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3 mars 2010 3 03 /03 /mars /2010 07:00
Oe-Kenzaburo-Une-affaire-personnelle.gif












ŌÉ Kenzaburo,
Une affaire personnelle

Stock, collection La cosmopolite.














Étendus sur nos lits, nous nous posons souvent des questions que l’on pense existentielles.  Des  interrogations comme « Cette fille/ce garçon m’aime t-il/elle ? », «Vais-je trouver du travail ? » ou bien le terrible et prématuré « Suis-je passé à côté de ma vie ? » creusent des sillons à travers nos esprits ; ces pensées posent des jalons, nous sommes dans une époque en manque de repères, nous nous en créons, nous sommes des drogués de la référence, de l’exemplarité, ces questions nous donnent un but à atteindre. Toutefois, peut-être que tout cela est superflu ; ce sont les épreuves, les malheurs, les catastrophes qui nous révèlent. C’est la vérité ou une séquence très courte de la vérité ; dés lors les questionnements ne sont plus importants, on est dans sa catastrophe, le voile ontologique se déchire, on se découvre un peu comme Bird le personnage principal d’Une affaire personnelle de Kenzaburo Ôé.

Histoire d’une fuite

Bird est un jeune répétiteur d’anglais dans une boîte à bac, il est marié et son épouse attend un garçon, une existence tranquille  en quelque sorte… Néanmoins la catastrophe s’invite dans la vie de Bird ; son enfant naît avec une malformation crânienne, il est anormal et mourant. Dés lors, ce qui était sur le point de déborder coule à flot ; Bird devra répondre au plus juste à ces fameuses questions existentielles sous peine de sombrer. Pendant trois jours il plonge dans un abîme d’alcool, d’adultère et de nostalgie empoisonnée. Il se souvient comme on prend des coups de couteau en pleine poitrine, il rêvait d’Afrique, il a un enfant avec une hernie cérébrale, des beaux-parents qui le méprisent, une femme dépassée par les événements et un travail qu’il déteste. Nous descendons dans l’abîme avec Bird et nous rencontrons d’autres fugitifs ; il y a Himiko, ancienne camarade de fac de Bird, une femme, dont le mari s’est suicidé et qui vit recluse dans son appartement cherchant l’existence à travers le sexe et les virées nocturnes au volant de sa voiture, il y a Delchev, un diplomate soviétique tombé amoureux d’une femme qui ne parle pas la même langue que lui ; enfin Kikuhiko, ami d’enfance de Bird qui a choisi une voie différente de son ami ( Désolé si je suis peu prolixe au sujet de cet homme ; il joue un rôle central dans l’intrigue à vous de le découvrir). A leur manière, ces trois fuyards vont aider Bird à décider s’il doit à son tour fuir ou affronter cette épreuve et devenir un adulte.


Un kaléidoscope de thèmes

oe.jpgUne affaire personnelle est un roman court mais sa puissance romanesque, politique et sociale en fait une œuvre d’une grande profondeur. Le livre d’
Ōé est une confrontation de thèmes, une constellation de sujets formant une masse qui s’écroule sur elle-même, un trou noir. En premier lieu l’auteur évoque le spectre d’Hiroshima. Kenzaburo Ōé est un enfant de la Seconde Guerre mondiale (Il raconte un épisode étonnant de cette période dans la nouvelle Gibier d’élevage), et comme de nombreux jeunes de sa génération il est marqué par le traumatisme d’Hiroshima et de Nagasaki, et un fervent pacifiste. Ainsi il rend compte de ce traumatisme mais par petites touches, presque inconsciemment. La figure du bébé déformé est un clin d‘œil cynique aux conséquences des radiations dues aux bombes atomiques. C’est également Himiko qui s’inquiète de la reprise des essais nucléaires par U.R.S.S (le roman se déroule en 1962), enfin c’est Bird qui évoque le souvenir de la guerre de Corée, où il abandonna Kikuhiko…

Grand amateur de la culture française, Kenzaburo
Ōé rend un hommage appuyé à Jean-Paul Sartre (qui fut le sujet de sa thèse) notamment en appliquant l’existentialisme à travers les personnages du roman. Ainsi Bird devra faire le choix entre décider seul de donner un sens à son existence et se laisser dicter sa conduite par ses beaux-parents, les médecins et Himiko.

Une affaire personnelle c’est aussi le traitement du regard que l’on porte sur l’humanité et sur sa propre humanité. Ce bébé est-il un être humain ou un « végétal, une chose » ? Comme le font remarquer les médecins cyniques qui s’excusent à peine de cet écart déplacé. Au départ, Bird lui-même refusera l’humanité à son fils, en ne lui donnant pas de prénom. Néanmoins en souhaitant sa mort, on peut avancer l’idée que le jeune répétiteur a commencé à penser que son fils était finalement humain… plus humain que lui. En lisant les passages sur la description de l’enfant, on ne peut s’empêcher de faire une analogie avec Si c’est un homme de Primo Levi, on se remémore la scène de la visite médicale où le médecin nazi regarde le jeune chimiste, non pas comme un humain, mais comme un objet ; il y a de ce regard inhumain dans le roman de Kenzaburo Ôé, une critique célinienne (Ôé est un admirateur du docteur Destouches) de la société japonaise qui exclut, qui élimine, qui ne pleure plus, une société sans courage dont la lourdeur des codes fait qu’elle s’effondre sur elle-même, encore et toujours le trou noir.

Le roman a aussi une portée intemporelle et universelle pour son traitement de la jeunesse japonaise. L’auteur évoque une jeunesse désenchantée, soit obsédée par la réussite soit noyée dans la violence, aigrie de ne pouvoir s’accomplir à travers ses rêves. Bird et Himiko sont les représentants de cette jeunesse, ils étaient brillants et plein de rêves, ils n’ont pas eu la la vie qu’ils espéraient (il a un enfant qu’il veut tuer, son mari s’est pendu) mais qu’est-ce que la vie espérait d’eux ? Ce désarroi de la jeunesse est universel ; actuellement dans de nombreux quartiers de France, on est plusieurs à ne rien faire, à fumer des joints, à boire, à baiser, à se laisser aller ; parfois on remonte la pente, parfois on glisse, alors on est grisé par la vitesse de la chute ; ainsi quand un romancier japonais écrit cela, lorsqu’il écrit précisément ce qui se passe à Saint Denis ou à Epernay on touche forcément à l‘universel, on est dans une séquence du réel.

Une affaire personnelle déborde également de références à la littérature mondiale. Nous avons évoqué Sartre et Céline ; Kenzaburo
Ō
é invite à sa table des monuments comme Franz Kafka, Ernest Hemingway et Guillaume Apollinaire.

Faites-vous durs !

« Faites-vous durs ! » disait Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra ; par cette injonction le philosophe allemand nous invite à affronter la vie au lieu de nous poser sans cesse des questions sur elle. Nous ne vivons pas dans un monde théorique, place au réel. Une affaire personnelle est roman nietzschéen par bien des aspects, il nous appelle à voir le réel, à retirer la taie de nos yeux ; faisons un choix, peu importe si c’est bon ou mauvais.  Kenzaburo
Ōé met en scène une tempête dantesque ; son personnage va en enfer, tape à la porte du purgatoire que représente Himiko ; quel sera son paradis, l’Afrique ou son fils ? Le chef de file du dadaïsme Tristan Tzara disait que « pour survivre dans ce monde nous devons avoir l’esprit de catastrophe ».  Une affaire personnelle nous propose une formidable application de cette phrase. Sortez donc de vos lits, lisez Une affaire personnelle et faites vous durs

Hafed, A.S. Ed.-Lib.

ŌÉ Kenzaburo sur LITTEXPRESS


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Sur Gibier d'élevage, articles de Jean-Baptiste.et de Camille







Oedites-nous.jpg

Article de N.O. sur Agwii, le monstre des nuages

Article de Valentine sur Dites-nous comment survivre à notre folie.

et Dites-nous comment survivre à notre folie.

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commentaires

lizier 04/03/2010 02:44


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