Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 19:00
Harlem.gif














Eddy L. HARRIS
Harlem

Liana Levi, 2000
Piccolo, 2007













L’auteur : Eddy L. Harris écrivain afro-américain et sa quête identitaire.
   
Eddy L. Harris est né en 1956 à Indianapolis dans le Missouri. Lui et sa famille vivront ensuite jusqu’à ses 10 ans dans Harlem qu’ils quitteront pour emménager à Saint-Louis. Poussé par son père, il intégrera  un collège blanc catholique avant d’être diplômé de la Stanford University.
   
À 30 ans, Eddy L. Harris décidera de faire un voyage sur le Mississippi,  voyage qui sera le début  d’une véritable introspection, lui permettant tout d’abord de comprendre qu’il désire réellement devenir écrivain. Suite à cette aventure, il écrira Mississippi Solo (non publié en français) en 1988, qui lui vaudra d’être salué par la critique américaine.
   
De ce voyage naîtra la carrière d’auteur d’Eddy Harris mais surtout la volonté de partir à la recherche de ses racines. Il retracera la diaspora africaine en allant tout d’abord parcourir le continent africain durant une année, ce qui lui permettra finalement de conclure qu’il n’est pas africain, que les liens entre Africains et Noirs américains ont été coupés par l’esclavage. « Mon africanisme se montre dans ma couleur de peau et dans mes cheveux mais pas dans ma culture, ma culture est américaine ».  Toujours dans l’idée d’explorer ses racines, Eddy L. Harris décidera de vivre dans le sud des Etats-Unis, pays de l’esclavage et de l’apartheid. Cette volonté le mènera ensuite à se réinstaller deux années dans Harlem, expérience qu’il évoquera dans le livre Still Life In Harlem publié en 1996 aux Etats-Unis et traduit en français aux éditions Liana Levi en 2000 sous le titre Harlem.


L’histoire : Immersion dans Harlem, un quartier entre espoir et fatalité.
  
L’histoire de ce livre est donc celle d’Eddy Harris, qui, dans un désir de renouer avec ses origines, décidera de s’installer dans le quartier de Harlem. Il nous raconte ce qu’a été sa vie durant ces deux années.
   
A son départ, l’écrivain doit tout d’abord se confronter à l’incompréhension de ses amis. Ceux-ci ne comprennent pas ce qui peut bien pousser l’écrivain à retourner vivre dans ce quartier, cela leur semble être une prise de risque inutile ou s’apparenter à de la perversion, à du voyeurisme. Les restrictions de ses amis – « tu n’es pas comme eux » –, loin de le dissuader, le motivent au contraire à entreprendre cette immersion afin comprendre qui il est ou plutôt qui il n’est pas.

Selon eux, Eddy L. Harris n’appartient pas ou plus à ce monde dégénéré.
   
Une dégénérescence qui frappe de plein fouet ce quartier autrefois porteur d’espoir, sorte d’Utopia du peuple noir. L’écrivain s’attache à nous montrer que Harlem était le symbole, le lieu du renouveau du peuple noir, le Harlem Renaissance. Un quartier qui connaîtra son heure de gloire dans les années 20 et 30, devenant le lieu de pèlerinage des plus grands artistes noirs, avec des musiciens comme Duke Ellington ou Louis Armstrong, des activistes comme Marcus Garvey, et d’autres photographes, sculpteurs, et écrivains tout aussi notoires.
   
De cet espoir, il ne reste rien ou très peu. Le renoncement, la déchéance transparaissent à travers la description qu’Eddy L. Harris nous fait de ce quartier et des personnages que nous sommes amenés à croiser au long de ce récit.
   
Que ce soit dans le regard de l’homme qui battait sa femme sous la fenêtre de l’écrivain, dans le regard de celui qui poignardait un inconnu, celui du dealer ou encore de celui qui passait la majorité de son temps à chasser les rats très nombreux dans le quartier, il n’y avait rien, « ni joie, ni peine, ni satisfaction aucune, il n’y avait rien du tout, seulement un vide dénué même de désespoir. Juste un regard de résignation et de démission. C’est comme ça, semblait-il dire ». Ce regard, « c’est l’expression de leur insignifiance […] C’est l’air de ceux qui croient ce qu’on dit d’eux. C’est l’air de la démission ».
   
« Ce que l’on dit d’eux », c’est l’expression du ségrégationnisme américain, le regard d’un homme blanc sur un homme noir quel qu’il soit. C’est ce qui exalte les sentiments communautaires. C’est ce qui correspond au stéréotype de l’homme noir américain, l’homme au comportement déviant, comportement résultant d’un dysfonctionnement familial et l’entraînant dans la violence et la drogue.
   
C’est ce qu'Eddy L. Harris, en tant qu’homme noir américain est venu observer et vivre à travers sa quête identitaire.
« Ces gens sont mon peuple […] Je serai chez moi ici. »

   
Il ne cessera de remettre en cause ce choix, d’avoir un regard désenchanté sur ce quartier, de se poser des questions sur la nécessité d’effectuer une telle pérégrination ou un tel un sacerdoce dans un lieu d’insalubrité, de violence, d’abandon, où les enfants sont livrés à eux-mêmes.
 
« Rien n’est délicat, rien n’est convenable dans ces rues où j’habite. […] Je me demande si je suis d’ici mais surtout si je peux m’y intégrer. Devrais-je même essayer ?».

Pourtant, afin d’être assimilé à cette population, Eddy L. Harris s’attachera à vivre comme elle, dans un dénuement  quasi total, refusant tout travail, s’endettant et vivant dans un appartement exigu et insalubre. Allant même parfois jusqu’à renier ce qu’il est réellement.
   
Son père, personnage récurrent dans l’ensemble de son œuvre, est présent ici comme le gardien de sa propre histoire, de sa lignée. Il lui permettra de ne pas sombrer dans un monde auquel il n’appartient pas, de prendre conscience qu’il est fier de la vie que son père lui a offerte.

   
De la même manière, Ann Plymouth, une de ses amies – qui voit en lui l’image de la réussite, une image porteuse d’espoir et qu’elle souhaite transmettre à sa fille
lui permettra d’ouvrir les yeux, de comprendre que c’est sa réussite, son éloignement qui sont nécessaires aux habitants de Harlem. « Ce qu’il nous faut, c’est quelqu’un pour nous montrer qu’il y a un autre monde dehors qui est aussi à nous, et que nous ne devrions pas nous contenter si facilement et si aveuglément de celui-ci. C’est pour ça que j’ai besoin de toi.»

   
Hormis ses proches, d’autres personnes lui permettront d’apprendre sur lui et sur Harlem. Des personnes qui ont autrefois vécu dans le ghetto et qui s’en sont sorties. D’autres qui y vivent encore, portant un regard parfois fataliste mais toujours lucide sur ce qu’est leur ghetto. De celles-ci nous retiendrons l’histoire d’un couple qui ne cesse de se disputer ; leur relation semble être la métaphore de celle qui existe entre Harlem et ses habitants ou plus largement entre le peuple noir et la négritude. Eddy L. Harris sera amené à rencontrer cet homme et à échanger quelques mots avec lui :

«— Vous deux, vous vous saoulez tous les week-ends. Et vous passez des heures et des heures à vous hurler  dessus. C’est un miracle que vous ne vous soyez pas encore trucidés. A chaque fois, elle te met dehors. Et à chaque fois tu reviens. Pourquoi ? Pourquoi tu n’arrêtes pas de revenir ?

— Parce que je l’aime. On est dans cette histoire, et on va rester dans cette histoire jusqu’à ce qu’on sache comment faire. Tu pourrais dire qu’on est coincés, prisonniers de l’amour, en somme. »


Les spécificités de l’œuvre : entre chronique d’un voyage initiatique et essai sociologique.

   
Loin de ne s’intéresser qu’à son cheminement personnel, Harris nous propose un véritable état des lieux de Harlem. Grâce à un récit très documenté, il énumère les événements qui ont contribué à faire de ce quartier le ghetto noir qu’il est aujourd’hui. En présentant ce que fut le Harlem Renaissance, il met en avant le désir d’émancipation de tout un peuple, il nous éclaire sur le racisme, les préjugés ainsi que sur le repli communautaire dont sont victimes les Noirs-américains. L’écrivain nous montre qu’il ne reste aujourd’hui que les ruines de ce mouvement, et parvient parfaitement  à nous faire ressentir le poids de ces aspirations passées sur les générations suivantes.

   
L’auteur se rapproche de la chronique à travers la constante évocation de ses introspections, ce qui nous permet de comprendre ses états d’âmes et de percevoir les difficultés d’un homme situé entre deux mondes distincts, deux communautés.

Ces introspections sont de véritables réflexions sur la négritude, sur l’attitude que l’on doit adopter face à l'assimilation culturelle.

   
A la lecture de ce livre nous devinons une foule de questions qu’Eddy L. Harris semble s’être posées, questions qui ont justifié cette passade entre lui et Harlem.
   
Comment vivre ma condition d’Afro-Américain sans pour autant m’enfermer ou me réduire aux simples préjugés que cette couleur de peau suggère ? Pourquoi ne pas vivre auprès de ceux qui ont les mêmes racines que moi, être à leurs côtés pour les pousser à refuser la fatalité, pour recréer les conditions d’une renaissance ? Pourquoi faire tout cela lorsqu’un fossé culturel semble irrémédiablement creusé entre eux  et moi ?  Puis-je ou dois-je, essayer de me libérer de ce sentiment de culpabilité qu’induit ma réussite ?
   
Le fait de répondre uniquement à travers son expérience personnelle à ce questionnement, et la publication de celui-ci peut paraître présomptueux. D’ailleurs, il semble parfois qu’Eddy L. Harris a la volonté de se mettre en avant, comme lorsqu’il nous relate son intervention salvatrice dans une bagarre conjugale, sa participation à un programme parascolaire pour aider les jeunes enfants du quartier, ou encore quand il donne une leçon de morale à quelques jeunes zonards.

Mais, malgré cela, Eddy L. Harris se sort plutôt bien de cet exercice. Le fait de proposer une réponse qui flirte entre l’essai sociologique et la chronique d’un voyage initiatique permet à l’auteur de gagner en objectivité. De plus ce questionnement, cette quête identitaire nous sont communs à tous, comme il le dit lui-même :


« Je suis coincé, comme nous le somme tous, entre nos deux vies, nos deux histoires : celle que nous avons vécue et celle que nous aurions pu vivre […], entre notre moi public et celui que nous connaissons en privé ».

   
C’est en ce sens que les pérégrinations d’Eddy L. Harris sont évocatrices et dignes d’intérêt.  Elles nous permettent de toucher du doigt non pas un problème qui lui est propre, mais plutôt un problème qui nous concerne tous quelle que soit la minorité à laquelle nous appartenons, quels que soient les chemins que nous avons décidé d’emprunter.

Ce livre est donc destiné à toutes ces personnes, tous ceux qui comme Eddy L. Harris cherchent leur place en ce monde. Bref,  un livre à mettre entre toutes les mains quelles que soient leurs couleurs.


Benjamin, 1ère année Ed.-Lib.


Eddy L. HARRIS sur LITTEXPRESS
Eddy-Harris-Paris-en-noir-et-black.gif





Article de Chloé sur Paris en noir et black









Article de Pauline sur Jupiter et moi.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives