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21 août 2012 2 21 /08 /août /2012 07:00

Glissant Pays reve pays reel

 

 

 

 

 

 

 

Édouard GLISSANT
Pays rêvé, pays réel
suivi de

Fastes et

Les Grands Chaos

Seuil, Cadre rouge, 1985

Nrf poésie Gallimard,2000

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Édouard Glissant, né le 21 septembre 1928 à Sainte-Marie, en Martinique et décédé le 3 février 2011 à Paris, était un écrivain, poète, essayiste français qui a laissé derrière lui une oeuvre riche et protéiforme. En effet, il exploita des genres aussi différents que le roman avec notamment La Lézarde qui lui valut en 1958 le prix Renaudot; l’essai avec Le Soleil de la conscience, Le Discours antillais, La Poétique de la relation ou encore Le Traité du Tout-Monde; la poésie avec Terre inquiète, Le Sel noir, Les Indes, Un champ d’îles, L’Intention poétique, Pays rêvé, pays réel, et même le théâtre avec Monsieur Toussaint.

Il est également le fondateur des concepts d’ Antillanité, de Créolisation, et de Tout-Monde et initia par ses réflexions sur l’identité antillaise, le mouvement de la Créolisation qui serait « le métissage qui produit de l’imprévisible », « le mouvement perpétuel d’interpénétrabilité culturelle et linguistique qui accompagne la mondialisation culturelle », mouvement auquel adhère toute une génération de jeunes écrivains antillais.

On pense notamment à Patrick Chamoiseau avec qui il a d’ailleurs coécrit le manifeste Quand les murs tombent. L’identité nationale hors la loi, dénonçant la politique d’immigration menée par le gouvernement de Nicolas Sarkozy.

Comme en témoigne son oeuvre, le parcours intellectuel de Glissant est tout à fait original dans la mesure où il se situe à la confluence de plusieurs aires culturelles, linguistiques et de plusieurs modes d’expression littéraire. Il se définit d’ailleurs lui même comme un poète-philosophe et sa pensée, à l’image de son pays, est volontiers qualifiée d’« archipelique ». Ethnographe de formation, il suivit également des cours d’Histoire et de philosophie à la Sorbonne.

Son oeuvre est très imprégnée de ses idées politiques en faveur de l’identité créole et antillaise, et par extension en faveur de la connaissance de l’imaginaire des peuples dans leur diversité, de la multiplicité des langues, de la pluralité des expressions artistiques, des formes de pensée et des modes de vie. Son ouvrage Le Discours antillais est marqué par son engagement anticolonialiste, et ses idées indépendantistes, puis autonomistes, proches de celles de Frantz Fanon (cf.Peau noire, masques blancs), lui valurent d’ailleurs d’être expulsé et assigné à résidence en France métropolitaine pendant quelque temps.

S’il adhéra d’abord aux thèses de la «négritude» initiées par Aimé Césaire, Édouard Glissant en dénoncera cependant les limites et développera ensuite le concept d’« antillanité » qui cherche à enraciner l’identité des Caraïbes dans « l’autre Amérique » et marque ainsi une rupture avec les idées de Césaire pour qui l’Afrique serait la principale source d’identification pour les Caribéens (cf. Cahier d’un retour au pays natal).

L’ «Antillanité» est fondée sur la notion d’« identité-relation », ouverte sur le monde et la mise en relation des cultures. Selon Glissant, on ne peut plus parler d’identité fixe car nous vivons dans ce qu’il appelle un « monde-chaos » et notre société s’est « créolisée » ; à une identité refermée sur elle-même, il préfère l’«identité-relation», plus adapté au monde actuel.

La «Créolisation» est la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante, une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments. Par là , Glissant entend rompre avec l’atavisme et les préjugés selon lesquels le métissage engendrerait la « dilution de l’être » et l'abâtardissement.

« J’appelle créolisation, la rencontre, l’interférence, le choc, les harmonies entre les cultures, dans la totalité réalisée du monde terrestre. »

En parlant du « Tout-Monde », Glissant interroge l’universalité. Il s’agit d’une tentative de définir une approche poétique et identitaire pour la survie des peuple au sein de la mondialisation. À la mondialisation qui est un phénomène économique et qui tend à l’uniformisation, il oppose la « mondialit é», qui désigne la population et le « tout-monde » fait de partage, d'entremêlement, d’alliage des cultures, d’hybridation.

De même, à l’identité-racine de Césaire qui fait référence à l’Afrique, il oppose « identité-relation » qui propose une identité plus constructive et plus juste. Car selon lui, le débat sur les origine ne génère que des conflits et n’a plus vraiment de sens dans un monde mouvant et en pleine mutation. « Agis dans ton lieu, pense avec le monde », dit-il.

Enfin, plutôt que la pensée de système qui enferme l’individu dans ses convictions et qui ne fonctionne plus avec le monde actuel, il propose la pensée du tremblement qui caractérise son oeuvre. Glissant a d’ailleurs été qualifié d’écrivain-poète « sismographe » car il a saisi les tremblements du monde et son oeuvre-même s’apparente à un chaos de mots et de sentiments.



Pays rêvé, pays réel est un recueil de poésie baroque, rythmé en huit séquences : « Pays », « Pays d’avant », « D’Ata-Eli, de l’aveugle et d’Ichneumon », « Chant d’Ichneumon », « Pour Laoka », « Chant de Thaël et de Mathieu », « Pour Mycéa » et la fin rejoint le début avec « Pays ». Dans ce texte poétique, et déjà dans le titre du recueil, nous pouvons noter une dualité, l’ailleurs et le présent, le « pays d’avant » et le « pays-ci ».

De manière générale, nous pouvons dire que les vers lumineux de Glissant nous introduisent dans un voyage au coeur de l’imaginaire créole, avec tout ce que cela peut comporter de douloureux. Par la confrontation d’images issues de différents éléments, il crée un univers en éclats où la mer symbolise l’unité.

La terre et la mer sont la base de cette peinture transparente qui semble prendre forme à chaque instant sous le pinceau aqueux qui dissout la frontière fragile entre le rêve et le réel pour les mêler l’un l’autre. Et de cette alliage émerge une dimension nouvelle, proche de l’expérience créole.

La parole métisse de Glissant chante ici l’Afrique d’où furent arrachés les esclaves, les souffrances endurées à bord des négriers durant le voyage vers les Antilles décimées par les premiers colons mais aussi la quête d’une identité nouvelle.

Ces vers particulièrement éloquents témoignent de l’expérience douloureuse endurée par les esclaves et de leur tentative d’enracinement dans ces « terres d’eau » que sont les îles et de renaissance sur ces « terres-ci ».

 

 

« Remonte en sang de mer mêlé aux rouilles des boulets.
Nous fêlons le pays d’avant dans l’entrave du pays-ci.
Nous l’amarrons à cette mangle qui feint mémoire.
Remontons l’amour tari, découvrons l’Homme, la femme
Unis d’un cep de fer aux anneaux forgés net. Nous rions
De ne savoir nouer l’à-tout-maux et l’épais maïs
Quand la terre d’hier débrosse en nous rocs et prurits »

 

 

 

Il chante le présent éparpillé d’un peuple assimilé par diverses dominations comme le suggère ce vers : « Du plus serré du souterrain s’est assemblée l’écume, nous nous tenons en la folie éparpillé d’éternité ». (Fastes, p. 86) Il dit la culture antillaise en train de se fixer, notamment par le biais du créole, cette langue issue de plusieurs langues qui revendique son identité propre.

Ce qui frappe d’abord, c’est l’hétérogénéité de l’écriture née de la réunion de différents langages où les sons et les couleurs, le mythe et les descriptions réalistes se heurtent et s’assemblent pour apporter au texte un certain relief et une certaine profondeur aussi. « Je suis partisan du multilinguisme en écriture, la langue qu’on écrit fréquente toutes les autres. C’est-à-dire que j’écris en présence de toutes les langues du monde. » affirme Édouard Glissant

Ce que l’on remarque, en lisant ses poèmes, c’est la prédominance de l’élément aquatique. En effet, le lexique de la mer est important et il semble bien que la mer soit constitutive de l’identité antillaise. La mer n’est-elle pas le témoin de leur histoire, et par là même une source intarissable d’inspiration pour le peuple antillais ? « Et nous avons aux mers plus d’écriture qu’il paraît », écrit-il.

D’autre part, nous pouvons noter la récurrence de « failles », de «lézardes », de « déchirures » comme si sous la surface il y avait un monde qui, tel un volcan, peut faire irruption. Cette faille, c’est le « pays d’avant » qui l’ouvre et qui interfère avec le « pays-ci ».

Car si le peuple antillais a repris racine dans les terres vierges des Caraïbes, son pays d’avant, «l’Afrique», n’a pas quitté sa mémoire, et les ancêtres du «pays d’avant» hantent le «pays-ci»

Le poème lui même répond à la nécessité d’affirmer son identité par la parole. Cette « parole labourée », comme l’eau, est un élément dont on émerge et cette expérience est douloureuse comme une naissance. Ainsi, la parole dont émerge le poème est le fruit d’une souffrance féconde.

Les couleurs décrites sont parlantes : le « bleu » fait référence à la mer, l’« ocre » à la peau des esclaves et les phrases sont énigmatiques, ce qui laisse une marge d’interprétation assez vaste. Ainsi « je descends de cette nuit » peut signifier à la fois descendre du négrier, d’un cauchemar, mais aussi des ancêtres.

Le poème est parsemé d’invocations –  «Oh terre ! Si c’est terre », « Lumière , éclat, ô tout en jour ». Il s’agit là d’exclamations au sortir de la nuit de la déportation qui s’apparentent au cri du marin et qui expriment l’étonnement mais aussi le doute. La lumière rappelle la mise au jour, la mise au monde.

Le déracinement, le voyage, la mort, la renaissance, l’émergence de la parole et de l’identité créole, la réconciliation avec le passé et la mémoire des ancêtres sont bien au coeur de ce pays rêvé, pays réel que nous conte Édouard Glissant.


Anne-Clémence, AS bib.-méd.

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