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18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 07:00

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Dennis KELLY
Débris
Pièce de théâtre
Titre original : Debris
Date de parution : 2001
Traducteurs
Philippe Le Moine, Pauline Sales
Éditions théâtrales
Collection Traits d’Union, 2008
Publiée dans le cadre
de la Saison culturelle européenne

Type : Nombre d’acteurs : 4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La pièce a été représentée au TnBA

du 8 au 24 mars 2012

 

 

 

  L’auteur

Dennis Kelly est né en 1970 à Londres. Il est écrivain à la fois pour le théâtre et la télévision. En télévision, il est surtout connu pour avoir co-écrit la sitcom Pulling pour la BBC 3.

Il intègre à l’âge de 20 ans une compagnie théâtrale qui vient de se monter et commence à écrire. À la fin des années 90, il entame des études universitaires de théâtre au Goldsmiths College de Londres. Il dira qu’il n’y a pas beaucoup appris en matière d’écriture théâtrale, mais qu’il y a fait très tôt un choix au niveau de la forme, puisqu’il écrit alors en rupture avec le théâtre réaliste social anglais (comme celui d’Antony Neilson, Sarah Kane ou Caryl Churchill.). Il cherche à développer le caractère provocateur du théâtre et l’expérimentation de styles dramatiques diversifiés. Ses textes abordent des questions contemporaines souvent délicates.

En 2003, il écrit Débris (créé par Tessa Walker au Théâtre 503 de Londres) ou encore Osama the Hero en 2004, After the end en 2005, Love and Money en 2006, Taking Care of Baby en 2007 et plus récemment DeoxyriboNucleic Acid/D.N.A. en 2007. Ses pièces ont été mises en scène en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en Slovaquie, aux Pays-Bas, en République Tchèque, en Italie, en Australie, au Japon et aux USA.



Les traducteurs

Philippe le Moine a été producteur, dramaturge, metteur en scène mais aussi programmateur et traducteur et Pauline Sales est comédienne et auteur.

 

La collection : « Traits d’Union »

27 pays, 27 pièces de théâtre inédites en français

Le projet « Traits d’Union, 27 nouvelles pièces d’Europe » voit le jour, à partir d’une idée : sélectionner 27 textes dramatiques inédits, chacun issu d’un pays membre de l’Union européenne, pour les traduire en langue française et les publier sous la forme d’une collection aux éditions Théâtrales. L’ambition des éditeurs est de faire connaître ce qui s’écrit aujourd’hui pour le théâtre en Europe et que ces nouvelles dramaturgies européennes soient davantage présentes sur les scènes de France et d’ailleurs.




Origine du titre : Débris

Le titre c’est aussi l’esprit du texte, il n’est donc pas étonnant que l’éditeur ait choisi de l’expliquer à l’aide d’un extrait reproduit sur la quatrième de couverture.

J’avais cru un moment qu’on venait au monde par le miracle de la conception, la gestation et l’accouchement. Je savais désormais que ce n’était pas le cas. Comme les champignons, les enfants poussent sur les déchets. Ils se construisent peu à peu à partir de feuilles pourries, de canettes de Coca, de seringues usagées et d’emballages de Monster Munch.

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Débris

Présentation de la pièce sur les sites des théâtres dans lesquels est programmée la pièce : Dans Débris, Dennis Kelly donne la parole à deux adolescents, un frère et une sœur qui vont, au cours du spectacle, retracer divers scénarios sur la mort de leurs parents et sur des événements de leur enfance.

Ces versions, imaginées ou réelles, sont tour à tour absurdes, tragiques, loufoques, volontairement provocantes : autocrucifixion du père, enlèvement par un « oncle » aux intentions plus que douteuses, découverte d’un bébé dans une poubelle à qui l’on va donner le doux nom de « Débris »…

Cette pièce de théâtre rassemble neuf scènes : Crusuicifixion, Le dernier poulet, Divorce, Onclenri, Débris, Nécrovivipare, Télé, Monsieur Smart and Smile, Au commencement.

Les trois premières scènes sont des monologues avec très peu de didascalies, ce qui peut les rapprocher de la nouvelle. Ce sont Michael et Michelle qui parlent au début de la pièce. Ils racontent tous deux la mort d’un de leurs parents : Michael, celle de son père et Michelle, celle de sa mère. Les morts des deux parents sont totalement absurdes mais restent néanmoins tragiques entre le père qui s’auto-crucifie et la mère qui s’étouffe avec un os de poulet mais refuse que son mari la sauve car cela pourrait tuer son bébé. On comprend tout de suite que les personnages que nous présente Dennis Kelly ont une histoire peu commune et plutôt noire. De plus, dans la troisième scène, Michael observe une famille « normale » qui contraste fortement avec les névroses et la folie des parents que l’on nous a présentés dans les premières scènes.

Le lecteur ne comprend le lien entre les scènes et surtout entre les personnages que lors de la quatrième scène qui n’est plus un monologue mais un dialogue entre Michael et Michelle, qui sont en fait frère et sœur. Dans cette quatrième scène, Michael tente de tuer sa sœur pour plaire à l’ « Onclenri » qui les a kidnappés. Le lecteur entre alors dans l’histoire complètement loufoque mais toujours tragique de ces deux adolescents. En effet, dans les scènes suivantes, leurs histoires vont être toutes plus violentes et cruelles les unes que les autres et empreintes d’un réalisme fort. L’action ne se passe jamais sur scène ; c’est par la parole, à travers les monologues puis les dialogues que les images s’imposent aux lecteurs. Michelle et Michael vont reconstituer au fur et à mesure les différentes histoires de leur vie à travers des répliques courtes qui s’enchaînent rapidement. Le lecteur a l’impression d’assister à une joute verbale entre les personnages pour savoir lequel des deux va attirer sur lui l’attention du public.

Dans les scènes suivantes, les deux enfants seront notamment enlevés par l’« Onclenri » qui veut les vendre à Monsieur Smart and Smile, Michael va trouver un enfant qu’il nommera Débris, Michelle racontera la mort de sa mère, leur père viendra les sauver des mains de l’« Onclenri », il trouvera Débris que les services sociaux emmèneront par la suite…

Les descriptions des deux adolescents sont tellement précises et incarnées qu’on ne sait plus ce qui relève de la réalité, de l’imagination, voire de la mythomanie. Ce n’est qu’à la fin du spectacle, après avoir assemblé le puzzle de leur histoire personnelle, que le spectateur pourra démêler le vrai du faux.



L’auteur brouille les pistes en fixant l’action dans un cadre spatial très réaliste mais avec un cadre temporel brouillé par une chronologie totalement bouleversée. En effet, les scènes se déroulent à notre époque dans un décor résolument urbain entre la rue, ses ordures, des appartements plus ou moins miteux et une maison misérable où les enfants se retrouveront confrontés à l’« Onclenri » et « Monsieur Smart & Smile », dont les intentions sont plus que douteuses. Le cadre est donc à l’image du titre et de la pièce : misérable, cruel et témoin d’actions tout aussi noires. En parallèle, l’histoire a une chronologie inversée : la dernière scène se nomme « Au commencement » et la première « Crusuicifixion ». La métaphore religieuse est ici évidente : le lecteur est invité à faire un chemin de croix inversé. Entre cette première et dernière scène, l’action se déroule sans marque de temporalité évidente et sans  transition logique. Enfin, ce n’est qu’à la dernière scène que les pièces du puzzle s’assemblent et que le lecteur peut comprendre le pourquoi de la première scène. La pièce est donc cyclique : tout ce qui s’est passé après la première scène explique cette dernière, notamment pourquoi le père s’auto-crucifie et pourquoi son fils ne le sauvera pas.



Les relations entre les personnages

Les relations entre les personnages sont centrales dans cette pièce. Elles sont toujours violentes. Même l’amour que Michael éprouve pour Débris, le bébé qu’il a trouvé dans une poubelle, est poussé à l’extrême. En effet, Michael va par exemple allaiter le bébé avec son propre sang. L’amour conjugal est, lui aussi, indissociable d’une violence physique et morale. Le père ne s’intéresse ni à ses enfants ni à sa femme et cela se traduit verbalement.

Les personnages ont le sens du spectacle, cela va du père qui met en scène sa propre crucifixion aux enfants qui racontent leurs aventures. Les personnages allient ce grand sens du spectacle à un narcissisme poussé, ce qui complexifie encore les relations entre les personnages et rend encore plus floue la frontière entre la vérité et les histoires des enfants.



Une pièce rythmée

La lecture est très rythmée, tout comme pourra l'être la mise en scène. En effet, la pièce commence par trois scènes qui sont en fait trois monologues de trois pages, puis on passe à des dialogues rapides. Cette alternance de monologue et de dialogue permet de ralentir ou d’accélérer l’action. Des mises en page spécifiques rythment aussi la pièce. En effet, des phrases morcelées par des retours à la ligne fréquents saccadent la lecture.

 

« Et soudain.
Son appendice éclate.
Et elle meurt.
C’était ça le moment attendu.
C’était ça.
Et Dieu retombe dans son fauteuil.
Il s’en roule une petite. »

 

Contrairement au théâtre classique, le dialogue ne fait pas avancer l’action dans le sens où il ne permet pas de dénouement. Les personnages nous racontent seulement une histoire en prenant les différentes voix et les différents rôles des autres protagonistes qui ne sont pas sur scène. Ainsi leurs parents mais aussi l’Onclenri, ou encore Monsieur Smart & Smile, parlent à travers Michael et Michelle. Cela explique aussi un vocabulaire très familier voire vulgaire.



Un jeu sur le suspens

L’auteur arrive à capter l’attention du lecteur en jouant sur une apparente absence de lien entre les personnages et les actions. En effet, le lecteur ne sait pas qui sont ces personnages, s’ils ont un lien et si les scènes auront une suite ou si ce sont de simples sketches.

L’une des scènes, par exemple, finit par l’image de Michael dans une poubelle (poursuivi parce qu’il s’est introduit dans une maison pour connaître la chaleur d’un foyer « normal ») et qui entend un bruissement. Le lecteur a alors envie de savoir ce qu’il va se passer et a surtout peur que l’auteur ne revienne pas sur cette histoire et ne nous dévoile pas la suite.



L’humour noir

Peut-on parler d’ironie tragique dans cette pièce ?

Selon un dictionnaire en ligne (L’internaute), au théâtre, l’ironie tragique représente l'ignorance où se trouve le personnage de sa propre situation alors que le public connaît cette situation ou encore une coïncidence malheureuse qui donne le sentiment que le destin se moque de quelqu'un.

Ces deux définitions s’appliquent complètement à Débris. En effet, quand les enfants se font enlever par l’Onclenri, ils ne comprennent pas qu’ils vont sûrement être revendus et devoir se prostituer. Ils sont reconnaissants à cet homme qui les a enlevés, espèrent aller dans une grande maison et connaître le goût du champagne. Mais le public, lui, sait très bien qu’ils ne sont pas dans une position des plus favorables.

De plus, l’histoire de la mère de Michelle, qui meurt étouffée par un os de poulet parce qu’elle refuse que son mari la sauve pour ne pas mettre en danger son bébé, relève bien d’une coïncidence malheureuse qui donne le sentiment que le destin se moque de quelqu'un.



Cependant, le fait que les personnages n’aient pas conscience de leur situation n’est pas dû au destin mais à la parfaite naïveté des deux enfants. Naïveté tellement poussée à l’extrême par l’auteur qu’elle en devient presque absurde : certes ces enfants ont grandi dans un milieu hostile avec des mères névrosées et un père violent et alcoolique, et il est vrai qu’ils ne semblent voir la vie qu’à travers l’écran de télévision, mais cette naïveté n’est pas crédible. L’auteur joue en fait sur le registre comique en poussant le côté pathétique de ces personnages à l’extrême.

Sur le site Wikipédia, l’humour noir est défini comme une forme d’humour qui souligne avec cruauté, amertume et parfois désespoir l’absurdité du monde, face à laquelle il constitue quelque fois une forme de défense. C’est exactement ce que l’on ressent quand on voit évoluer ces deux enfants dans un monde de folie mais qui nous rappelle parfois brusquement les travers de la réalité.

L’humour noir consiste notamment à évoquer avec détachement, voire avec amusement, les choses les plus horribles ou les plus contraires à la morale en usage. Il me semble que l’on peut effectivement parler d’humour noir dans cette pièce. Dennis Kelly bouleverse le lecteur en décrivant des situations drôles par leur absurde pathos mais non moins gênantes puisqu’elles mettent en scène une cruauté, une amertume et une vision noire du monde. Il établit un contraste entre le caractère bouleversant ou tragique de ce dont on parle et la façon dont on en parle. Ce contraste interpelle le lecteur ou l’auditeur et a vocation à susciter une interrogation. C’est en quoi l’humour noir, qui fait rire ou sourire des choses les plus sérieuses, est potentiellement une arme de subversion.

 

 « Michael. – C’était un inconnu
Michelle. – Avec un gorille
Michael. – Qui d’une claque venait de faire voler Onclenri à travers la pièce
Michelle. – Mais il avait une grande maison
Michael. – Et il faisait de grandes phrases
Michelle. – Et il sentait si bon »

 
« Michelle. – On voit là.
Le même papa qu’on a toujours connu.
Bourré et sale.
Con et méchant.
Gros et stupide.
Mais cette fois avec la larme à l’œil. »

 

 

Les procédés propres à l’humour sont utilisés, comme les antithèses (Onclenri est violent mais il avait une grande maison) ou encore l’énumération. Cependant, ces procédés sont toujours au service de situations pathétiques, empreintes de fatalisme : le père ne changera pas par exemple (le même papa qu’on a toujours connu) malgré son acte d’ « héroïsme » quand il vient arracher ses enfants des bras de Monsieur Smart & Smile. Paradoxalement, sous la plume de Dennis Kelly naît une sorte de lucidité naïve : les enfants sont lucides car ils considèrent le monde sans filtre, ils appréhendent sa cruauté sans euphémisme mais, à côté de cela, ils ne comprennent pas le danger de certaines situations ni ce qu’il se passe réellement.

Enfin, au sommet de l’humour noir était Dieu. Dennis Kelly fait contraster religion et vision pessimiste du monde. Ainsi toutes les connotations associées à la religion, charité, pudeur ou bienséance sont violentées par l’auteur à l’aide d’un vocabulaire cru et d’une peinture sombre des choses.

 

« Michelle. – Au commencement
Il y a Dieu,
Et il s’emmerde.
Putain ce qu’il s’emmerde.
Il erre pendant des éternités et des éternités,
Il se gratte les couilles,
Il n’a rien à foutre.
Alors,
Il y a dix milliards d’années, il fait un gros bang
Et il attend. »

 

 

Position du lecteur / spectateur, mise en scène et humour noire

Une distance liée à l’humour noir

Cet humour est source de gêne. D’ailleurs, cette gêne est peut-être la source même du rire. Le lecteur ne sait pas quelle réaction avoir, il rit mais avec une certaine honte quand il s’aperçoit que l’humour ne masque pas totalement la part de vérité pathétique de la scène. Il hésite entre la réaction naturelle du rire, le divertissement et la réflexion qui se cache derrière. Il y a donc une certaine distance entre les personnages et le lecteur ou le spectateur.


Une mise en scène qui peut être déterminante

De mon point de vue, la mise en scène peut être déterminante dans la réception de la pièce par le public. En effet, le réalisateur pourra davantage insister sur la naïveté des personnages et mettre alors l’accent sur l’humour ou alors, au contraire, mettre au premier plan le pathétique, la cruauté des personnages et la misère des situations, en occultant quelque peu l’humour. La pièce pourrait facilement virer à la farce ou à une peinture d’une société cruelle et morbide.



Conclusion

C’est une pièce à la lecture facile avec un vocabulaire cru et une vision du monde très noire et dure. Lecture facile car à suspens et avec un rythme plaisant, proche de la poésie ou plutôt d’une poésie plus moderne : on pourrait comparer Débris à une chanson slamée ou rapée.

L’humour est parfaitement dosé, à la limite du burlesque, sans jamais franchir la frontière de la farce ou de l’obscénité. Le ton mordant fait de cette pièce une belle satire de notre monde contemporain.


E. Pesou, 2e année Édlib


Pour aller plus loin

Le dernier poulet
Monologues d'automne / Novembre 2010
Distribution : Céline Nieto / Réal Siellez
Mise en scène : Catherine Decrolier
Scénographie : Hanane Ferrat
 http://vimeo.com/19348737



Extrait de Débris de Dennis Kelly lecture 11 mai par Arno Chéron (en musique)
 http://vimeo.com/11684782

 

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Published by Emilie - dans théâtre
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