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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 07:00

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Cesare PAVESE
Terre d’exil et autres nouvelles
traduit de l’italien par Pierre Laroche
Gallimard, Folio, 2003






 

 

 

 

 

 

 Résumé rapide

 La nouvelle « Terre d’ exil »  raconte comment Ottino, un ouvrier, et le narrateur sont obligés de rester loin de Turin « au fin fond de l’Italie ». Alors qu’ils essayent de s’accommoder de la situation, Ottino est inquiet car il pense que sa femme, restée à Turin, le trompe. Finalement, il apprend que celle-ci a été tuée par un homme avec qui elle vivait depuis six mois.

Dans la deuxième nouvelle, « Voyage de noce », un couple modeste, celui de Cilia et Giorgio,  au  quotidien sans problème, cache en fait un grand malaise. En effet, Giorgio se sent étouffé avec cette épouse modèle et cette vie sans surprise. Il décide d’offrir à sa femme un voyage de noce, de deux jours à Gênes pour arranger les choses. Mais la situation restera semblable. Finalement, cette nouvelle est l’histoire de la façon dont Giorgio a rendu sa femme malheureuse.

La dernière nouvelle, « Idole », raconte comment Guido rencontre son amour de jeunesse : Mina, qui est devenue Manuela, une prostituée. Il va essayer de la reconquérir et de l’épouser mais ses espoirs s’envoleront bien vite.


 

Terres d’Exil et autres nouvelles de Cesare Pavese, à travers la quatrième de couverture du volume Folio paru chez Gallimard en  2003.

 

 

 

 

« Trois nouvelles, trois variations sur l'impossibilité du couple. »

Les trois nouvelles fonctionnent avec un schéma identique : un homme et une femme ne peuvent s’aimer même si les raisons en sont différentes chaque fois. Le narrateur, victime de cette impossibilité, raconte son histoire à la première personne, mais est-ce pour autant le personnage principal ?

Dans les trois nouvelles, la communication entre ce narrateur et la femme qu’il aime est rompue. Des personnages intermédiaires compliquent encore cette situation d’incompréhension mutuelle. Dans la première nouvelle, Ciccio qui est l’exemple de l’homme détruit par la trahison d’une femme, renvoie l’image de ce que le narrateur pourrait devenir. La patronne de l’hôtel représente « le regard des autres » dans la deuxième nouvelle. Elle montre le décalage entre le comportement de Giorgio et celui d’un mari « normal ». Et enfin, dans la troisième nouvelle, Guido apprend des bribes d’informations par Adélaïde et quelques-unes des  prostituées que fréquente Mina. De plus, dans « Terre d’exil » et « Voyage de noce », un homme, l’amant de la femme d’Ottino ou le mari de Mina, complique encore davantage la relation narrateur-femme aimée. Tous ces personnages empêchent le lien amoureux ou du moins ne le favorisent pas.

Il faut noter que dans la nouvelle « Terre d’exil », Ottino, le mari trompé, n’est pas le narrateur. Cependant le « je » s’identifie beaucoup à cet homme, au point que le lecteur en vient à se demander si le narrateur n’a pas, lui aussi, une femme qui l’attend à Turin et qui n’est peut-être pas aussi fidèle qu’il l’espère.

C’est à travers ce narrateur qui souffre et ces personnages secondaires que l’on voit, ou plutôt que l’on aimerait voir, les femmes comme les responsables de tous ces malheurs. Mais n’est-ce pas un peu facile ? Même si la quatrième de couverture nous présente les femmes comme telles …

 

« Les femmes jouent avec les hommes qui les aiment ; elles les manipulent, les trompent, les rejettent... »

… ce n’est pas si évident. Effectivement, il est plus facile d’accuser la femme, de trouver un coupable. Mais finalement, au fil de la lecture, une question s’impose : ces nouvelles racontent-elles vraiment l’histoire d’hommes trompés ou ne sont-elles pas davantage des portraits de femmes ? Celle d’Ottino le trompe après quelques années sans l’avoir vu mais elle est tuée par un concubin jaloux. Cilia, épouse parfaite, n’arrivera jamais à s’attacher Giorgio et Mina comprendra bien tard, alors qu’elle a déjà choisi un mari « convenable », que l’amour de Guido était réel. Alors est-ce un amour féminin lié à la sexualité que nous décrit Pavese ? C’est en tout cas ce qu’affirme la quatrième de couverture :

 

« De l'amour, Pavese ne retient que la sexualité, liée au sang et à la mort. »

… La sexualité ? Il y est fait tout au plus une allusion dans la première et la dernière nouvelle. Elle n’amène ni le sang, ni la mort ; peut-être dans la première nouvelle est-elle responsable de la mort de la femme d’Ottino, même si finalement nous ne connaissons pas les motifs de ce crime.  Dans la nouvelle « Idole », la sexualité est présente à travers le statut de prostituée de Mina,  mais même si des hommes montent et descendent de chez elle, Pavese ne décrit rien de plus. Ce thème n’est pas l’enjeu de ces trois nouvelles.

Le sang et la mort ? On ne peut pas dire que la mort sanglante soit l’invitée de Pavese, mis à part peut-être dans la première nouvelle avec la mort de la femme d’Ottino. Mais celle-ci paraît lointaine et est décrite froidement au lecteur à travers l’ironie teintée de désespoir d’Ottino qui regrette de ne pas avoir pu la tuer lui-même.

C’est peut être une autre mort dont veut nous parler l’auteur : celle des sentiments, puisque la notion même de couple semble mourir sous sa plume. Plus profondément, c’est le difficile deuil du passé que nous peint ici Cesare Pavese.

 

« Une violence à peine contenue mise en valeur par le style nerveux et l'intensité de l'écriture. »

La « violence », oui, celle du deuil. Les phrases assez courtes font que les mots s’enchaînent jusqu’à la fin où la conclusion est brève et souvent douloureuse, à l’exemple de la fin d’ « Idole » :   

« (...) Pendant longtemps je me sentis comme écrasé, comme quand, tout petit, je m'endormais en pleurant parce qu'on m'avait battu. Je pensais à Mina et à son mari comme à deux êtres adultes qui ont un secret : un enfant ne peut que les regarder de loin en ignorant les joies et les douleurs qui composent leur vie. Je trouvai du travail pour mes longues matinées dans mon garage et peu à peu je me résignai à mesure que passait l'été. Maintenant que je suis devenu vieux et que j'ai appris à souffrir, Mina n'est plus là. »

Le fait que ce soit un narrateur qui revienne sur le passé rend le texte encore plus douloureux. Cette rétrospection n’est jamais positive avec l’idée d’un éternel recommencement, comme le dit Guidio dans la deuxième nouvelle : « j’ai maltraité Cilia quand j’étais jeune et que rien n’aurait dû m’aigrir, je la maltraiterais maintenant à cause de l’amertume et du malaise de ma mauvaise conscience. »

L’idée d’un temps cyclique traverse le recueil : quoi qu’il arrive on recommencera les mêmes erreurs semble nous dire Pavese. Le narrateur de la  première nouvelle regrette finalement ce passé qu’il critiquait tant : « et si je repense à l’intensité avec laquelle je regrettais alors les ciels et les routes du Piémont – où je vis maintenant dans un tel trouble […] », la deuxième nouvelle commence par « maintenant » et la troisième par « tout recommença » : en lisant ces récits, on a l’impression d’aller du passé au présent jusqu’à un futur qui ressemble étrangement au passé.

 

La quatrième de couverture ne fait même pas une allusion au thème qui, à mon sens, est le thème principal de Terre d’exil. C’est celui de la nostalgie d’un endroit ou d’une époque. Cette douleur du déraciné, de celui qui se sent coincé dans un lieu ou une situation qu’il n’a pas choisi, Cesar Pavese sait nous en parler avec puissance, et pour cause : il a bien connu l’exil puisqu’il a été assigné à domicile  en Calabre pendant un an. En effet, en 1935, il est arrêté et exclu du parti fasciste car il avait publié des textes antifascistes. Cet événement marque toute son œuvre et notamment dans la nouvelle « Terre d’exil » où le narrateur est exilé, ce qui est le prétexte à une réflexion sur la notion de patrie. Ottino et le narrateur se posent la question à propos des « gens d’ici » : puisque « leur pays c’est ici, à eux il ne manque rien », que regrettent-ils alors ?

Dans la nouvelle « Voyages de noce », le regret est plus ténu, Giorgio n’est pas bien dans son monde, il veut partir. Il a la nostalgie de ce qu’il aurait pu être sans sa femme. Dans la nouvelle « Idole », Guido et Mina aimeraient revenir à l’été de leurs vingt ans.

 

Le « petit plus » de Cesare Pavese dans le traitement de ce thème, c’est la mer. En effet, celle-ci n’est absolument pas l’enjeu des nouvelles mais elle est omniprésente. Elle rappelle le mouvement passé-présent-futur et son éternel recommencement, semblable aux marées. L’eau a une influence positive : « Le seul soulagement c’est d’aller à l’eau » dit le narrateur de « Terre d’exil ». Gorgio veut aller à la mer à Gênes pour arranger les choses et, pour que Mina aille mieux, elle va se reposer sur la côte. A l’inverse, à la fin des nouvelles alors que la situation du narrateur est difficile, la mer est loin ou « sale et agitée ». Ce fond donne une grande beauté aux nouvelles et un rythme à la lecture.

 

Pour conclure, même si l’écriture de Pavese est celle de la souffrance, souffrance de la vie, elle est aussi très belle formellement. Ce ne sont pas des nouvelles que l’on lit pour se divertir mais davantage pour s’imprégner de sentiments forts à travers une lecture rythmée.

 

Emilie Pesou, 1ère année Éd.-lib.

 

 

 


 

 


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Published by littexpress - dans Nouvelle
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