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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 07:00

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Edna O’BRIEN
Saints et pécheurs
Saints and Sinners
traduction
de Pierre-Emmanuel Dauzat
 Sabine Wespieser, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Edna O’Brien, née en 1930, est une romancière irlandaise. Son travail a été essentiellement centré sur les femmes dans son pays, que ce soit au sujet de leur rôle dans la société ou concernant leurs relations. Par les thèmes traités dans ses romans, elle se présente comme une auteure pour laquelle la politique est primordiale au contraire de l’ordre moral qu’elle conteste beaucoup. Elle a actuellement trois titres publiés chez  Sabine Wespieser éditeur : Crépuscule irlandais paru en septembre 2010, Saints et pécheurs et Fille de la campagne, paru en mars 2013.



Le recueil

Saints et pécheurs est un recueil composé de onze nouvelles : « Rois de la pelle », « Pécheurs », « Madame Cassandra », « Fleur noire », « Pillage », « Cowboy intérieur », « Georgette verte », « Manhattan pot-pourri », « Envoie la pluie à mes racines », « Mes deux mères » et « Vieilles blessures ». Toutes prennent place au cœur de l’Irlande sauf « Manhattan pot-pourri » dont l’histoire se passe, comme son titre l’indique, aux États-Unis. Précisons également que la première nouvelle, « Rois de la pelle », est narrée par une Anglaise et que l’histoire se déroule à Londres. Cependant, l’homme dont il est question et qui délivre par bribes sa vie passée est irlandais et son récit a pour contexte l’Irlande. On sent d’ailleurs l’empreinte de l’Irlande dès la première page où la narratrice le décrit buvant une pinte de Guinness, dans un pub, le soir de la Saint-Patrick.

Les personnages principaux, les narrateurs, sont des femmes dans toutes les nouvelles sauf dans « Cowboy intérieur ». Edna O’Brien reste fidèle à elle-même dans ce recueil en mettant en scène des personnages de son genre. Ces personnages sont de conditions différentes, d’âges différents. L’auteur se glisse tour à tour dans la peau d’une enfant intimidée, fille d’une crémière, invitée dans une maison bourgeoise, d’une femme propriétaire d’un bed and breakfast dans lequel se passe, en pleine nuit, sans son accord, un événement intrigant, et de beaucoup d’autres aux destins variés et rarement joyeux.

Les récits sont centrés sur les personnages, les gens, leur vie, leurs sentiments, leurs espoirs, leurs déceptions, leurs relations. Par ces multiples visages nous en apprenons aussi beaucoup sur les circonstances de leur vie, leur contexte social et politique. On découvre l’Irlande à plusieurs époques, à la campagne ainsi qu’à la ville. On découvre les conséquences de la guerre, actuellement et rétrospectivement, on nous présente ce que c’était qu’être un travailleur sans fortune, on suit différentes vies qui auraient pu se croiser mais qui se vivent en droites parallèles sans jamais se toucher.

Les thèmes abordés dans ces nouvelles sont variés : l’amour, la souffrance, la terre d’Irlande, la politique, la guerre, le sexe, la mort, le travail. Ce recueil créé une sorte de peinture de l’Irlande en nous présentant des situations. Ce ne sont pas des histoires d’action, ce ne sont pas des histoires à suspense. Ce sont des tranches de vie dans lesquelles nous sommes plongés de manière plus ou moins distanciée.



« Fleur noire » et « Pillage »

J’ai choisi de présenter deux nouvelles en lien l’une avec l’autre.

« Fleur noire » nous entraîne en voiture avec deux personnages, Mona et Shane. Ils se sont rencontrés alors que Mona donnait des cours de peinture en tant que volontaire dans une prison dans les Midlands. Shane était un de ses élèves, il finit par être le seul. Shane était un activiste politique et emprisonné pour purger une longue peine durant laquelle sa femme a été abattue et son fils est décédé des suites d’une méningite.


Mona et Shane s’entendaient bien et c’est pourquoi ils ont décidé de se revoir lorsque Shane sortirait de prison. Au début de la nouvelle, Shane est libre et les deux jeunes gens cherchent un endroit pour dîner. Seulement, d’autres personnes attendent la sortie de Shane. Les Britanniques et les nombreux ennemis qu’il s’est faits avec le temps. Une ombre plane donc sur sa vie, comme une épée de Damoclès prenant la forme d’un pistolet, prêt à l’abattre. On ne sait pas exactement pourquoi Shane est allé en prison, seulement qu’il est un activiste politique. On peut alors imaginer, connaissant la houleuse vie politique de l’Irlande au XXème siècle. Il était certainement un membre de l’IRA bien impliqué dans les actions organisées par l’Irish Army, mais rien n’est sûr. Mona le décrit comme « l’incarnation même de la solitude, de l’isolement. » (p. 79) Il fut difficile de trouver un endroit où manger. Ils réussissent finalement à s’installer dans un hôtel, Glasheen. Ils passent un bon moment, la patronne tombe sous le charme des yeux de Shane, ils discutent du futur :

 

« Tu penses reprendre…
 
– La lutte n’est pas terminée… c’est pas fini. » (p. 83)

 

La prison n’a pas éteint la flamme du « jeune flibustier invincible » (p. 83) qui rougeoie encore dans l’homme « vieillissant et déterré » (p. 83) qu’est Shane. Elle n’a pas non plus diminué son ouïe et c’est après avoir entendu le son d’une voiture et s’être enfui par les toilettes du restaurant qu’il est rattrapé par son passé.

Cette nouvelle traite de la guerre civile, rétrospectivement, du point de vue d’un acteur nationaliste impliqué dans la lutte. On suit la scène narrée à la troisième personne à travers les yeux de Mona. C’est donc par ses impressions que l’on découvre Shane et nous savons seulement ce qu’elle-même sait des actions passées de l’homme. Ce récit nous montre aussi que la fin d’une guerre ne tue pas l’idée qui l’a déclenchée. On ne sait pas exactement à quelle date se déroule cette histoire mais si Shane a été libéré, c’est qu’il ne représente plus une menace pour l’État. Mais quelle dangereuse menace que la vengeance…

« Pillage » est la nouvelle qui suit directement « Fleur noire ». Cela fait sens au sujet du thème puisque les deux traitent de la guerre civile à deux époques différentes. Si le conflit semble s’être atténué dans « Fleur noire », nous sommes en plein dedans avec « Pillage » : « Un matin, au réveil, il n’y avait plus de frontière : on nous avait annexés à la patrie. » (p. 89) Voilà une phrase qui plante on ne peut mieux le contexte. La narratrice vit à la campagne avec sa mère, son frère et ses deux sœurs. À l’annonce de l’annexion de l’Irlande du nord, la famille se cache et se regroupe pour vivre dans une seule chambre. Trois jours plus tard, des soldats, « des sacrés hooligans », débarquent dans la maison en hurlant le nom de la mère de famille, Rosanna : « Ça sonnait autrement, prononcé dans leur langue. » (p. 90). La mère descend. Un moment après, les enfants également et c’est un spectacle désolant qui les attend. Les soldats et la mère sont partis. Premier contact avec une scène de viol pour cette fillette et son frère et ses sœurs. Au fur et à mesure des jours, le calme revient, puis les hooligans. Ils ont pris tout le monde avant de s’entre-tuer. Ne reste plus que la narratrice. Cette dernière est finalement forcée à partir après qu’ils ont mis le feu à sa maison. En route, elle connaîtra le même destin que sa mère. La scène nous est racontée à travers les pensées de la fillette. La violence est partout. Histoire sordide criante de vérité.

 

« Bientôt, dès que je pourrai marcher, je me mettrai en route. Pour en trouver une autre comme moi. On se reconnaîtra au rosaire de coquelicots et au discours de nos yeux. Nous, les souillées, par milliers, éparses, marchant péniblement à travers le pays, le pays pétrifié, à la recherche d’un lieu sûr, si tant est que pareil lieu existe. Nombreuses et terribles sont les routes qui mènent à la maison. » (p. 96)

 

La guerre civile a fait toutes sortes de dégâts, matériels ou humains. On découvre ici les conséquences de la guerre sur les civils.

Cette nouvelle prouve que l’auteur s’intéresse à toutes les situations et à toutes les conditions de la femme. Elle ne laisse rien de côté. Un viol collectif pédophile est un sujet pour le moins immoral mais ces événements tragiques ont existé et elle les dénonce en écrivant sur ce sujet. Le principal personnage étant une enfant, on trouve une certaine poésie malgré tout dans tant de violence. Elle prend le temps de regarder le vol des buses quand tout est fini. L'émotion est dans l’action et non dans les propos. Edna O’Brien ne s’étend pas sur cet aspect. Ce n’est pas son but. Elle décrit une action et même si la première personne pourrait entraîner le récit dans ce style larmoyant, il n’en est rien. La fillette elle-même sait qu’il ne sert à rien de se plaindre. Il faut se relever. Il faut marcher. C’est tout ce qu’il reste à faire. Avancer.



Le style

Le style des nouvelles varie. « Madame Cassandra » est particulière et surprenante par sa structure. Elle est composée uniquement au discours direct. C’est le monologue d’une femme à Madame Cassandra qui semble être une voyante puisqu’elle vit dans une roulotte et qu’elle fait « le Tarot comme le Cristal » (p. 69). Par les paroles de la femme, on en apprend un peu sur sa vie et ses relations. Les autres nouvelles ont une structure plus commune. Rédigées à la première ou la troisième personne, elles sont imprégnées d’une atmosphère plutôt feutrée, distanciée.



Saints et pécheurs est une fresque par laquelle l’Irlande nous est présentée à travers les vies différentes de personnages essentiellement féminins. Ces onze nouvelles dont le contexte temporel nous est rarement précisé sont autant de pièces d’un puzzle qui nous promettent un plongeon immédiat en Irlande dans différentes situations. Cette diversité est une richesse et nous permet de voir différentes facettes de ce pays à travers différents personnages. C’est un recueil qui se lit avec plaisir pour quiconque apprécie l’Irlande, son atmosphère brumeuse et ses habitants peu bavards mais si passionnants. La fin du recueil ne donne pas une subite envie de danser une gigue en écoutant les Pogues tout en buvant une Guinness mais fait réfléchir à ces vies qui auraient pu être celles de n’importe qui et qui, finalement, présentent un pays. Comme si nous étions l’endroit où nous vivons.


Sarah Chamard, 2ème année édition-librairie

 

 

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Published by Sarah - dans Nouvelle
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