Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 07:00

image-1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

RUN, MAUDOUX et SINGELIN
DoggyBags vol.1
Ankama éditions
Collection : Label 619, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

image-2.jpg

 

 

 

 

 

 

RUN-BABLET, RUN-SINGELIN

et OZANAM-KIERAN
DoggyBags vol.2             
Ankama éditions
Collection : Label 619, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

image-3.jpg

 

 

 

 

 

GASPARUTTO-GIUGIARO,
MAUDOUX et RUN-NEYEF
DoggyBags vol.3
Ankama éditions
Collection : Label 619, 2012




 

 

 

 

 

 

Les Auteurs

Run est le pseudonyme artistique de Guillaume Renard, dessinateur français qui s’est réellement imposé avec la série Mutafukaz (dont le premier volume est sorti en 2006 également chez Ankama éditions (http://www.ankama-editions.com/fr/catalog/label/46-619.html), et le dernier prévu pour février 2013). Cette série raconte l’histoire de de Lino et Vinz, deux amis sans projets qui vivent dans un futur très sombre. Complots, mafias, extraterrestres et catch se mélangent dans un décor où la culture hip-pop, les codes mafieux, la littérature d’anticipation sociale et de science-fiction créent un monde d’inspirations multiples. Ce premier grand projet est très représentatif de son univers et de sa manière d’aborder la bande dessinée ; en effet les différents tomes peuvent donner lieu à des changements artistiques considérables et l’on peut passer du manga en noir et blanc au combat de catch style comics américain des années 80, tout comme on peut se retrouver dans un style tout à fait nouveau pour représenter le rêve d’un personnage principal tout simplement  parce qu'il fait aussi appel à des connaissances, ce qui donne un éclectisme stylistique assez surprenant. Nous allons voir maintenant comment cette démarche et cette « philosophie » se retrouvent dans la série DoggyBags.

 

Car si c’est à Run que l’on doit l’idée de base, l’œuvre est bel et bien collective ; nous pouvons donc retrouver d’autres artistes des éditions Ankama (comme Florent Maudoux, connu pour la série Freaks' Squeele et Singelin qui travaille sur l'adaptation animé de Mutafukaz ; il y a aussi Mathieu Bablet qui a fait La belle mort et Kieran qui a réalisé We are the night), mais il y a aussi la possibilité de découvrir des artistes pas très connus (comme Antoine Ozanam, auteur d'Hôtel noir ; Neyef qui a fait la série Dofus Monster et dans une moindre mesure Jérémie Gasparutto qu'on peut retrouver sur son blog http://jrmie-g-illustration.blogspot.fr/2010/11/sketchbook.html) ; c’est cette pluralité de styles, que ce soit au niveau du dessin, de l’humour, du côté didactique ou d'autres, qui donne à cette œuvre une grande originalité.




Présentation du concept

Si cette œuvre est d’un abord difficile c’est parce que son concept peut paraître légèrement étrange au lecteur, par son absence d’histoire ou de fil conducteur ou par son style immoral, son approche du sexe, du gore et son humour noir déjanté, mais loin d’être un projet élaboré à la légère il y a bel et bien un travail et un souci du détail énorme de la part des auteurs, et de Run en directeur du projet, tout comme il y a bien un concept autour duquel toutes ces œuvre à première vue si distinctes finissent par se retrouver. Dans la présentation (l'Édito) du premier DoggyBags on peut voir qu'avant tout, cette série est née d’un désir mélancolique des auteurs de retrouver un certain genre qui n’est peut-être pas oublié mais en tout cas moins présent dans la culture actuelle. En effet DoggyBags a comme but premier d’offrir aux gens un art très américain qui s'est manifesté d'abord dans les années 50, pas seulement dans le domaine de la BD mais aussi dans le cinéma, et qui veut présenter au public des histoires à couper le souffle prenant leur inspiration dans les légendes urbaines les plus dingues mais avec une pointe d’humour noir propre à ce qu'on a tendance à appeler le cinéma de série B (où l’on pouvait par exemple profiter de deux séances pour le prix d’une à minuit). Ce genre existait aussi en BD, et jusqu'au début des années 90 on pouvait trouver des BD assez loufoques où plusieurs histoires, toutes plus dingues les unes que les autres, se succédaient pour donner des frissons au lecteur qui, plutôt que la peur, recherchait avant tout un monde fantastique aux histoires effrayantes mais tellement extraordinaires qu'elles deviennent drôles. On pouvait ainsi voir des loups-garous resurgir aux côtés des mutants, extraterrestres, hommes aux pouvoirs magiques et animaux démoniaques, ce qui n’est pas sans rappeler en littérature enfantine la Collection Chair de poule de R. L. Stin et en télévision les Contes de la Crypte (d’ailleurs Mort ou Vif, la 3ème histoire du premier volume s’inspire librement d’un scénario intitulé Carrion Death) dans les années 90 ; cependant leur approche visait un public plus large et restait toujours dans le politiquement correct.

Dans ces trois premiers tomes les dessinateurs montrent clairement la couleur ; le dessin pourrait être fait sur du papier rouge tellement le sang est présent, le lecteur est prévenu à plusieurs reprises : « Violence 100% graphique ! » même si plus qu'un réel avertissement il faut y voir de l’autodérision. Comme le dit Run dans la préface du premier volume, si aujourd'hui on accuse les jeux vidéo d'être les sources de la violence de la jeunesse, à une époque c'était le rôle de la bd ; il s’agit de ne faire aucune concession et de jouer avec l’humour noir et la violence gratuite à l’instar de Grand Theft Auto (développé par Rockstar North) dans les jeux vidéo. On a donc des histoires qui ne manquent pas d’adrénaline ni d’hémoglobine, avec des dialogues crus et c’est un genre totalement assumé ; il ne s’agit pas de chercher à réaliser ce qui pourrait plaire au plus grand nombre mais au contraire de jouer avec les codes d’un genre, puis d’attendre pour voir à qui ça peut plaire. Et on voit qu'à la base c’était un pari risqué :

 

« Ce numéro un de DoggyBags est un test, pour voir s'il reste encore des amoureux de ces comics où les super-héros en slibard ne prenaient pas le haut de l'affiche. J'espère donc que DoggyBags trouvera son public, et que nous pourrons travailler sur d'autres numéros qui pousseront le concept encore plus loin! »

Run dans l'Édito du premier volume.

 

Mais comme on peut le voir dans l'édito du 2ème Volume,

 

« le pari du tome 1 a été remporté ! et le titre semble avoir trouvé ses lecteurs [...] Je m'étais dit qu'en faisant le truc avec les tripes, le coeur et les cojones, on arriverait peut-être à tirer notre épingle du jeu. Voilà qui est chose faite, et je ne compte pas en rester là ».

 

image-4.jpgOn voit donc que les auteurs étaient loin de croire qu'ils allaient publier trois numéros aussi rapidement, car ils s’adressaient aux « amateurs du genre »[1] et on ne parle pas d’un genre très grand public, bien que des films de Tarantino eimage-5.jpgt de Robert Rodriguez comme les Grindhouse (2007), ou Une nuit en enfer (1996), aient connu un grand succès ; on est plutôt dans un registre underground. Maintenant, nous pouvons dire que cette série a vraiment atteint son but et compte un groupe de passionnés fidèles à cet univers sombre et sans pitié mais on ne doit pas oublier l’humour puisqu'il représente le cadre de ce concept. Si les histoires peuvent être démoralisantes en nous montrant les pires raclures comme représentants de l’humanité et si les limites du possible sont très souvent franchies, on ne doit pas oublier que tout cela s’inscrit dans un cadre où le lecteur est constamment interpellé, d’où un réel plaisir à lire ces bd en prenant son temps pour regarder chaque page et chaque détail au coin des feuilles car elles regorgent de message rigolos, de fausses publicités toutes aussi déjantées les unes que les autres, mais on trouve aussi entre deux histoires des petits dossiers « très » éducatifs qui cherchent à nous inculquer des « savoirs » quelque peu inutiles mais qui renforcent l’immersion dans l’univers de chaque histoire. C’est pourquoi il est toujours intéressant de trouver le dossier « Le saviez-vous ? » où l’on va nous apprendre l’anatomie d’un blouson de motard, les codes d’appartenance et les critères pour faire partie des 1% des motards (d'après certaines statistiques des années 90 il n'y aurait que 1% de motards américains vraiment hors-la-loi et depuis, plusieurs groupes et gangs font tout pour être dans ces 1%) et de petites explications et historiques à propos des armes que les différents personnages utilisent comme le Colt 1911 pour l'histoire Mort ou Vif, les couteaux, grenades, le terme Minutemen pour l'histoire The Border du 2ème volume, les animaux du désert, les différents cas de schizophrénie et les serial-killers entre autres.



Il est intéressant de voir que le 3ème volume est le premier à être réalisé autour d’une thématique qui est celle de la violence des gangs au Mexique et surtout à Ciudad Juarez, l’une des villes les plus dangereuses du monde si ce n’est la première, où la guerre des Cartels a fini par prendre le dessus. Politiciens et policiers sont aujourd'hui soit de mèche avec certains gangs soit incapables de faire quoi que ce soit face à une ville qui tombe dans la corruption et où la puissance des Cartels est bien plus grande que celle de l’armée. Depuis le début des années 2000, la guerre des territoires fait que l’on trouve couramment des corps des policiers et de touristes qui se sont égarés dans la mauvaise zone, criblés de centaines de couteaux, pendus par les pieds, tête et membres éparpillés à des endroits stratégiques avec des panneaux expliquant aux passants que ce sera leur sort s’ils contestent ou franchissent leurs lois et limites. Ainsi, dans ces trois histoires, nous allons aborder différents aspects de ce drame à travers la culture mexicaine et le syncrétisme religieux qui a créé, par un joli mélange de culture catholique et de croyances indigènes, des personnages vengeurs, des vierges, des tueurs et des sorts maléfiques ; mais il y a aussi la question des femmes car il faut dire qu'en dehors de Ciudad Juarez, le Mexique reste aujourd'hui à certains endroits l’un des pays les plus dangereux pour elles. Ciudad Juarez est la capitale du féminicide. On peut trouver tout un dossier très intéressant sur ce thème (qui rappelle le dernier livre de Bolaño, 2666, sorti en 2004 sur ce thème).

Or ,la dernière histoire de ce volume, réalisée par Gasparutto et Giugiaro, s’intéresse à un point qui reste assez inconnu : depuis septembre 2011, on a vu l’apparition d’un groupe appellé « los Mata Zetas » ; ils se veulent les représentants du peuple, utilisent donc la même violence pour terroriser les gangs et plusieurs opérations ont déjà eu lieu avec succès où des centaines de membres des gangs ont été éliminés avec l’imagination la plus macabre pour choquerimage-6.jpg le public et que le message soit bien reçu : « Plus d’innocentes personnes tuées ! Zetas dans l’état de Veracruz et politiciens qui les aident : Ceci va vous arriver ». C’est l’un des messages que l’on a pu trouver près de deux camionnettes remplies de corps le 20 septembre 2011. Évidemment, si l’on souhaite trouver un peu de joie il ne faut pas s’arrêter aux dossiers (surtout ceux de ce volume) mais il faut voir la bd dans son ensemble et se laisser porter par cette lecture ; « sous la protection de la Niña Blanca », rien « ne pourra vous arriver » (voir l'Édito de ce volume). Comme on peut le constater il y a un jeu entre la fiction et la réalité dans ce concept et souvent les histoire qui semblent les plus dingues ont quelque chose de vrai ; ainsi Vol express 666 de Bablet et de Run s'inspire d'un fait divers sans avoir besoin d'en rajouter ; de même, pour le fameux cas survenu aux USA en 2012 d’un homme surpris en train de manger le visage d'un clochard. L'équipe DoggyBags en a profité pour faire la couverture fictive d'une histoire s'inspirant de ce fait divers parce que parfois, comme ils le précisent, « la réalité dépasse tellement la fiction » (voir http://www.label619.com/fr/news/miami-zombie) que c'est dans ce mélange parfait entre les vraies informations et explications à l'appui des histoires les plus déjantées que l'on va trouver l'esprit propre à ce genre.

image-7.jpg

Enfin on doit juste préciser quelques détails qui nous prouvent que ces albums ont été fait avec les tripes, qu'ils ont vraiment tout donné pour offrir au public un produit de qualité dans le but de créer une communauté d’amateurs du genre. Ainsi chaque volume a « 1 poster détachable à l’intérieur ! ». On trouve aussi le courrier des lecteurs à partir du 2ème volume, mais s’il y a bel et bien une part de vérité on sent que les passages sélectionnés ou les idées recréées visent avant tout à faire rire le lecteur à travers des questions absurdes ou des remarques inutiles. Enfin, on trouve aussi une affiche parodique des affiches de l’oncle Sam, qui interpelle le lecteur et lui propose de rejoindre le projet DoggyBags en envoyant sa propre histoire en 35 pages pour avoir une chance d’être publié dans un futur volume (si la proposition a l’air tout à fait vraie et le fait d'avoir accepté des dessinateurs pas du tout connus dans le 3ème tome le prouve, il faut dire que jusqu'ici les participants ont été des dessinateurs confirmés et professionnels ; il doit donc y avoir peu de chances qu'on choisisse notre histoire).

Ces petits « salopards » ont poussé le délire jusqu'à réaliser une bande annonce pour les deux premiers tomes, qui annonce très bien la couleur, prouvant qu'il s’agit d’un produit soigné et qui ne lésine pas sur les moyens de faire plaisir au public :

Volume 1 : https://www.youtube.com/watch?v=uqKGShHEv48

Volume 2 : https://www.youtube.com/watch?v=PX6rattd5zo

 

 


image-8.jpeg

Mort ou Vif

Pour finir j’ai choisi de vous raconter l’une de ces histoires, afin de vous mettre l’eau à la bouche et d’illustrer exactement le concept : Mort ou Vif est le troisième récit du premier volume ; il est de Run, et me semble arrive très bien à achever ce premier volume dans l’extase tellement les histoires vont en crescendo.

Tout commence avec comme background ces déserts frontaliers entre la terre de toutes les libertés pour ceux qui cherchent un avenir et cet autre monde où jeunes à la recherche d’un autre genre de liberté et criminels échappent aux autorités américaines. Dans ces déserts écrasés par la chaleur, deux flics à moto se retrouvent sur le lieu d’un braquage qui a mal tourné dans une simple station à essence et pour une modique somme d’argent. Faute de chance, le voleur, pris de panique, démarre sa voiture en vitesse et écrase l’un des deux motards pour prendre la fuite vers le Mexique. Mais il est tombé sur un flic qui n’a pas l’air d’un rigolo ; on sent à ses muscles, son look et sa façon d’agir qu'il n’est pas né de la dernière pluie même si dans un tel endroit la dernière pluie doit dater… Une course poursuite s’engage sur les routes désertes vers la frontière mexicaine jusqu'à ce que le flic tombe sur la voiture amochée, abandonnée sur la route. À partir de là c’est le jeu du chat et de la souris qui finit dans une vieille baraque abandonnée au milieu du désert. Suite à une bagarre sanglante (où l’on se rend compte que le flic se fait appeler Savage ; c’est un champion poids lourd d’extreme fighting) le criminel arrive à lui placer une balle dans la tête. Le calme après la tempête ne dure pas longtemps ; il se rend compte que Savage a réussi à lui mettre les menottes avant de se faire descendre et, manque de pot, il n’a pas les clés sur lui !

 

C’est donc à travers un désert hostile, sous un nuage de vautours suivant l’odeur du sang, très mal en point suite aux nombreux coups reçus et attaché par les menottes au gigantesque cadavre de Savage, que cet homme doit passer pour arriver au Mexique. L’homme se plaint, il a toujours été un con mais la société n’a pas fait grande chose pour le récupérer ; on commence peu à peu à souhaiter que ce salopard puisse échapper à ce bordel qu'il a créé et effectivement, il lui reste une dernière chance : la moto du flic sur le bord de la route ! Après une longue et douloureuse route, il se rend compte que les clés ne sont pas sur la moto et qu'essayer de partir à moto avec le corps de trois tonnes du flic ne sert qu'à les projeter violemment par terre. Pris de panique – on doit dire qu'avoir une meute de vautours volant autour ne rassure pas des masses -, il tente de briser la chaîne à coups de revolver, mais le destin aime jouer et les illusions d’une possible issue disparaissent comme des mirages dans ce foutu désert lorsque les éclats des pierres brisées sous l’impact des balles lui traversent un œil. Ainsi, par terre, blessé et sans espoir, il entend le cadavre de Savage se moquer de lui : « le crime ne paie pas… » ; il a voulu jouer avec sa vie et celle des autres pour quelque 80 dollars ! L’homme est pris de furie et se met à tabasser le flic à coups de caillasse sur la tête ; utilisant ses dernières forces, il prend le cadavre et décide d’aller à pied jusqu'à la frontière et ainsi de jouer le tout pour le tout.

 

Lorsque les premières lumières d’une ville apparaissent au fond il fait déjà nuit et les rapaces entourent les deux hommes en attendant le bon moment. Le seul problème qui lui reste est de se débarrasser de ce corps. Comment entrer au Mexique autrement ? Mais pour y arriver il n’y a pas beaucoup de solutions. Il faut trouver le moyen de couper la main du flic et lorsqu'on n’a rien d’autre de coupant à part ses dents et que sa vie est en jeu, les instincts animaux remontent à la surface.

 

C’est donc deux pages avant la fin que je décide d’arrêter cette histoire : arrive-t-il à se libérer ? À échapper aux vautours ? La scène de Savage qui lui parle n’était-elle qu'une illusion ? Arrivera-t-il au Mexique ? Je vous conseille de découvrir la fin parce que dans ce genre d’histoire tout est possible.


Javier Bautista, AS éd-lib

[1] On peut lire sur la quatrième de couverture : « Pour les amateurs du genre, DoggyBags a sélectionné trois histoires terrifiantes ».

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Javier Bautista - dans bande dessinée
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives