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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 07:00

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ŌÉ Kenzaburō
大江 健三郎
Arrachez les bourgeons,
tirez sur les enfants
芽むしり仔撃ち
Memushiri kouchi, 1958
Traduction de Ryōji Nakamura
et René de Ceccatty
Gallimard, Haute enfance, 1996
Collection L’Imaginaire, rééd. 2012



 

 

 

 

 

 

 

 

Kenzaburō Ōé
Romancier, poète, nouvelliste

Kenzaburō Ōé est né en 1935 sur l’île de Shikoku, au Japon. Il étudie la littérature française à l’université de Tokyo. Il sera fortement inspiré par Camus, Rabelais et Sartre. Il fera d’ailleurs son mémoire de fin d’études sur ce dernier. Il le rencontrera à Paris en 1961. Il dit aussi avoir reçu une légère influence de Céline. Il était invité au Salon du livre à Paris en mars 2012.

Sa carrière débute en 1957, alors qu’il a 22 ans, avec la nouvelle Le Faste des morts.
 

 

Dans la construction de son œuvre littéraire, il sera toujours marqué par les événements qui traverseront sa vie.

Il est récompensé en 1994 par le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre. Auparavant, il a reçu le prix Akutagawa, qui est l’équivalent du prix Goncourt, pour Gibier d’élevage en 1958. En 1989, il a reçu le prix Europolia.



Sources d’nspiration

Il faut savoir que la Seconde Guerre mondiale a éclaté lorsqu’il avait six ans, et qu’elle s’est achevée lorsqu’il en avait dix. Il aurait vu avec sa mère le flash d’Hiroshima, ville distante de 150 km. Avec Gibier d’élevage, il se fait le représentant de cette génération d’après-guerre, la « génération perdue », en mal de vivre, bouleversée par la défaite mais surtout par les monstruosités qu’ont été Hiroshima et Nagasaki.

En 1961, il publie Seventeen. Il a été marqué par l’assassinat du leader du parti socialiste par un jeune militant d’extrême droite. C’est un texte fondamental dans l’œuvre d’Ōé. Il y décrit le Japon des années 1960 marqué par la montée de l’ultranationalisme du parti impérial. Cela lui vaudra d’ailleurs des menaces de mort.


Autre bouleversement qui aura un impact dans sa vie personnelle et littéraire : la naissance de son fils handicapé, Hikari. Cet événement sera très marquant et on retrouvera le handicap dans plusieurs de ses ouvrages comme Une affaire personnelle, Une existence tranquille, ou encore Agwîî le monstre des nuages. Aujourd’hui, son fils est un compositeur reconnu, et c’est d’ailleurs parce qu’il « a désormais sa propre voix » que Kenzaburō Ōé avait décidé d’arrêter l’écriture en 1994. Cependant, il reprendra la plume après le désastre de Fukushima en 2011.



Écriture

Kenzaburō Ōé est un auteur très incisif, au style parfois cru, empreint de naturalisme. En effet, il n’hésite pas à reconstituer le corps dans son entière matérialité : il n’y a pas d’ellipses narratives quand le personnage se nourrit, urine, vomit.

Il amène toujours une réflexion littéraire, et parfois politique. Par exemple, dans Arrachez-les bourgeons, tirez sur les enfants, on trouve une réflexion sur la violence, la mort. Dans Seventeen, il y a une réflexion sur la situation politique et une dénonciation de la montée de l’extrémisme. Parmi les œuvres que j’ai lues de cet auteur, j’ai toujours retrouvé un flux de conscience, du fait d’une narration à la première personne. On est face à la pensée du narrateur, parfois de manière abrupte. Kenzaburō Ōé arrive à transcrire la pensée humaine avec ses doutes, ses hésitations, voire ses basculements.



Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants

Le titre original est Memushiri Kouchi. Il a été publié au Japon en 1958. La première traduction française ne paraîtra pas avant 1996, chez Gallimard. L’édition sur laquelle j’ai travaillé est une traduction de Ryōji Nakamura et René de Ceccatty.


Résumé

L’idée de départ que je me suis faite à la lecture de la quatrième de couverture est différente du contenu de l’œuvre.

Le résumé de la quatrième de couverture reste fidèle à la trame de l’œuvre : pendant la Seconde Guerre mondiale, un groupe d’enfants d’une maison de correction se réfugie dans un village de montagne pour fuir les bombardements. Ils vont faire face à un accueil plus qu’hostile de la part des paysans. Ils seront contraints d’enterrer des animaux victimes d’une épidémie. Quand trois personnes décèdent dans le village, les habitants fuient, c’est la règle, en abandonnant les enfants à leur sort.


Ils vont donc s’approprier le village, esquisser les règles d’une vie en société et faire l’expérience de la fraternité, de la solidarité et même de l’amour. Ils seront aidés par un jeune Coréen, appartenant à un ghetto voisin.

« Mais au retour des villageois, l’affrontement ne pourra pas être évité. »

Le résumé de la quatrième de couverture se termine sur cette phrase.

À sa lecture, je m’attendais à un récit où la formation d’une société et l’affrontement avec les villageois auraient tenu une grande place. J’ai trouvé la réalité du récit différente, ce qui ne m’a pas empêchée de beaucoup apprécier cette œuvre. C’est un récit où l’enchaînement des événements est très rapide. À chaque chapitre, au nombre de dix, un nouvel élément, une nouvelle situation, un nouveau personnage est présent. Je qualifierais donc le rythme de ce récit comme étant rapide.


Dès le premier chapitre, nous sommes plongés dans l’histoire : « Tard dans la nuit, deux d’entre nous ont pris la fuite, ce qui, à l’aube venue, nous a empêchés de partir. »

Le dernier chapitre se termine en suspension. Le narrateur s’échappe alors qu’on l’isolait pour le tuer. On ne sait pas s’il sera rattrapé. Libre au lecteur de répondre à cette question, même si après la lecture, on a une tendance à être pessimiste quant à sa survie.



Axes de réflexion

Les rapports entre adultes et enfants

La première chose à relever est la quasi-absence de prénoms, notamment chez les adultes. Les quelques personnages qui ont un prénom sont le jeune Coréen, Lee, l’ami le plus proche du narrateur, Minami, et le chien qui sera nommé successivement Nounours puis Léo.

On ne connaît ni le nom du narrateur, ni celui de son frère. Les adultes, quant à eux, sont désignés par leurs fonctions, et uniquement ainsi. Cela va donc du général, des villageois à des noms plus précis : l’éducateur, le forgeron, le maire, le soldat. L’éducateur est présent au début du roman lorsqu’il accompagne le groupe au village. Puis, il repartira une fois son devoir accompli. Le forgeron est le premier homme du village que les enfants vont rencontrer, avec les cadets (jeunes soldats, ils sont à la recherche d’un déserteur). La dénomination des adultes crée un effet de distanciation avec ces personnages, et ne contribue pas à les rendre sympathique au lecteur.

Autre point important : le manque de respect des adultes. En effet, les enfants sont censés être des délinquants, puisqu’ils sont internés à l’origine dans un centre de ré-éducation. Or, les « rôles » si l’on peut dire sont inversés. Ce sont les adultes qui se montrent véritablement irrespectueux et violents à l’encontre des enfants, dont la délinquance n’est pas forcément évidente. Ils se comportent globalement de manière correcte. Ils sont même fortement enthousiastes à l’annonce d’un travail qu’on va leur faire exécuter. Ils sont en attente d’un travail gratifiant afin de pouvoir s’accomplir. Le crime du narrateur n’est évoqué que dans un court passage, où il se remémore son passé (il a tout de même poignardé un de ses camarades de lycée). Il y a donc un fossé entre ce que sont supposés être les adultes et ces délinquants, ce qui crée un effet de contraste.

Toutefois, il y a une catégorie de la population qui suscite l’admiration chez les enfants : les soldats. Les cadets sont présents dès le début du roman. Le groupe d’enfants les rencontre lors de leur pérégrination, avant d’arriver au village. Les soldats sont à la recherche d’un déserteur, ce qui explique leur présence. Par la suite, on apprendra que le déserteur en question est caché par les Coréens.


Les soldats provoquent donc l’admiration chez les adolescents. Ils se prennent à rêver de faire partie des leurs, de revêtir à leur tour le prestigieux uniforme. Cela peut donc nous sembler paradoxal à nous autres, Occidentaux. Ce sont avant tout des délinquants, ils devraient donc être en perpétuelle lutte avec l’autorité, quelle qu’elle soit. C’est notre acception du mot délinquant ; ce décalage dans l’image dépeinte de l’adolescent délinquant est donc très intéressant. Il est nourri d’autre part par le fait que les enfants souhaitent avoir un travail gratifiant comme dit précédemment.


Les relations : amitié, amour et sexualité

Le narrateur est accompagné de son frère. Il en explique d’ailleurs la raison au début du roman. Avant d’envoyer les enfants de la prison à la campagne, le personnel du centre avait fait savoir aux familles qu’elles pouvaient récupérer les enfants. Le narrateur a vu son père arriver avec son petit frère, ce qui a provoqué chez lui un grand espoir. Mais en réalité, son père n’était pas venu le chercher : il a même abandonné son deuxième fils. Le personnage du frère est très attachant, par sa candeur et son innocence, son admiration pour ses compagnons et pour son frère, mais aussi sa curiosité et sa spontanéité.

Outre cette relation fraternelle omniprésente et forte, on s’aperçoit qu’il y a une sorte de complicité au sein du groupe des enfants, à commencer par la relation d’amitié entre Minami et le narrateur. La solidarité entre eux se renforce lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils sont prisonniers au village. Toutefois, cette solidarité a des limites. Le groupe va se disloquer lorsque l’épidémie va se déclarer.


Les femmes dans ce roman n’ont pas de réelle substance. Elles ne sont que nourricières : elles sont chargées d’apporter la nourriture aux enfant, et toujours accompagnées des hommes. Ce sont eux qui ouvrent la porte de la bâtisse dans laquelle les enfants sont enfermés. Il va y avoir une exception. Une petite fille a une place importante dans le roman. Elle sera le premier amour du narrateur. Toutefois la notion d’amour est là encore ambiguë. Le narrateur ressent beaucoup d’exaspération à son encontre. C’est une relation particulière basée essentiellement sur le physique. Ils se parlent très peu, par exemple.

La sexualité est aussi très présente dans ce roman. Tout d’abord, la petite fille et le narrateur entretiennent un semblant de rapports sexuels. C’est assez déroutant à la lecture, d’une part parce qu’il s’agit d’une petite fille et d’un adolescent, et d’autre part parce que le rapport qu’ils ont eu pourrait être assimilé à un viol. C’est en tout cas l’impression que j’ai eue à la première lecture.

Ensuite, il y a beaucoup d’allusions à la sexualité infantile, le tout sur fond d’homosexualité. En effet, Minami est reconnu pour avoir eu des amants. On peut supposer  qu’il s’agit de prostitution. Le narrateur est lui-même attiré par les soldats, il aura d’ailleurs une relation sexuelle avec le déserteur. Cet aspect cru de la sexualité est donc assez déroutant, et renforce la thématique de la violence.


Violence & mort

Il faut savoir que la violence est omniprésente dans cet ouvrage. Dès les premières pages, on apprend le sort qui est réservé aux enfants à la moindre tentative de fuite. Ils sont battus à la moindre incartade, et même « plus que ça ! » dira Minami.


Le roman débute sur la fuite de Minami et de l’un de ses camarades, ce qui empêche le reste du groupe de continuer son périple : « Tard dans la nuit, deux d’entre nous ont pris la fuite, ce qui à l’aube venue, nous a empêchés de partir. ». Minami et son complice sont rattrapés par les paysans et roués de coups. L’éducateur leur dira même qu’il est inutile de fuir, la campagne est pire que la prison et les paysans les pires geôliers. Les deux enfants sont donc blessés, l’un d’eux finira même par succomber à ses blessures.

La violence se situe à plusieurs niveaux, elle est tant physique que morale. Ces enfants sont maltraités, mal nourris, battus, déconsidérés. Ils ne sont que de la vermine, utilisés en quasi-esclaves pour des travaux ingrats, voire dangereux, comme enterrer des cadavres d’animaux atteints d’une épidémie. La violence est donc fortement présente dans les rapports entre enfants et adultes.

Elle est aussi présente dans les rapports entre adultes. Des soldats sont à la recherche du déserteur, avec qui les enfants vont se lier d’amitié d’ailleurs, et l’on sait rapidement le sort qui l’attend lorsqu’il sera retrouvé. Les habitants sont eux aussi à la recherche du traître, la fuite paraît donc aussi impossible pour lui que pour les enfants. Il y a un relent de racisme, avec la présence du ghetto coréen. Les Coréens sont aussi peu considérés que les adolescents par les habitants du village. Le maire à son retour dans le village menace Lee, il lui conseillera de garder le silence sur les événements pour éviter les représailles contre le village coréen.


Enfin, la solidarité entre les enfants sera ébranlée lorsque le chien du frère du narrateur sera suspecté d’être vecteur de l’épidémie. Le groupe soudé va donc se désintégrer à la fin du roman. Dans leur face à face avec les villageois à leur retour, le narrateur sera le seul à leur résister. C’est d’ailleurs pour cela qu’il sera conduit à l’extérieur du village et que le forgeron tentera de le tuer.

Dernier point qu’il est important d’aborder : la mort. Tout comme la violence, la mort est omniprésente. C’est un des thèmes centraux, avec la violence. La mort fera sa première entrée avec le travail d’enfouissement de cadavres confié aux enfants. Le forgeron leur expliquera à mots couverts qu’il y a une suspicion d’épidémie. Il faut noter qu’en tant que lecteur, on comprend avant le narrateur la menace de l’épidémie, par l’attitude du forgeron, mais aussi par la découverte de cadavres sur le chemin menant au « cimetière ».

La mort touche une femme du village dans les premières pages. On apprend par la suite que c’était la mère de la petite fille. Après la fuite des villageois, il faut toute la patience de Lee pour convaincre la petite fille de quitter le chevet du cadavre pour qu’il puisse l’enterrer.

Comme évoqué précédemment, un des enfants trouve aussi la mort, suite aux coups qu’il a reçus dans sa fuite. C’est d’ailleurs cette mort qui précipite la fuite des villageois et l’abandon des enfants. Ces différents cas ne seront malheureusement pas les seuls. Les morts joncheront le roman du début à la fin, jusqu’à celle potentielle du narrateur.

En conclusion, ce roman nous plonge au cœur du Japon rural de la Seconde Guerre mondiale, traitant d’un aspect peu connu de la société nippone. C’est un récit assez difficile dans son contenu, mais très prenant et poignant. Je le conseille donc vivement, mais avec cette mise en garde : il ne s’agit pas d’un récit édulcoré d’une « robinsonnade ». Riche en analyse, cette œuvre d’Ōé remet en cause une partie de nos acceptions, ce qui, je pense, est profitable.


Justine C.-M., 1ère année Bibliothèque/Médiathèque

 

 

 

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