Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 07:00

Dmitri-Bortnikov-Le-syndrome-de-Fritz-01_phebus.jpg








Dmitri BORTNIKOV
Le Syndrome de Fritz
Traduit du russe par Julie Bouvard
Lausanne ; Paris : Noir sur blanc, 2010
Paris : Phébus, 2012
Collection Libretto




 

 

 

 

 

 

 

 

L’ouverture de La Force du destin de Giuseppe Verdi me vient à l’esprit alors que je tente de résumer le présent livre, Le Syndrome de Fritz de Dmitri Bortnikov. Entre les quatre murs oppressants et suant l’humidité des vieilles pierres du squat parisien rue des Thermopyles, Fritz, émigré russe, ôte ses vêtements, se bande les yeux avec le foulard de sa mère, prend son marqueur rouge et commence à écrire ses souvenirs d’enfance sur son drap tendu.

Telle l’ouverture de cet opéra, l’auteur nous accompagne dans ses souvenirs russes variant son écriture à mesure que sa métamorphose en homme s’accomplit, du poétique à l’argotique, de l’innocence à la déchéance. 

De montées en descentes chromatiques se nichent comme des airs de valse des moments de légèreté dans la vie de Fritz, gamin obèse et assujetti aux moqueries des enfants comme de ses ascendants.

 

« Ce jour-là, j’ai rencontré la beauté. Beauté pure et mortifère de la destruction. Indolente, indomptable.

Caresse du vent sur ma joue, comme une bouffée de tristesse.

 

Intuition vive d’un ouragan futur. »

 

Unique personne sensible de son entourage, son aveugle arrière-grand-mère l’éduque et l’aime avec tendresse. En dehors de cette complicité il entend les plaintes de ses parents désabusés et le ressassement paranoïaque de son grand-père, vétéran de la guerre et victime de l’alcool.

Des tableaux s’offrent à nous, de la maternité glauque où travaille sa mère à l’abattoir qui n’en est pas si éloigné… jusqu’à la décharge dans laquelle Fritz aime passer le temps avec sa camarade Nadia « patte de poule » et Dindon le fossoyeur.

De la mort de son arrière-grand-mère à sa passion pour Igor le déserteur en passant par le refuge que lui offrent les livres, Fritz entame sa métamorphose en homme et c’est sans transition que nous le retrouvons au pôle nord.

Difficile au premier abord de savoir s’il s’agit d’un camp de travail forcé ou du service militaire tant les conditions sont rudes. Nous sommes comme plongés dans Une Journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljénitsyne, les baraquements remplis de jeunes hommes d’horizons divers, une mosaïque de cultures pétrifiée dans le froid sibérien.

 

«  Étendu dans l’obscurité, j’écoutais les prières et les délires des autres. Dieu, lui, s’en foutait, trop occupé à ses aurores boréales. La détresse d’autrui fait parfois du bien : tu te sens moins seul. »

 

Envoyé à l’hôpital du campement il se retrouve au chaud et bien nourri entre le « Tankiste » dont la folie s’empare et Robert, jeune homme des plus maniérés, véritable surprise dans ce lieu fruste, mais dans lequel il prend soin de sa chevelure bouclée sans se faire de soucis. Par un concours de circonstances nous suivons Fritz et son camarade d’infortune le Tankiste dans une aberrante virée en tracteur conduit par un vieux Iakoute pour retrouver sa fille, virée qui finira dans une yourte surchauffée remplie de grand-mères en manque d’amour…

Après maintes péripéties, de passions en cauchemars, une fois le service fini, pour boucler la boucle il revient dans son village où rien n’a changé, les membres de sa famille devenus des caricatures d’eux-mêmes.

L’écriture de Dmitri Bortnikov est frappante par sa diversité, variant suivant les situations pour les épouser ou les distancier, renforçant l’absurdité ou la brutalité de la réalité. De la grossièreté à la poésie nous pouvons retrouver la sensibilité de Charles Bukowski, des pauses de contemplation entre deux paragraphes crus durant lesquelles les vers vont de soi. Des successions de mots pour décrire des sensations, des pensées, ressemblent aux flots de Pierre Guyotat :

 

« Rails étincelants, cheminées fumantes des fabriques, blessures sombres zébrant le mur de l’abattoir, frênes jeunes et sveltes, érables poussiéreux, terrains vagues, tessons de bouteille… »

 

Avec la franchise de sa prose nous retrouvons un goût de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline :

 

« − Jeune homme, jeune homme… soupirait le toubib.

Putain j’avais envie de chialer. Une page de Tchekhov à lui tout seul, ce mec. Il fleurait la mélancolie, la serpillière et l’eau de Cologne bon marché. Je l’ai quitté le cœur gonflé d’apitoiement sur moi-même. »

 

Comme si parfois la lumière parisienne était trop forte et traversait le bandeau sur les yeux de Fritz, le récit russe est interrompu de manière impromptue par des épisodes parisiens dont on a du mal à comprendre le sens.

Sensibilité confrontée à la dure réalité, cette histoire flirte avec l’autofiction et dégage une énergie puisée dans le malheur et la violence d’une Russie rurale, dans la volonté de Fritz de vivre, d’avancer quoiqu’il arrive et ne rien lâcher.

Dmitri-Bortnikov-Le-syndrome-de-Fritz-02_noir_et_blanc.jpg

Dmitri Bortnikov est né à Samara en 1968 dans la steppe entre Moscou et le mont Oural avant d’échouer à Paris en 2000. Il fut élevé par son arrière-grand-mère, aveugle de naissance, qui lui a tout appris, de la marche à la nage en passant par la responsabilité.

Pour rester dans une tradition familiale il désirait être médecin mais il fit finalement son service militaire par enthousiasme et dans l'espoir de maigrir. Il passa deux ans dans l'infanterie. Il fut également aide-soignant dans une maternité et professeur de danse.

Cuisinier en France pour une comtesse russe, c'est elle qui l'amène à apprendre à parler français, et c'est au cours d'un repas qu'un certain Mikhaïl Gorbatchev le pousse à l'écriture au vu de la répartie dont il fait preuve pour défendre ce dernier vis-à-vis de son épouse.

Il reçut en 2002 le Booker Prize pour le Syndrome de Fritz, et la même année le prix du best seller national (en Russie).

Il se met à écrire en français avec Repas de morts paru aux éditions Allia en 2001 et traduit les lettres d’Ivan le Terrible aux éditions Allia également en 2012.

Voilà donc un auteur encore méconnu du lectorat français mais qu’il convient de suivre pour l’originalité qui se dégage de son écriture, à la croisée de diverses influences, et d’une appropriation très libre et instinctive de la langue française.

Vous pouvez écouter une émission de RFI consacré à Dmitri Bortnikov sur son parcours et son roman Repas de morts ici :  http://www.rfi.fr/emission/20120110-1-dimitri-bortnikov


Bruno, AS Bib. 2012-2013

 

 

Partager cet article

commentaires

Recherche

Archives