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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 07:00

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Carlo FRABETTI
Calvino-Calvina
Titre original : Calvina
traduit de l'espagnol
par Faustina Fiore
éditions Les Grandes Personnes, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Résumé

Le livre s'ouvre sur Lucrecio, un petit délinquant qui projette de cambrioler une vieille maison. Au premier abord, l'opération ne semble pas risquée puisque la maison est censée être inoccupée comme son complice le lui a assuré. Bien que ce dernier soit en retard, Lucrecio se risque seul dans le jardin et trouve une fenêtre entrouverte. Le cambriolage parfait, pense-t-il, en se félicitant tout bas. Oui mais voilà, la lumière s'allume brusquement et devant lui se tient un petit garçon à l'allure étrange. Il a une dizaine d'années, se présente sous le nom de Calvino et, détail incongru, il a le crâne rasé... mais a priori pas de quoi inquiéter le cambrioleur. Cependant la situation va très vite basculer : Calvino semble tout connaître de sa vie… et voilà Lucrecio forcé de négocier avec un enfant ! Celui-ci lui propose un marché : Lucrecio devra jouer le rôle du père de Calvino, à qui il ressemble étrangement et en échange le garçon n'appellera pas la police.

C'est le début d'une histoire rocambolesque avec des rebondissements plus improbables les uns que les autres. Tout au long du livre, les apparences se révéleront trompeuses et les questions vont s'accumuler : Calvina ou Calvino, qui est cet enfant ?  Garçon ou fille ? Est-il fou/folle ou menacé(e) par un grave danger ? Pourquoi le cadavre congelé dans le garde-manger disparaît-il puis revient-il à la vie ? Et quel est cet étrange endroit appelé asile-bibliothèque ?

Lucrecio va subir les événements, allant de surprise en surprise pour finalement se trouver au cœur d'un mystère familial auquel il n'est pas si étranger que cela.

De toute façon, une chose peut en être une autre, ou même les deux à fois. Mais alors la vérité est-elle si importante ?

 

Si Calvino-Calvina est un livre  jeunesse très divertissant, aux multiples rebondissements, avec un style d'écriture vif qui s'adapte impeccablement à la folie des événements, ce livre cache aussi une réelle réflexion. Le lecteur peut choisir de passer à travers comme il peut s'y arrêter. C'est pourquoi cette œuvre peut aussi bien être lue par des enfants que par des adolescents ou des adultes. Les premiers liront Calvino-Calvina comme un agréable divertissement alors que les seconds pourront y trouver une analyse sur le rôle du livre et de l'imagination. En effet, l'auteur lance des pistes de lecture et de réflexion qui parsèment l'intrigue sans jamais imposer un point de vue unique.



Une histoire rocambolesque et des personnages décalés.

L'étrangeté de l'histoire est liée à l'improbabilité des personnages. Ceux-ci possèdent des caractéristiques assez communes mais qui ne sont pas exploitées « normalement » par l'auteur. En effet, l'horizon d'attente du lecteur est sans cesse mis à mal. Les événements que le lecteur attend – parce qu'il a l'habitude de les trouver dans d'autres livres – sont remplacés par d'autres plus surprenants. On est entraîné de rebondissement en rebondissement avec une question dont la réponse devient de moins en moins évidente au fur et à mesure de la lecture : comment tout-cela peut-il finir ?

Le traitement des personnages relève presque de la parodie. Pour commencer, Lucrecio pourrait être le personnage type du petit délinquant qui vole pour subvenir aux besoins de son unique fille. Cependant, celle-ci n'est mentionnée qu'une fois et n'est jamais invoquée pour justifier ses actes et redorer son image, comme on aurait pu s'y attendre. Lucrecio n'a aucune profondeur psychologique ou intellectuelle : il pose des questions mais ne fait jamais de déductions logiques et ne fait preuve de lucidité à aucun moment de l'intrigue. La résolution de l'énigme se fait par une succession d'événements sur lesquels il n'a aucune prise. Par exemple, après avoir touché un visage dans l'armoire de la chambre, il se jettera sous le lit où il restera tremblant de peur jusqu'au lendemain. Le « rat », comme on le surnomme, n'est absolument pas un personnage crédible ou attachant : c'est clairement un « être de papier » créé de toutes pièces par l'auteur pour nous faire voyager dans ce livre. En effet, cette absence de crédibilité n'est absolument pas gênante pour le lecteur puisque Lucrecio est simplement le reflet des questions que se pose le lecteur et qui nous permet de découvrir l'univers de Calvino-Calvina.

Calvino-Calvina quant à elle/lui est le mystère du livre. A la fois fille et garçon, selon les circonstances, cet enfant a la maturité et le comportement d'un adulte. Il semble gérer la situation, ou du moins essayer, avec une détermination et une autorité qui devraient revenir à la figure du père, totalement absente de ce livre. Tout comme Lucrecio, ce personnage n'a pas de profondeur psychologique ou sentimentale. Calvino pourrait être une figure pathétique : il semble n'avoir ni père ni mère, ne va pas à l'école et a besoin de monter une machination pour que Lucrecio joue le rôle de son père. Mais l'auteur rend simplement ce personnage un peu antipathique : le lecteur, tout comme Lucrecio, ne peut pas avoir d'avis tranché sur lui du fait de son étrangeté et de sa « non-crédibilité ».

La mère de Calvino n'échappe pas à cette absence de crédibilité : elle apparaît plusieurs fois comme dangereuse mais aussi, à plusieurs reprises, comme une femme charmante.  Lucrecio la croit morte puis la voit devant lui. Finalement, elle est, tout autant que les autres, source d'éternelles questions.

Les autres personnages sont exagérément étranges, allant du géant déguisé en nain à l'infirmière-bibliothécaire, mais cette invraisemblance n'est pas gratuite : elle permet l'introduction des thèmes de l'illusion, de le dualité et de la perte d'identité.



Comment les thèmes de l'illusion, de la dualité et de l'identité viennent-ils renforcer l'improbabilité des personnages et perdre le lecteur ?

« – Deux choses distinctes sont nécessairement une chose ou une autre – ou une troisième ! décréta Lucrecio.

– Vous oubliez une possibilité mon cher, objecta Emelina [la bibliothécaire]. Ce pourrait être à la fois une chose et une autre.

–Ou la première chose et la troisième, ou la deuxième et la troisième, ou les trois à la fois, renchérit Calvino. »

Rien n'est ce que l'on croit, et même dans la construction du livre les choses se confondent : le dernier chapitre s'appelle l'épilogue-prologue par exemple. Tous les chapitres sont duels, on trouve le jardin-jungle, le loup-chien, la morte-vivante, le clou-clef, etc.

Lucrecio, avec un esprit très cartésien, est gêné par cette dualité de l'identité, c'est pourquoi il demandera : « Et ce n'est pas désagréable d'être plusieurs personnes à la fois ?  ». Il obtient alors la réponse suivante : « […] ce qui serait désagréable, ce serait d'être éternellement enfermé dans une identité unique. » Le lecteur est donc prévenu : il lui sera difficile de démêler la vérité de l'illusion, si tant est qu'il existe une unique vérité.

Il faut noter quand même que malgré toutes ces étrangetés et le fait que l'auteur ne cache pas que c'est une histoire « prétexte », le lecteur n'est pas perdu dans un monde fantastique ou un univers parallèle. Les mécanismes du récit ressemblent à ceux d'un roman policier anglais (un peu à la Hercule Poirot) même si ce n'est pas par des déductions mais par de simples questions que Lucrecio arrive à trouver le fin mot de l'énigme. À la fin, tout, ou presque, est expliqué et résolu avec des raisonnements logiques et rationnels. La folie, elle-même, est justifiée. Mais le lecteur sent bien que ce n'est pas là l'enjeu de l'ouvrage.



Des pistes de lecture et de réflexion viennent donner une réelle profondeur au livre.

Les références aux classiques de l'enfance sont nombreuses dans ce livre. Les titres évoqués sont toujours liés à un événement ou à un personnage. Quand Lucrecio touche un visage dans l'armoire, l'auteur écrit : « Lucrecio frissonna en repensant aux histoires du Monde de Narnia, qui l'avaient beaucoup marqué, petit ». Le loup-chien de Calvino, appelé Loki, rappelle Croc-Blanc dans le roman de Jack London. Calvino expliquera d'ailleurs à Lucrecio qu'il faut déguiser Loki en chien pour sa promenade.

L'essentiel des références à d'autres œuvres est fait dans un lieu appelé l'asile-bibliothèque qui est le prétexte à une réflexion sur le rôle du livre et de l'imagination. On peut y trouver Ulysse, le Vaillant Petit Tailleur, le Chapelier fou, Italo Calvino (un auteur italien), le Baron perché discutant avec Tarzan, le Vicomte pourfendu, Cyrano, la fée Clochette... et bien d'autres encore.

 

L' asile-bibliothèque

Lucrecio trouve tout d'abord ce lieu très étrange :

« – Mais alors, c'est un asile de fous ou une bibliothèque demanda Lucrecio, perplexe.

– Quelle est cette manie de toujours vouloir trancher ? Ce n'est pas forcément soit une chose, soit une autre. »

Emelina, la bibliothécaire décrit ce lieu comme un asile spécialisé dans les livres ambulants, c'est-à-dire d'adorables aliénés qui se prennent pour des personnages littéraires ou même des œuvres entières. Emelina est un personnage « initiatique » qui va être à l'origine de discussions portant par exemple sur la différence entre une œuvre, un auteur et ses personnages :

« – Mais un auteur n'est pas ses personnages ! objecta Lucrecio. Andersen, le vrai, s'identifiait peut-être au Vilain Petit Canard, mais je doute qu'il ait eu quelque chose à voir avec la Petite Sirène !

– C'est discutable. Dans une certaine mesure, d'une certaine manière, un auteur est tous ses personnages et, quand il écrit un livre, il est ce livre, car ce livre lui emplit l'esprit à longueur de temps. Et même si ce n'était pas le cas, nous ne connaissons les auteurs que par leurs œuvres, donc nous ne pouvons pas nous identifier à leurs rages de dents ou à leurs problèmes de voisinage : nous nous identifions à leurs personnages... »

L'aliéné qui se prend pour Napoléon dira qu' « un livre est un plan à partir duquel notre imagination peut construire bien plus qu'une maison [...] mais que le monde que chaque lecteur se bâtit mentalement à partir de ce livre-plan est infini ; il contient tout ce qui se trouve dans le livre, et bien d'autres choses encore […] »

La pharmacie-librairie est aussi le prétexte à une réflexion sur le rôle que joue la lecture dans une vie. Elle explique par exemple que « les enfants aiment réentendre indéfiniment les mêmes contes pour vérifier qu'ils ont retenu et mis les événements dans le bon ordre ; en plus d'apprécier l'histoire, cela les rassure de voir qu'ils s'en souviennent et la comprennent [...] ».

Je pourrais encore citer de nombreux passages où le monde de la fiction est questionné comme le passage sur le cinéma-dortoir (qui propose des onirothérapies) qui est l'occasion d'une analyse de la différence entre film et livre.

Si les personnages et l'intrigue peuvent sembler loufoques voire trop plats ou encore inintéressants à certaines personnes, celles-ci sauront sûrement apprécier la façon dont l'auteur questionne le monde de l'imagination et du livre, allant jusqu'à intégrer ses récentes évolutions comme le montre la présence du livre numérique (sur laquelle je ne m'étendrai pas pour ne pas dévoiler le dénouement).



À ceux qui n'ont pas peur d'être confrontés à l'absurde, à l'incompréhension ou à des personnages auxquels ils ne peuvent s'identifier, je conseille ce livre, ne serait-ce que pour découvrir ces incroyables lieux que sont l'asile-bibliothèque et la librairie-pharmacie.


Émilie Pesou,1ère année Éd.-Lib.

 

 

 


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Published by Emilie - dans jeunesse
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