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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 00:00

 le 15 décembre 2011 à 18h00
Daniel-Picouly-Nos-histoires-de-France.gifDaniel Picouly, Nos Histoires de France, Hoëbeke

 

Question. Lors d'une émission, l'auteur Daniel Pennac, avait lu quelques pages du premier roman d'unDaniel-Picouly-La-lumiere-des-fous.gif ami à lui, La Lumière Des Fous, et c'était le premier roman de Daniel Picouly. Cette émission avait eu un certain retentissement à l'époque, et c'est de là que tout est parti ?

Daniel PICOULY : Oui, en effet. La Lumière des fous est un livre très noir que je ne vous conseille pas si vous aimez Picouly gentil. C'était du temps où j'avais des choses à évacuer et j'ai écrit des romans en série noire ; après, j'ai écrit Le Champ de personne. C'est de ce livre-là que Daniel (Pennac, ndla) est venu parler à La Marche du siècle ; il a lu le fameux passage sur la dictée, et le lendemain matin en France à 11h00 il n'y avait plus un seul livre en rayon. Il m'est arrivé la plus belle promotion qui puisse arriver à un auteur, qui est la rupture de stock. Ça n'arrive qu'une fois dans sa vie et c'est assez extraordinaire.



C'était une anecdote un peu personnelle mais chaque fois que j'entends le nom de Daniel Picouly c'est à cet épisode que je pense. Après vous avez fait de la télévision avec Café Picouly, et aujourd'hui vous êtes sur France Ô.

Oui, je suis sur France Ô. Mais pour la télévision, on est venu me chercher. J'étais président du prix RFO du livre, et il y avait un prix littéraire alors qu'il n'existait aucune émission littéraire sur RFO. Alors on m'a dit : « tu n'as qu'à la faire ». Et j'ai commencé comme ça avec une émission qui s'appelait Tropismes, qui maintenant est présentée par Laure Adler et qui a une dizaine d'années. C'est Thierry Ardisson et Catherine Barma qui sont venus me chercher pour animer Café Picouly et moi, naïvement, je pensais que c'était parce qu'ils m'avaient vu dans Tropismes. Et pas du tout. Ils n'avaient,jamais vu cette émission. C'était parce que dans le « système télévision » j'étais classé « bon client ». c'est-à-dire que chaque émission a une courbe d'audience, qui est modifiée par le téléspectateur en zappant en fonction des invités. Et moi je faisais de l'audience dès que je passais à l'antenne.



Nous n'allons pas retracer tous vos livres ; on va, bien sûr, rappeler celui dont vous parliez à l'instant, Le Champ de Personne, le cinéma dans Imposture, et puis beaucoup de récompenses, le prix des lectrices de ELLE, justement, avec Le Champ de Personne, le prix Renaudot avec L'Enfant Léopard en 1999, le prix des romancières pour Le Coeur à la craie. Mais aujourd'hui on va parler d'un livre particulier. Parce que Daniel, quand on vous présente, on dit : romancier, auteur de BD aussi... Et alors comment vous est venu ce goût de la BD ? C'était la BD ou la roman d'abord ?

Moi, je suis d'abord un raconteur d'histoires. Je raconte des histoires depuis que je suis petit. J'ai vraiment commencé en littérature pour me débarrasser de mes soeurs ! C'est-à-dire que je suis le onzième d'une famille de treize. C'est d'ailleurs comme ça que je me suis forgé la parole : savoir s'imposer à table dans une famille nombreuse. Donc j'avais deux petites soeurs, dont je devais m'occuper en tant que grand frère. Ce qui est une punition absolue ! J'ai donc dû trouver une parade et c'est comme ça que j'ai appris très tôt une chose, c'est que les filles adorent les histoires. Encore aujourd'hui, on peut le constater dans la salle, ce sont les femmes qui lisent les romans. J'avais deux petites soeurs qui aimaient les histoires et donc je me suis dit : je vais leur raconter une histoire le matin et puis après elles me ficheront la paix. C'était une sorte de marché qui fonctionnait bien. Et puis un jour elles ont voulu que je leur raconte une ancienne au lieu d'une nouvelle comme d'habitude, sous peine de le dire à maman ! J'ai donc découvert en même temps la puissance des histoires : cela fabriquait de la liberté. Et puis ensuite je me suis mis à les écrire.



Vous avez dit : je m'étais promis de raconter des histoires à la façon de Grégoire de Tours et je m'appellerai Daniel de Villemomble ! Je signale que vous êtes né à Villemomble.

Oui parce que Grégoire de Tours c'est un gars formidable, parce qu'il écrit des histoires sur ce qu'il n'a jamais vu ! Et j'ai trouvé ça absolument extraordinaire ! Le support du réel est important mais il est presque subsidiaire. Ce qui est important c'est de pouvoir parvenir à transformer le monde en fable. Et ce qui est encore plus extraordinaire c'est que quand vous racontez l'histoire de votre vie ou autre, elle existe. Les histoires fabriquent de la vie. Nous connaissons tous quelqu'un dans notre entourage qui a toujours quelque chose à raconter parce qu'il lui est toujours arrivé un truc ! Et vous, vous culpabilisez parce qu'il ne vous arrive rien ! Il n'arrive rien de plus à cette personne que vous. La seule différence c'est qu'elle sait raconter une histoire. Elle fait d'un rien, une histoire.



Daniel, vous ne m'avez dit comment vous étiez arrivé à la BD ?

Vous savez, je ne suis pas issu d'un milieu avec une grande culture, il n'y avait pas de livres chez moi ! J'ai beaucoup grandi avec les magazines comme Paris Match ou Nous deux ! J'ai donc lu des romans-photos en pagaille ! Le roman-photo est basé sur le schéma narratif universel ! Et je vais vous l'expliquer parce que vous allez comprendre pourquoi j'écris des histoires et pourquoi elles ont ce schéma-là, et vous allez voir que tous vous avez cette culture-là ! Qu'est-ce qu'un roman-photo ? C'est un jeune homme beau et riche, qui aime une jeune fille belle mais pauvre, et sa mère veut lui faire épouser une jeune fille qui est riche mais laide ! Vous transposez cela, c'est le schéma des contes de fées : vous avez le prince, la princesse et entre les deux le dragon. C'est-à-dire la chose désirée, celui qui désire et l'obstacle. Avec ça vous écrivez 90% de la littérature mondiale.



Alors, dans ce livre vous réunissez le texte, et quasiment la BD. C'est un bouquin absolument incroyable je n'ai jamais vu ce type de livre. Car vous écrivez beaucoup sur l'Histoire de France, mais en plus il est richement illustré de tableaux, de gravures, de vignettes... On ne sait pas très bien si elles sont originales, ou si elles ont été dessinées spécialement pour le livre. Expliquez-nous comment vous avez réussi en partant des Gaulois jusqu'à la Libération de Paris (car c'est la période que couvre le livre) à réunir une iconographie pareille ?

Il y a 160 planches, qui sont originales. Des planches que l'on trouvait dans les écoles, qui étaient même fournies en dotation dans les écoles primaires jusque dans les années 1960. C'était le support pédagogique pour les cours d'Histoire. Elles ont nourri des générations d'élèves. Moi qui suis né en 1948, ma mère avait eu ces planches sous les yeux. Elle pouvait donc me faire réciter mes leçons. Il y avait une notion de partage. Et à travers ce livre, on retrouve ces images qui ont traversé les générations. Cela met en évidence l'importance de la permanence dans la transmission. Aujourd'hui cela n'existe plus. À une époque, on a considéré que la notion de héros était révolue et ces images étaient donc devenues obsolètes. Je ne suis absolument pas d'accord avec ça. Et beaucoup ont vu ce livre comme une nostalgie de l'enseignement de l'époque. Ce qui est faux. Tout enseignant peut tout à fait enseigner l'histoire à l'aide de ces planches tout en apportant un esprit critique. L'important est de savoir que ces personnages sur les images existent et que l'on puisse en discuter. Ces planches avaient surtout une image projective incroyable. Lorsqu'on a dix ans on ne regarde pas l'Histoire mais la petite histoire. L'important c'est ce que l'on voit dans l'image. L'enfant, il s'en fiche de la grande Histoire. Après, l'instituteur malin en venait au cours mais il avait d'abord intéressé l'enfant avec l'image, qui était alors disposé à entendre l'Histoire.



Question pratique : il est destiné à qui ce livre ? Parce que toutes les iconographies sont exactes, vos explications sont toujours exactes ou sont-elles totalement politiquement incorrectes ?

Suis-je un historien ? Non je ne suis pas un vrai historien. J'ai déjà écrit des romans historiques, et toute personne écrivant un roman historique a une menace qui plane au-dessus d'elle : c'est l'historien, et plus que l'historien c'est le spécialiste d'histoire et plus encore, l'amateur d'histoire. Il y a un gars qui a réglé définitivement le problème pour moi, il s'appelle Rambaud, vous le connaissez, il a écrit La Bataille, il a eu le prix Goncourt avec. Et quand j'ai voulu écrire L'Enfant léopard, mon premier roman historique, il m'a dit : « fais attention à un truc : l'anachronisme ». Ne voulant aucune histoire avec les historiens, j'ai donc décidé de fabriquer des anachronismes. Tout le corpus est absolument historique et dés que l'on est dans le romanesque je fais ce que je veux ! Pour ce livre j'ai pris la même position. J'ai dix ans et j'ai pris une position qui est biographique : j''étais un cancre à l'école. Et mon maître me punissait et m'envoyait au piquet devant les cartes d'Histoire.



Et c'est comme ça que commence le livre.

Oui. C'était le paradoxe de l'éducation nationale : plus j'étais puni plus j'apprenais...mais en Histoire ! J'ai donc eu le loisir de les voir de très près. Je me rappelle même l'odeur ! Et si vous ouvrez ce livre vous verrez qu'il a une odeur absolument extraordinaire. Et donc j'ai lu une quantité phénoménale de bouquins pour expliquer chaque planche, pour savoir ce qu'il se passait vraiment et ce que le gamin avait pu comprendre de travers. Ce qui est intéressant c'est que les gosses comprennent de travers. Et ce que j'ai voulu montrer aussi c'est que l'on peut avoir un rapport personnel avec l'Histoire. Par exemple, moi, j'aime les Daniel parce que je m'appelle Daniel. Et c'est ainsi pour tous vis-à-vis de l'Histoire.



Et donc vous le destinez à qui, ce livre, aux adultes ou aux enfants ?

Mais moi je ne destine rien ! Je constate simplement. Le fils d'une amie adore ce livre. Parce que c'est un peu comme une bande dessinée. Il découvre l'Histoire à travers de nouvelles images. Aujourd'hui, les jeunes sont saturés d'images, les mêmes images. Mais celles-là ils ne les connaissent pas. Et il y a plein de détails à en tirer : les costumes, les objets... Par exemple la planche où les aristocrates vont se promener à cheval et croisent des paysans qui baissent la tête à leur passage. Je me demandais pourquoi ils baissaient la tête. Et je savais qu'un jour ils les tueraient. J'étais petit mais je savais qu'un jour ils sortiraient les fourches. Ces planches contiennent plus d'apprentissage, de valeurs, pas simplement des apprentissages factuels, des dates... il y avait là-dedans la projection de nos propres inquiétudes, de nos angoisses, ou de nos rêves de gosses.



Pour vous, les Gaulois, c'était le début du camping, si l'on prend le premier chapitre ?

Tout le monde sait que les Gaulois, c'était le début du camping à la ferme ! La planche du village gaulois me rappelait mes vacances ave ma famille au camping. À l'époque c'était tout ce que nos moyens nous permettaient.



Alors, dans le même veine, vous racontez l'histoire de César mais le coude à la portière !

Mais oui, moi je ne suis pas content de l'image de César face à Vercingétorix qui dépose les armes à ses pieds. D'abord, une chose, c'est que son cheval est très beau ! Quand on est enfant, qu'est-ce que l'on voit en premier, c'est que Vercingétorix a un cheval somptueux. Et on voit César sur son trône, le coude à la portière ! À l'époque, c'étaient les gars qui conduisaient les voitures italiennes, le coude à la portière avec le klaxon trois tons. Moi, gamin, je vois ça : j'entends le klaxon ! Cette projection-là, c'est celle qu'un enfant fera ! C'est ce que tous les enseignants doivent faire. Moi, j'ai été vingt-cinq ans enseignant et il faut arriver à comprendre ce que les gosses ont dans la tête ! Si vous avez un enfant de dix ans devant vous, il peut très bien penser que César c'est un prétentieux, qui conduit son Alfa Roméo !



Comme François 1er qui est un crâneur !

Oui ! Vous connaissez tous l'épisode du Camp du Drap d'or ? Il avait voulu en mettre plein la vue à Henri VIII pour s'en faire un allié contre Charles Quint. Ça lui avait coûté une fortune pour rien. Henri VIII s'est senti humilié et a fait ami-ami avec Charles Quint. François 1er avait recommencé au Louvre à crâner devant Charles Quint. Résultat : Charles Quint s'est réconcilié avec Henri VIII. Mais c'est la réalité. Je n'invente pas, je transforme !



Bon, Jeanne d'Arc...

Jeanne d'Arc, c'est très particulier ! C'est là qu'intervient le fait que l'Histoire, on l'apprend en famille. Jeanne d'Arc, pour moi, quand j'étais petit, c'était Coco Chanel. Parce que pour ma mère, Jeanne d'Arc était l'image d'une femme libre, qui commandait aux gars, qui avait une coupe à la garçonne, et qui était une chef, qui ne se laissait pas faire, comme Coco Chanel. J'ai profondément été attristé par l'image de Jeanne d'Arc au bûcher. Cette pauvre Jeanne d'Arc qui a reconnu le dauphin et qui a été lâchement abandonnée aux Anglais. Aujourd'hui il y a beaucoup de débats autour de Jeanne d'Arc, comme quoi elle n'aurait pas été bergère ni illettrée... D'accord, parlons-en. Mais qu'importe, l'épopée de cette femme reste extraordinaire.



Puis on passe à la Renaissance, et aux châteaux de la Loire notamment. C'est ce qui ouvre le chapitre de la Renaissance. Alors selon son goût pour les châteaux, c'est soit : « on va faire les châteaux de la Loire », « on ve se faire les châteaux de la Loire », ou « on va se farcir les châteaux de la Loire » ! Cela vous a marqué !



Oui parce que j'avais une mère qui adorait visiter les églises et les châteaux ! Les châteaux de la Loire, c'était une terreur pour nous, les garçons ! Les filles adoraient ça ! C'est-à-dire qu'une année mon père choisissait les visites des vacances et l'année suivante c'était ma mère et ainsi de suite. Sauf qu'au final, c'était toujours ma mère qui choisissait tous les ans ! Mais c'est ce qui m'a ému, c'est que c'est la réalité. Par exemple je n'ai jamais vu ma mère sortir d'un château de la Loire sans dire d'une façon très pénétrée : « c'est beau mais ça doit être dur à chauffer ».



Et on avance ainsi dans l'Histoire de France... On arrive à la monarchie absolue, sous-titre du chapitre : « le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ».

Oui mais ça c'est pas de moi c'est une citation. Mais ce livre a un soubassement sérieux. Par exemple la Révolution française est la période qui me fascine le plus. Petit, mes jouets préférés étaient les soldats Mokarex.



Vous en parlez d'ailleurs, des soldats Mokarex dans le livre.

Oui parce que ces jouets ont une incidence directe sur ma manière de raconter les histoires aujourd'hui. Et donc avec la Révolution française, vous pouvez aujourd'hui, je dis bien aujourd'hui, regarder les informations en voyant les révolutions arabes différemment. La Révolution française est l'archétype de la révolution. Il y a un pouvoir absolu avec généralement un tyran ou un roi, à savoir Louis XVI ; on s'en débarrasse, les gens se liguent à des révolutionnaires avec des idéaux somptueux et généreux. Première étape : on se débarrasse du pouvoir en place, Louis XVI est guillotiné. Deuxième étape : les révolutionnaires se battent entre eux, s'éliminent, c'est les Montagnards contre les Girondins. Robespierre contre Danton. Robespierre veut prendre le pouvoir mais on le guillotine. Troisième étape : déliquescence, lutte, danger à l'extérieur. Et il y a un gars qui récupère l'affaire et c'est Bonaparte. C'est l'Empire et on recommence. Et vous pouvez transposer ce schéma-là pour toutes les révolutions. Et l'intérêt de le connaître et de le décrypter, c'est qu'aujourd'hui vous pouvez regarder le monde réel et anticiper les événements. Ce qui me plaît dans l'Histoire, c'est que c'est une matière extrêmement subversive. Parce que si on dit que l'histoire ne repasse pas les plats, eh bien elle nous sert souvent un peu de surgelé.



Il y a un axe important dans votre livre dont vous parlez beaucoup, et c'est normal de la part d'un écrivain, j'imagine, mais vous aviez en plus un prof d'histoire formidable. Monsieur Brûlé a l'air d'être un personnage absolument extraordinaire. Vous dites par rapport à l'image de Clovis sur son pavois : « en histoire il n'y a pas que des héros il y a aussi des mots ». Et votre prof d'Histoire disait : « plus vous avez de mots, plus le monde sera grand ».

Oui c'est quelque chose que je dis très souvent. Je le disais à mes élèves. Je leur disais : « plus vous pouvez dire le monde finement, plus il est grand, plus il est beau ». De la même façon pour vos sentiments. Il n'y a rien de pire pour un jeune que d'être amoureux et de ne pas avoir les mots pour le dire. Et c'est d'autant plus douloureux de connaître quelqu'un qui en est capable. Alors que la pureté des sentiments de celui qui ne sait pas dire est peut-être plus profonde que celle de celui qui sait. Et c'est d'une violence irréductible. Et c'est pour ça que je prône la possession des mots, l'enrichissement de la langue pour être capable de restituer ce que l'on est, ce que l'on pense, ce que l'on ressent. C'est un très long travail. Et c'est aussi pour ça que j'aime la Révolution française ; c'était parce que l'on pouvait se tailler un destin avec les mots. Ce sont des orateurs.

 

Et je savais que mes parents n'allaient pas me léguer un château, mais des mots. Et ce qui est important c'est que moi, petit, « pavois » je ne savais pas ce que cela voulait dire mais je pressentais qu'il y avait quelque chose à savoir. C'est facile à comprendre avec une phrase que vous connaissez tous : « et la bobinette cherra ». On a mis combien de temps à savoir que c'était le verbe choir au futur ? On s'en fichait ! On écoutait, c'était beau, ça nous disait quelque chose à l'oreille et on pressentait qu'il y avait quelque chose à apprendre. Et comment on grandit ? C'est quand on pressent qu'il y a quelque chose à apprendre. On veut le rejoindre. Et c'est pour ça que j'ai toujours aimé la poétique des mots. Même quand j'écris des Lulu, il y a toujours ces mots que l'on ne comprend pas mais que l'enfant pressent. Il a le temps d'apprendre. Et puis il y a aussi ces mots que le professeur disait comme si on allait les comprendre. Alors on se trouvait un peu bêtes. Par exemple, quand on parle de Louis XIII et de ses mignons. Qui comprend ce que c'est à dix ans ? C'est très important d'utiliser ces mots et de s'extraire de la tyrannie du sens, de vouloir absolument tout comprendre. On a fait un progrès énorme quand on accepte de ne pas tout comprendre. La poétique est beaucoup plus importante. Il y a donc, bien sûr, une ode aux mots dans ce livre.



Alors, dans l'Histoire, il y a les mots mais il y a aussi les dates ! Par exemple : Charlemagne qui se fait couronner en 800 vous trouvez que c'est un bon axe de communication et vous écrivez 800 c'est le 1515 de Charlemagne.

Oui, parce qu'on s'en souvient ! Et je trouve que quand on veut devenir un héros ou un homme politique, faut penser aux dates ! Faut penser au gars qui va l'apprendre plus tard !



Quel est votre personnage préféré de l'Histoire ?

Mon personnage a toujours été, et je lui ai même consacré un roman, Marie-Antoinette. Pour des raisons qui sont très liées à mes dix ans, moi, j'étais amoureux de Marie-Antoinette ! J'avais découvert dans un magazine qu'elle avait un tour de poitrine de 106 centimètres ! J'ai sorti le mètre de couturière de ma mère, je l'ai déplié par terre, j'ai dit : « c'est strictement impossible ! ». Ça aussi c'est stupide mais cela m'avait sidéré quand j'étais gamin ! Et j'avais décidé d'être le fils caché de Marie-Antoinette ! À dix ans, ça ne pose aucun problème, la concordance des temps !

 

Et comme j'étais son fils caché il fallait que je trouve un père plausible. Donc un père en couleur ! Donc j'ai cherché et ce qui est aussi dans ce livre, il y a un axe important, c'est l'absence de la couleur dans l'histoire de France. C'est-à-dire l'absence de héros positif en couleur, dans lequel des gamins avec la tête que j'ai, auraient pu se projeter. Mais pas seulement dans l'histoire, même dans le roman. On aurait pu faire quelque chose sur Toussaint Louverture ou sur le Général Dumas. Mais il y avait un gars à qui je reprochais beaucoup, c'était Alexandre Dumas juDaniel-Picouly-La-nuit-de-Lampedusa.gifstement. Mais Alexandre Dumas l'auteur, le fils du général Dumas. Parce que ce type qui est quarteron, comme moi. Le mot quarteron d'ailleurs, c'est aussi un mot qui m'a mis en mouvement. Moi, je suis quarteron martiniquais. Quand j'ai vu que Dumas était quarteron, lui de Saint-Domingue, j'ai dit : comme moi. Et moi, plus tard, je serai écrivain comme lui. C'est aussi bête que ça ! Et puis pour un quarteron c'est l'auteur qui a eu le plus  de nègres de l'histoire de la littérature ! Et donc il y a ce quarteron qui écrit Les Trois Mousquetaires et il n’en fait pas un noir ! Je me suis dit : « mais pense un peu à tes petits camarades ! » S'il avait été noir, moi aussi à la récréation j'aurais pu so rtir mon épée pour me battre ! Mais je n'avais pas le droit à l'épée, moi, quand j'étais à la récré ! Moi, je pouvais être brésilien au football ! C'est tout ! C'est pour ça que moi j'ai des personnages noirs dans mes romans avec l'idée qu'il y a peut-être un petit gamin qui se projettera là-dedans.

Ce sont des histoires pour tout le monde mais il faut aussi laisser aux histoires leur force projective. Et donc l'Histoire de France manque de couleurs et pourtant il y en a des personnages ! Que ce soit Zamor de la Du Barry ou autre. C'est important pour moi et ce genre de chose peut conditionner mon écriture. Si j'ai écrit L'Enfant léopard, La Treizième Mort du Chevalier ou La Nuit de Lampedusa, c'est pour ça.



Une dernière question : le livre s'arrête à la libération de Paris. Pensez-vous que l'on pourra écrire un jour l'histoire de De Gaulle ou de Mitterrand de la même façon ?

Bien sûr ! Mais De Gaulle, il y a plein d'histoires ! Vive le Québec libre ! Moi je vous le fais !


D'ailleurs racontez-nous comment votre père a sauvé De Gaulle…

Mon père travaillait beaucoup. Faut dire qu'il y avait du monde à nourrir ! Et allez faire comprendre à un enfant de dix ans pourquoi son père s'en va. Eh bien, ma mère me racontait que lorsqu'il partait c'était pour aller sauver le général De Gaulle. C'était une histoire qu'elle nous racontait pour arriver à nous faire admettre que notre père devait partir. Et j'en parle beaucoup dans mes livres. Mais un enfant a besoin de se construire des raisons pour aimer le monde dans lequel il vit. Et les histoires m'ont permis d'expliquer toute chose inexplicable dans une vie d'enfant.



Pour terminer plus gravement, je voudrais que l'on parle de l'enseignement de l'Histoire aujourd'hui. Est-ce qu'il n'y a pas des pans entiers de notre Histoire qui disparaissent des livres ? Et comment vous, vous imagineriez l'enseignement de l'Histoire aujourd'hui ?

Le problème c'est que je n'ai pas encore été nommé ministre ! Ça va peut-être venir ! Comme je l'ai dit, l'Histoire est une matière subversive. Et ce qu'il se passe en ce moment dans l'éducation nationale c'est que l'Histoire est devenue l'enjeu de lobbies, de groupes de pression. Quand on parle d'une certaine manière d'une certaine époque, on a de fortes chances de voir tomber sur son dos des associations de défense, à juste titre parfois, et à moins juste titre d'autres fois, qui viennent défendre leur point de vue sur cette étape de l'Histoire. Parce que l'Histoire, et c'est ça qui fait qu'elle a cette beauté et en même temps ce côté vénéneux, est un roman, il appartient à celui qui l'écrit. Et il l'écrit à sa propre gloire. C'est tout à fait logique que l'auteur occulte des périodes où ses idées, sa pensée ou son courant philosophique n'a pas été à la hauteur, pour mettre plus en exergue des moments plus glorieux. Et on sait bien qu'il y a des périodes difficiles : la colonisation, l'Indochine.... Il y a tout un tas de sujets qui devraient être mis à la portée de tous mais qui sont des enjeux politique qui font que ça ne le sera pas. Alors qu'est-ce qu'on fait : une espèce d'histoire où l'on brasse où l'on s'élève pour voir d'en haut ce qui se passe plutôt que d'être au plus près et se confronter à la réalité du terrain. Et on a une Histoire de ce type-là. Mais comment peut-on faire rêver un enfant avec des images comme celle-là. Je ne suis ni révolté, ni pour, mais comme chaque fois que l'éducation nationale est en carence il se développe un enseignement. C'est incroyable le nombre de livres d'Histoire que l'on vend. Les secrets d'Histoire, ce qu'on nous a caché... Il y a donc un besoin mais qui est satisfait ailleurs. Moi je préfèrerais que l'on passionne les mômes de dix ans avec des choses simples. On est devenu un monde tellement intelligent que l'on a peur des choses simples. On a peur de la chronologie, des héros, des grandes dates... et à la place on donne une sorte de sophistication qui est hors de propos, hors d'âge, et surtout hors de passion. Comment se passionner pour ça ? Donc ce livre est bien sûr un acte militant, mais gentiment militant. Les gens lisent ce livre et prennent du plaisir. Ils regardent les images et ils prennent du plaisir. Cela doit vouloir dire quelque chose. Et ce n'est ni un livre réactionnaire ni un brûlot révolutionnaire, c'est un livre d'Histoire sur lequel on peut rêver et en même temps apprendre. Et c'est tout ce qui m'intéresse.



Merci, Daniel Picouly. Donc n'hésitez pas à acheter ce livre pour vous ou pour vos enfants. Lisez aussi le dernier roman de Picouly, La Nuit de Lampedusa et puis vous pouvez regarder l'émission Le Monde Vu par sur France Ô le dimanche à 18h45.


Marjorie Prunet, AS Éd.-Lib.

 

 

 


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Published by Marlorie - dans EVENEMENTS
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