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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 19:00

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Emmanuel DONGALA,
Jazz et vin de palme,

éditions du Serpent à plumes,

Collection Motifs, 1982.
rééd. Hatier international, 1992.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Données biographiques

Emmanuel Boundzéki Dongala naît en 1941. Il grandit au Congo-Brazzaville, où il enseigne par la suite.

Il fuit le pays en 1997 pour des raisons politiques. La mobilisation d’amis tels que l’écrivain Philip Roth lui permet alors de s’installer aux États-Unis. Il y enseigne la chimie et la littérature africaine francophone.

Les conflits armés ayant lieu au Congo-Brazzaville à la fin du XXe siècle marquent les écrits de Dongala : chaos politique et oppression en sont des thématiques récurrentes, tout comme l’observation des « effets collatéraux » de ces conflits. Il lie en virtuose faits politiques globaux et situations individuelles spécifiques.

Pour plus de détails

 http://www.africultures.com/php/index.php?nav=personne&no=3506
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuel_Dongala

 
Points de repère politiques

Le Congo Brazzaville prend son indépendance à la fin des années 1950, s’émancipant du pouvoir colonial français.

 La guerre froide oppose alors les États-Unis et leurs alliés à l’URSS et à leurs partisans. Ces deux blocs, en phase d’affrontement idéologique, s’opposent aussi par « mouvements de libération interposés » et cherchent entre autres à se constituer des « satellites », pays alliés, notamment en Amérique latine et en Afrique.

C’est la raison pour laquelle Moscou veille à favoriser la création du PCT, le Parti Congolais du Travail. Ce dernier, nouveau parti unique dit marxiste-léniniste, voit le jour le 31 décembre 1969. Sassou Nguesso, un des membres fondateurs du parti, deviendra chef du gouvernement congolais de 1979 à 1992.

Les élites de ce gouvernement se font former à Moscou (comme Dongala le décrit dans la nouvelle « L’étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali-Tchikati »). Ils rentrent ensuite au Congo-Brazzaville et cherchent à y asseoir leur pouvoir en distillant auprès de leurs concitoyens la doctrine soviéto-communiste fraîchement apprise. On est ici loin de l’utopie égalitariste et émancipatrice de Karl Marx (« l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes »[1]), mais plus près des excès staliniens.



Jazz et vin de palme

Le recueil s’organise comme une forme de voyage. Les cinq premières nouvelles nous emmènent au coeur du Congo-Brazzaville. La sixième nouvelle nous fait prendre un peu de hauteur géographique, puisqu’empreinte d’une dimension internationale. Les deux nouvelles qui clôturent le recueil nous amènent à nous focaliser à nouveau sur un lieu précis : New York.


Les élites caricaturées

Toutes les exactions commises par le régime dictatorial sont justifiées par le fait qu’il faut rendre la « révolution rouge » effective. La phrase contradictoire suivante illustre cette idée : « C’était la règle depuis le dernier coup d’État qui, après avoir réajusté la révolution, avait imposé dans tous les villages le socialisme scientifique librement choisi par le peuple. » (« Le procès du Père Likibi »).

L’écriture « pince sans rire » de Dongala constitue un des charmes indéniables de son écriture : il adopte un ton sérieux tandis que son propos acerbe se gausse allègrement des élites et de leurs sbires :

« Il arriva donc à Madzala dans une Land Rover administrative et, comme tout homme de progrès, il était sobrement vêtu, ignorant les fioritures qui caractérisent les vêtement des bourgeois bureaucrates tels que veste, cravate, chemise avec boutons de manchettes, et ignorant également les emberlificotages et autres chinoiseries qui caractérisent la réaction, la superstition, telles les largeurs et amplitudes des grands boubous africains qui entravent l’efficacité. Sobre et révolutionnaire : une chemise kaki sans col que les progressistes appellent « col Mao » mais que les mauvaises langues appellent « trou de cabinet », un pantalon du même tissu. Comme chaussures, il portait des sandales en caoutchouc taillées dans de vieux pneus d’automobile, bien sûr dans le style de l’héroïque Vietcong du temps où il combattait l’impérialisme américain. Lunettes, attaché-case bourré de papiers et un poste de radio à transistors et à piles, afin d’être immédiatement renseigné au cas où des commandos fascistes, manipulés par l’impérialisme, essaieraient de franchir le fleuve pour agresser la révolution en marche, qui remportait chaque jour des victoires de plus en plus grandes.

[…] M.Konimboua mit ses lunettes polarisées pour regarder l’immense plateau inondé de lumière. Une mouche, bien nourrie, bourdonna nonchalamment à ses oreilles ; en voulant la chasser, il l’écrasa contre sa joue et eut une moue de dégoût révolutionnaire à l’égard de cet insecte antisocialiste qui jouait au provocateur. » (« Le procès du Père Likibi »).

Pour mettre en place cette satire, Dongala expose également la position paradoxale des élites congolaises au pouvoir à l’égard de la tradition. En effet, l’idéologie soviéto-communiste est anti-Dieu, et les propos de Marx (« la religion est l’opium du peuple »[2]) sont réutilisés pour insister sur une idée claire : la mise en place de la Révolution constitue une tâche qui ne saurait se voir concurrencer par fétichisme, animisme ou autre vodou. Or les élites elles-même, malgré un solide formatage moscovite, ne parviennent pas aisément à renier leur foi (lire « L’étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali-Tchikati » ou « Le procès du Père Likibi »).

 Ce paradoxe se traduit aussi par une tentative d’éradication même du mot :

« Ne savez-vous pas que depuis le réajustement de notre révolution ce mot de tribu n’existe plus, qu’il a été supprimé, radié, barré, effacé, gommé, extirpé, exclu de notre vocabulaire et depuis cette décision salutaire les résultats sont là, le pays se porte mieux car le tribalisme a disparu avec le mot. Nous sommes ici à la recherche de la contradiction principale qui existe dans notre pays et vous, vous persistez à nous parler d’un mot qui n’existe pas ! Continuez dans cette voie et vous allez voir. » (« Le procès du Père Likibi »).

La nouvelle de « science-politique-fiction » « Jazz et vin de palme » voit quant à elle se développer la satire d’une autre forme d’élite. Une armée d’extraterrestres envahit le Congo-Brazzaville. Les instances internationales se révèlent incapables de réagir à cette situation de crise et totalement inefficaces lorsqu’il s’agit de prendre une décision collective. Dongala en profite pour adresser une pique aux puissances politico-économiques mondiales, soi-disant pro-paix mais ne se gênant pas pour guerroyer lorsque cela les arrange, comme par exemple les États-Unis au Vietnam.


Les individus face à l’oppression

« La cérémonie », nouvelle narrée par le personnage principal, nous amène à suivre le discours d’un individu sur le point d’accueillir dans son village une personnalité éminente du Parti au pouvoir. Ce villageois semble vouloir s’attirer les faveurs du politique, en louant le Parti et ses représentants. Son propos est en réalité à double tranchant : la candeur du personnage (cette nouvelle fait d’ailleurs quelque peu penser au Candide de Voltaire), celui-ci reproduit la doctrine du Parti, mais également la verve satirique de Dongala :

« Si vous avez devant vous deux personnes possédant toutes deux des voitures de luxe, une villa de luxe, dînant au champagne, etc., voici la méthode infaillible : celui qui est membre de notre Parti unique et historique d’avant-garde est un « haut-responsable » révolutionnaire et tout ce qu’il possède, ce ne sont que les bases matérielles pour l’aider dans sa tâche ; celui qui n’est pas du Parti est, par contre, un bourgeois bureaucrate, compradore, exploiteur du peuple, qui a volé tout ce qu’il possède à ce dernier.
De temps en temps, comme vous vous en êtes certainement déjà rendu compte, toutes ces phrases, tous ces slogans, tous ces termes appris en même temps provoquent un embouteillage dans mon cerveau, mais à tout prendre, mieux vaut un embouteillage suivi d’un léger mal de tête que rater une promotion de quinze mille à trois cent mille francs par mois, n’est-ce pas ? » (« La cérémonie »).

 Si cette nouvelle nous donne à voir une réaction individuelle de soumission, Dongala met également en scène des personnages ancrés dans une posture résistante, comme dans la nouvelle « L’homme », récit d’une traque lancée contre l’assassin du Président du Congo-Brazzaville. Les femmes que l’on découvre dans « Une journée dans la vie d’Augustine Amaya » font preuve quant à elles d’une sorte de persévérance que l’âpreté de leur environnement rendrait presque absurde :

« Les vedettes arrivaient, accostaient, débarquaient des commerçantes qui criaient, hurlaient, se disputaient avec les douaniers. Ces derniers, maîtres absolus des lieux, empoignaient les commerçantes, les rudoyaient, aboyaient des ordres, n’hésitant pas à lever la chicotte quand elles ne s’exécutaient pas assez vite à leur gré ; ou alors, ils confisquaient les marchandises qu’ils ne rendaient que contre gratification. Mais ces femmes ne trouvaient rien d’anormal à ces bastonnades, à ces injures et outrages que les douaniers leur faisaient subir, car, depuis leur naissance, toutes les autorités, coloniales ou postcoloniales, rénovatrices ou rédemptrices, réactionnaires ou révolutionnaires, adeptes du socialisme bantou ou du socialisme marxiste-léniniste, toutes les avaient toujours traitées avec le même mépris ; et se figurer un monde où des citoyens et citoyennes seraient traitées avec un peu plus de dignité, de compassion et de compréhension était au-delà de leur imagination la plus folle. Et elles étaient là tous les jours, bousculées, étouffant sous le soleil, redoublant de vigilance chaque fois qu’un douanier ou autre personnage louche s’approchait trop de leurs marchandises. » (« Une journée dans la vie d’Augustine Amaya »).

 
« Mon métro fantôme » dépeint un autre type d’oppression, un autre type d’absurde que celui du totalitaro-communisme congolais : celui du système libéralo-capitaliste américain, du vide du quotidien alimenté par l’incitation au consumérisme. La nouvelle commence avec un personnage principal heureux de sortir du travail et de reprendre contact avec le soleil du dehors. Alors qu’il descend dans le métro cette bonne humeur s’efface. La nouvelle est alors ponctuée d’affiches impératives (« défense de cracher ») et publicitaires (« soyez sociable, prenez un coca »), qui rythment sa dégringolade morale.

Plusieurs occurrences de l’opposition « j’aime » / « je hais » surviennent. Commençant par dire qu’il « adore les New-Yorkais », le narrateur déclare quelques phrases plus loin, alors que les portes de la rame de métro s’ouvrent et que chacun joue des coudes pour y entrer, « Ces New-yorkais comme je les hais. Toujours lutter pour une place, pour sa place dans la vie. ». Cette contradiction donne à voir un monde dans lequel le droit de vivre ne s’obtient que si l’on se « fait une place ». On n’y existe et n’y survit économiquement qu’à cette condition, alors même que le système est organisé pour qu’il n’y ait pas de place pour tout le monde.

Outre cette forme d’injonction contradictoire, les alternances « j’aime » / « je hais » semblent revêtir l’avantage de rendre ses propres échecs supportables au narrateur (et peut-être à l’individu de manière générale) : j’aime les blondes, je tente d’en séduire une, elle m’éconduit, mais peu importe puisque je hais les blondes.

 Les travers racistes de la société américaines sont pour leur part dépeints dans la dernière nouvelle du recueil, « A Love Supreme », particulièrement au moment de la chute, tragique, abrupte, mais fine et subtile.
 
Ainsi le pays de la liberté est-il présenté comme oppressant, mais d’une autre manière que le régime congolais.


Réflexions sur la création

On ne saurait cependant réduire l’œuvre de Dongala à une série de dénonciations politiques. Il s’exprime clairement à ce sujet dans une interview réalisée en mars 2010 : « pour régler les comptes je n’écris pas un roman mais je publie des articles dans la presse, je le dis à la radio. Le travail d’un écrivain n’est pas celui du journaliste. » [3 ] .  L’œuvre de Dongala est empreinte d’une démarche artistique particulière, dont certaines caractéristiques sont perceptibles dans les deux dernières nouvelles du recueil.

L’alternance « j’aime » / « je hais » du « métro fantôme » sonne comme un écho à l’idée de l’artiste incompris, qui a soif de l’amour du public mais hait ce même public qui ne le reconnaît pas. Cette idée apparaît plus explicitement dans la dernière nouvelle, « A Love Supreme », lors d’une conversation entre Dongala et John Coltrane, jazzman saxophoniste américain :

« – Sans le public je ne suis rien car ma musique est une musique populaire. Je veux bien prendre en considération le goût du public si lui de son côté me laisse chercher ce qui me satisfait… Ah c’est bien difficile tout cela.

– Peut-être serait-il plus sage de jouer au public ce qui lui plaît, dis-je, et jouer ce qui vous plaît quand vous êtes seul ; après une séance, par exemple.

– Non, non ! dit-il vigoureusement. Ce serait hypocrite. Un musicien, un créateur doit donner ce qu’il ressent profondément, véritablement. – sa voix était devenue chaude, passionnée – il y a trop de faux dans ce monde, trop de frelaté. Les relations entre les hommes sont si fausses, l’argent gâche tout, la sincérité n’est pas conseillée pour qui veut devenir riche ou puissant ; alors il nous reste, du moins à moi, il me reste l’art, la musique. C’est la seule chose qui compte pour moi. Luttons au moins pour qu’elle reste pure. » (« A Love Supreme »).

Comme Coltrane avec la musique, Dongala formule dans ses oeuvres un discours politique réel, veillant à ne pas édulcorer son propos pour convenir. Il reste cependant soucieux de parler aux gens.

Cette nouvelle finale établit un pont entre le morceau « A Love Supreme » de Coltrane et la nouvelle « A Love Supreme » de Dongala : si j’écoute le morceau, j’accéderai à des clés de compréhension de la nouvelle. La lecture de la nouvelle m’invitera quant à elle « relire » différemment le morceau.

 

Camille, A.S. Bib-Méd.

[1] Marx, Karl. Adresse inaugurale et statuts de l’association internationale des travailleurs, 1864.

[2] Marx, Karl. Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844

[3] L’interview complète est disponible à l’adresse suivante : http://littexpress.over-blog.net/article-dejeuner-litteraire-africain-aux-capucins-48565147.html

 

 

 

 

Emmanuel DONGALA sur LITTEXPRESS

 

emmanuel dongala johnny chien mechant

 

 

 Article d'Eva sur Johnny chien méchant

 

 

 

 

 

 

 

 

dej litt1

 

 

 

Déjeuner littéraire africain

aux Capucins (mars 2010)

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