décadence. Quand elle revient à elle-même, Ousmane la prend dans ses bras, et ce qui devait arriver arrive. Il l’emmène ensuite chez lui, où sa femme, Fatou, l’accueille avec un enthousiasme très érotique. Ainsi commence un ménage à trois dont les liens ne feront que se renforcer… Et Irène est recherchée pour l’affaire du bébé.


Le féminisme


Le personnage d’Irène est aux antipodes de l'Africaine femme-objet et docile. Elle est rebelle et féministe, assumant pleinement sa sexualité débridée. Elle couche avec n’importe qui, n’importe quand, sans états d’âme et sans sentiments et ne ressent jamais de culpabilité, de honte ou de soumission. Elle revendique son libre-arbitre et le peu d’intérêt affectif qu’elle éprouve dans la relation sexuelle : ses agissements lui donnent une impression de puissance sur les hommes.


L’autre caractéristique féministe du récit est la critique qui est faite des hommes : accros au sexe, faibles car ils s’attaquent aux femmes jeunes et sans défense, mais manipulables par les personnalités féministes citées précédemment. Ils utilisent le sexe comme une forme de supériorité et soumettent les femmes à tous leurs désirs.


On peut retrouver cette forme de féminisme chez Virginie Despentes qui met également en scène dans certains de ses récits des personnages féminins à la libido exacerbée et aux sentiments refoulés, très critiques à l’égard des hommes qui sont corrompus et corruptibles par le sexe.



La sexualité


L’érotisme, dans ce roman, qui s’apparente parfois à de la pornographie, est omniprésent. Le lecteur est immergé dans une société entièrement régie par le  sexe.
« Pour le sexe justement, je vis sur une terre où on ne le nomme pas » (p.12).


  « Truffe », « panier », « bambou », « plantain », « bangala », « igname » et j’en passe, l’auteure ne lésine pas sur des procédés métaphoriques — parfois hilarants — pleins de couleur locale pour désigner « ce qu’il ne faut pas nommer. »


Les orgies s’enchaînent une fois qu’elle est entrée dans la maison d’Ousmane et Fatou. Des hommes, une vieille femme, un couple saugrenu, venus de nulle part, défilent dans la maison pour coucher avec Irène, la
« guérisseuse par le sexe ». Plus de la moitié du roman comporte des rapports sexuels que la narratrice expose dans les moindres détails, sans « préliminaires » explicatifs et sans jugement aucun. Elle fait tomber tous les tabous, de l’adultère à l’homosexualité, en passant par la zoophilie et l’inceste. La narratrice ne laisse rien de côté.

Plusieurs critiques littéraires sont tranchantes vis-à-vis de cette débauche dûment exposée ; pourtant la narratrice prévient le lecteur dès la première page :
« Vous verrez : mes mots à moi tressautent et cliquètent comme des chaînes. Des mots qui détonnent, déglinguent, dévissent, dissèquent, torturent ! Des mots qui fessent, giflent, cassent et broient ! Que celui qui se sent mal à l’aise passe sa route… »


L’intertextualité

Le titre Femme nue femme noire est directement tiré du poème de Senghor, ancien Président du Sénégal et co-fondateur du concept de négritude. Le récit débute par les vers de son poème glorifiant la femme africaine. Calixthe Beyala, par son personnage et sa description de l’Afrique, s’attache à créer l’antithèse de cette femme parfaite et soumise que décrit Senghor dans son poème. Son ambition n’est pas des moindres :

« Vous n'êtes pas sans savoir que le mouvement de la négritude a placé sur un piédestal la femme africaine. En sublimant l'Africaine, des poètes comme Senghor ont en fait voulu glorifier le passé anté-colonial africain. La féminitude serait pour moi un mélange de féminisme et de négritude. Avec ce nouveau concept, je cherche à montrer en quoi la femme noire est supérieure. Je veux affirmer la suprématie de la femme noire sur l'homme noir. En Afrique, c'est la femme qui travaille, c'est elle qui fait en sorte que ce continent ne parte pas totalement à la dérive. »

Extrait de l’interview recueillie par  Jean-Bernard GERVAIS disponible à l’adresse :
 http://aflit.arts.uwa.edu.au/AMINABeyala95.html

La révolte d’Irène Fofo vient également en réponse au personnage de sa mère pour qui « une femme, une vraie, doit savoir faire la cuisine. » (p. 186). Cette vision traditionnelle de la part de la mère vient illustrer le poème de Senghor. Elle permet à Irène d’avoir une entité supérieure contre laquelle se rebeller et d"exposer son féminisme et son désaccord.


Citations complémentaires

« Des larves attendent une occasion propice pour sauter dans le ventre des jeunes filles imprudentes et se transformer en nouveau-né. » p.32.

« Quel benêt a fait croire aux femmes qu’à mener une guerre sans merci contre la saleté, on acquérait le respect des hommes, à défaut de leur amour ? »  p.62.

« En toute conscience, elle [la dépravation] aurait pu être qualifiée de perversité. Mais l’excès dans lequel je sombre s’accomplit dans une zone neutre de mon cerveau. Ma perversion est non vécue ou vécue seulement dans une conscience inexprimée. » p.69.

« Au fond j’aurais voulu être quelqu’un de bien. J’aurais voulu ressembler à ces jeunes filles obéissantes que tout le monde respecte.» p.90


« Je sais que tout le monde est capable de dire, de faire des choses, même les plus folles, dès qu’elles sont exigées par la personne qui possède les clefs de notre bien-être financier, sexuel ou psychologique. » p.111.


Pour conclure, ce roman « choc » se lit rapidement pour peu qu’on ne bute pas sur les idées provocatrices et le franc-parler de l’auteure. Elle aborde un sujet tabou avec autant de ferveur que d’humour souvent teinté de dérision. Loin du réalisme magique et du conte, Calixthe Beyala retranscrit de façon satyrique une Afrique sombre et corrompue. Les dernières pages du roman diffèrent du reste du récit (moins de sexe, mais plus de réflexion) puisqu’il se concentre sur le retour d’Irène vers sa famille. Le destin d’Irène est finalement des plus tragiques. Reste à savoir si la conclusion brutale du roman laisse présager une morale sur le comportement de l’héroïne…



Références

Les citations en italique sont tirées du roman :
Beyala Calixthe. Femme nue, femme noire. Albin Michel, 2003.


Interview citée

GERVAIS, Jean-Bernard. Calixthe Beyala, Africaine et rebelle. [en ligne] Amina, 1996.
 Disponible sur :
http://aflit.arts.uwa.edu.au/AMINABeyala95.html  (Dernière consultation le 04.03.2010)

Pour retrouver l’intégralité du poème de Senghor :

Conscience Africaine. L'Ultime Hommage à La Femme Africaine par Léopold Sédar SENGHOR [en ligne]
Disponible sur :
http://www.conscienceafricaine.com/FemmeNoire.html  (Dernière consultation le 04.03 2010)


Lucie, LP

 

 

Calixthe BEYALA sur LITTEXPRESS

 

Calixthe-Beyala-Comment-cuisiner-son-mari.gif

 

 

 

 

Articles d'Inès et de Muriel sur Comment cuisiner son mari à l'africaine.

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