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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 07:00

ch-on-la-baleine.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CH’ǑN Myŏnggwan
La Baleine

traduction de

Yang Jung-hee

et Patrick Maurus

Actes Sud, 2008



 

 

 

 

 

 

 

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Ne vous attendez pas à un hommage à Melville, mais la baleine est aussi chez Ch’ŏn Myŏnggwan une représentation du Wild.


L’animal le plus gros du monde incarne le sacré et le sauvage, et surtout fascine. Sachez une chose : dans ce roman, la démesure est une règle. Le monstrueux vient faire écho à nos passions endormies, hypnotise, obsède et finalement n’est qu’un arrêt avec le terminus : la folie.



Imbriquées comme des poupées russes, les différentes parties du roman se font écho. Les tiroirs s’ouvrent, les personnages peu à peu sont reliés, et
Ch’ŏn Myŏnggwan parvient par mimétisme à rappeler les caractéristiques gabriel-garcia-marquez-3.jpgdes œuvres de Zola : recréer un monde, des généalogies, dont les tares héréditaires transforment les personnages en héros d’épopée. Ou de légende. Parce que, finalement, Ch’on Myonggwan amène une rythmique singulière, une langue raffinée et crue, terreau d’une histoire comme seuls les conteurs peuvent en créer. Des conteurs comme Gabriel García Márquez et ces Cent ans de solitude, où foisonnent des personnages loufoques, où règne une inquiétante étrangeté. Mais alors que chez Márquez on file une double lecture, littéraire et politique, on oublie l’Histoire chez Ch’ŏn Myŏnggwan. La dimension engagée de La Baleine apparaît par petites touches impressionnistes puis, peu à peu, en filigrane derrière le destin de Kùmbok. La protagoniste va gravir les échelons du succès, et finalement symboliser l’arrivée du libéralisme et de la mondialisation dans la Corée du XXe siècle. Mais alors que Kùmbok parvient à s’installer comme business woman imbattable et intraitable, l’auteur va peu à peu la grimer en homme : pilosité anormale, cheveux courts, costumes virils, comme si sa déshumanisation devait passer par sa  « déféminisation ». Elle qui fascinait les hommes perdra définitivement la raison pour une jeune femme, se consumant une dernière fois dans une obsession homosexuelle. 


Pour un roman dont les personnages principaux sont des femmes, il est surprenant de constater qu’il n’y a finalement pas d’histoires d’amour. Les femmes sont fortes, cruelles, atypiques mais surtout passionnées. Ainsi, La Vieille Femme Très Laide, servante de bourgeois coréens, perd la raison lorsqu’elle découvre que l’Idiot, le fils des nantis, possède un pénis gigantesque. Fascinée, elle qui n’a jamais connu le plaisir avec un homme, La Vieille Femme Très Laide perd la raison et se glisse la nuit dans la chambre de l’Idiot. Découverte et battue, elle noie le monstre dans la rivière et, neuf mois plus tard, met au monde la Petite Borgne. La démesure est fascination et perversion.


Si vous avez entendu dire que les Orientaux avaient un rapport au corps et à la mort différents du nôtre, lisez donc Yoko Ogawa ou
Ch’ŏn Myŏnggwan pour vous en persuader. Ici, tous les corps sont malmenés, déformés. Kùmbok, dont le bas-ventre émet une odeur qui fascine les hommes, est tout d’abord bouleversée par un géant, puis par un homme mutilé, La Cicatrice. Elle donnera naissance à une enfant muette, obèse et autiste, Chunhui, élevée par de vieilles jumelles. La Vieille Très Laide, quant à elle, donnera naissance à une enfant aveugle. Seule rescapée de cet acharnement de l’auteur, l’amante de Kùmbok, dont la beauté affolante viendrait éclipser (ou sublimer) la difformité des autres personnages.


N’oublions pas le narrateur, omniscient, narquois, qui ici a une place très nouvelle. Personnage inconnu mais omniprésent, ce dernier fait autant partie de l’histoire que les autres personnages. C’est lui qui a le pouvoir de raconter, de juger, de cacher et de divulguer les informations. Il est finalement la personne la plus puissante de l’histoire. Sa personnalité est tellement forte que, bien que n’ayant aucune information sur lui, on ne peut s’empêcher de lui donner un visage. Pour moi ce sera une vieille face couverte par un chapeau, la cigarette aux lèvres remontées vers un sourire ambigu. Un clochard céleste.


Le fantastique et le réalisme s’entremêlent avec l’érotique et tissent une fresque fabuleuse.

Roman amoral et immoral, La Baleine dégage une puissance extraordinaire, sublimée par une poésie en équilibre entre cruauté et éther.  La bestialité d’un instant est définitivement magnifiée par la naïveté du suivant. Cette dualité ancrée au plus profond de chacun des personnages fait de La Baleine un roman total.


 Anaïs J., 2e année Éd.-Lib.






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