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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 07:00

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Nathalie Serval a découvert le monde de la traduction littéraire grâce à son beau-père, Alain Dorémieux, directeur de la revue Fiction des éditions OPTA entre 1958 et 1974. Après un bac littéraire et des études d’anglais, elle s’oriente à son tour vers le métier de traducteur. Traductrice indépendante, elle occupe ensuite le poste de responsable des traductions aux Presses de la Cité, avant de reprendre une carrière autonome en 2010.

Elle a notamment traduit Légendes de la nuit et Je suis une légende, de Richard Matheson, Martha Grimes, Magyk de Angie Sage (série pour la jeunesse aux éditions Albin Michel Wizz) et L’Enfant arc-en-ciel de Jonathan Carroll.



Sur la traduction…


Qu’est-ce qui vous a menée vers le métier de traducteur ?

Mon beau-père, Alain Dorémieux, était écrivain et traducteur (c’est lui qui a fait connaître Philip K. Dick en France, entre autres). Enfant et adolescente, je passais les week-ends et une partie des vacances chez ma mère et lui, et il me semblait qu’il exerçait le plus beau métier du monde : il vivait entouré de livres, il se couchait tard (ce que je n’avais pas le droit de faire chez mes grands-parents), et en journée, il semblait toujours disponible pour se promener ou faire une partie de Monopoly… En fait, je n’avais pas vraiment l’impression qu’il travaillait. Plus tard, bien sûr, j’ai pris conscience d’autres aspects, moins séduisants, de sa situation, comme l’insécurité financière… Mais vers 7-8 ans, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, j’ai commencé à répondre, avec un grand sérieux : « Je veux être intellectuelle. »



Quel est votre parcours ?

En 1981, mon bac littéraire en poche, je me suis inscrite en fac d’anglais à Bordeaux, sans idée précise sur ce que je souhaitais faire – j’ai envisagé un temps de devenir bibliothécaire. S’il avait existé une filière Métiers du livre à l’époque, je l’aurais peut-être – sûrement ? – choisie. Peu auparavant, mon beau-père, Alain Dorémieux, avait repris la direction de la revue Fiction, publiée par les éditions OPTA, dont il avait déjà été rédacteur en chef de 1958 à 1974. Il m’a proposé de m’essayer à la traduction sur quelques nouvelles. Le résultat lui a paru Lisa-Serval-Galaxie.jpgconvaincant, l’exercice m’a plu, j’ai persévéré. En 1984, Alain quitte la direction de Fiction, cette fois définitivement. Je continue à traduire pour la revue, puis, à partir de 1985, pour la collection Galaxie Bis, également publiée par OPTA. Entre-temps, j’ai obtenu ma licence et je décide d’arrêter là mes études, considérant que ma voie est toute tracée. Toutefois, je ne tarde pas à déchanter : OPTA me fournit régulièrement du travail, mais très mal payé, même pour l’époque (20 francs, soit environ 3 euros, le feuillet), et les règlements se font attendre alors que les rumeurs de faillite deviennent plus insistantes… Je finis par renoncer, travaille un temps pour une radio locale, puis une compagnie de théâtre, avant d’entreprendre des études de tourisme, en 1989. Pendant ces quelques années, Alain avait tenté à plusieurs reprises de m’introduire auprès de Jacques Chambon – qui avait repris la direction de la collection Présence du Futur, chez Denoël, en 1986 – sans succès. Puis un jour, en 1990, Jacques Chambon me téléphone : il vient d’acheter les droits d’un recueil de nouvelles de Lisa Tuttle, dont quelques-unes étaient déjà parues dans Fiction, traduites par moi. Il a apprécié mon travail et souhaite me confier l’intégralité du recueil. Par la suite, je travaillerai très régulièrement pour Jacques, d’abord chez Denoël, puis Flammarion, jusqu’à sa disparition, en 2003. Avec Alain Dorémieux, c’est la personne qui a le plus compté dans ma formation de traductrice, et je tenais à lui rendre hommage ici. Je peux dire que j’ai appris mon métier grâce aux remarques et aux corrections de ces deux grands éditeurs. Les rencontres en entraînant d’autres, j’ai fait entre-temps la connaissance de Martine Leconte, responsable des traductions chez J’Ai Lu, qui me présentera à son tour à son homologue aux Presses de la Cité, Marie-Noële Artuphel. Plus tard, une consœur et amie, Hélène Collon, me présentera Anne Michel, qui venait de créer la collection Wiz, chez Albin Michel Jeunesse. Grâce à ces multiples collaborations, je suis devenue traductrice à temps plein dès le début des années 1990. Pourtant, en 2007, je traverse une période de doute et de découragement : j’ai acquis une certaine réputation, mon carnet de commandes est bien rempli, mais ma situation personnelle (j’élève seule un enfant à Paris) me voue à des difficultés financières récurrentes. J’aspire à davantage de sécurité. Anne Michel, qui vient de rejoindre les Presses de la Cité comme directrice littéraire, m’annonce que le poste de responsable des traductions des Presses vient de se libérer et me propose de poser ma candidature. Je suis choisie, parmi quatre candidats.

Très vite, j’éprouve le sentiment de ne pas être à ma place. La solitude du métier de traducteur me manque, les contraintes de la vie en entreprise me pèsent parfois : comme dans nombre de secteurs économiques, la grande édition est régie par des actionnaires qui exigent un rendement rapide et fixent des objectifs parfois difficilement tenables. Il faut travailler toujours davantage, toujours plus vite, en étant toujours moins nombreux, avec une pression constante de la hiérarchie. Surtout, le fait de devoir juger mes confrères me gêne. Je me pose beaucoup de questions : je n’aurais pas traduit cette phrase ainsi, mais qu’est-ce qui me permet d’affirmer que ma solution est meilleure que celle proposée par le traducteur ? Ou bien : les négligences et retards répétés de ce traducteur, même justifiés par sa situation personnelle, occasionnent un surcroît de travail pour moi-même, les services corrections et fabrication… Dois-je continuer à lui fournir du travail ou interrompre notre collaboration, au risque de le mettre en difficulté ?

En 2010, ma propre situation ayant évolué, je démissionne et redeviens traductrice indépendante, pour les Presses de la Cité et Albin Michel Jeunesse. Malgré les difficultés, je ne regrette pas cette expérience qui m’a énormément apporté dans l’exercice de ma profession. J’ai eu la chance de côtoyer aux Presses une correctrice exceptionnelle, Isabelle Dupré. À son contact, je suis devenue plus rigoureuse, rapide et efficace. Surtout, j’ai appris à mieux cerner les attentes d’un éditeur vis-à-vis d’une traduction, surtout dans le domaine des littératures « populaires » (roman historique et d’aventure, policier, sentimental), où le texte original est souvent une matière brute qu’il convient de façonner, de polir. À présent, lorsque je relis mes propres traductions, je m’efforce d’adopter le point de vue du correcteur, de l’éditeur.




Selon vous, quelles devraient être les qualités essentielles d’un traducteur ?

Au-delà de l’amour de la langue – des langues – qui est une évidence, je dirais qu’il faut un certain penchant pour la solitude, une bonne dose de discipline – être capable de se fixer un planning et de s’y tenir –, une solide culture générale, beaucoup de curiosité intellectuelle… Il faut aussi savoir faire preuve d’humilité, se remettre en question : les correcteurs ne sont ni vos ennemis, ni vos examinateurs – leur but n’est pas de vous « coller », mais de vous aider à accoucher de la meilleure traduction possible. Certes, il y a des abus, mais la plupart sont parfaitement compétents. Quand ils interviennent sur votre texte, même si la solution qu’ils vous proposent ne vous convient pas, dites-vous qu’ils ont mis le doigt sur un problème qu’il convient d’examiner de plus près. Si vous leur proposez ensuite une autre solution, qui vous correspond davantage, il est probable qu’ils l’accepteront. Pour ma part, j’accorde une attention scrupuleuse à leurs remarques et annotations, et en presque trente ans de carrière, il ne m’est arrivé qu’une seule fois de refuser une correction, parce que je n’aurais jamais, jamais écrit cette phrase… Mais nous avons trouvé un compromis.

Pas question non plus de se la jouer « artiste détaché des contingences matérielles ». En tant que travailleur indépendant, le traducteur doit négocier lui-même ses contrats, entretenir des relations avec l’AGESSA, l’IRCEC, tenir sa comptabilité à jour s’il a opté pour une déclaration en BNC. L’aspect paperasse du boulot n’est pas le plus passionnant, mais il existe et il faut en tenir compte.

Mais pour moi, la qualité essentielle du traducteur, c’est l’intuition. C’est elle qui lui dit s’il a trouvé le ton juste ou non. Quand votre « super sens d’araignée » s’affole, prenez le temps de vous relire. Peut-être avez-vous commis un contresens, une répétition, une erreur factuelle, à moins que votre phrase ne soit bancale ou un peu lourde. Si vous ne trouvez pas, surlignez le texte et revenez-y ultérieurement. En traduction aussi, la nuit porte souvent conseil.



Plusieurs définitions et conceptions de la traduction coexistent, qu’est-ce que la traduction selon vous ?

La définition du traducteur que je préfère, c’est « passeur de mots », parce qu’elle contient la notion de transmission, de pont jeté entre deux langues, deux cultures, entre un auteur et ses futurs lecteurs. Ça me paraît plus juste (et plus flatteur) que le fameux « Traduttore, traditore » que vous balancent immanquablement les interlocuteurs qui n’ont qu’une très mince idée de la réalité de votre travail (des interlocuteurs qui possèdent un minimum de culture, quand même). Sinon, je me considère moins comme une « artiste » que comme un « artisan ». L’inspiration est importante, certes, mais la technique, la patience, le « métier » le sont encore davantage. Quant à la distinction traditionnelle entre traducteur « sourcier » et « cibliste », je me range sans hésitation dans la seconde catégorie, d’autant plus que mon domaine d’activité – « littérature populaire », ou « de genre », comme il vous plaira de l’appeler – me confronte souvent à des œuvres qui nécessitent un travail plus ou moins important sur la forme. Il s’agit de gommer les répétitions, les lourdeurs, les maladresses, de donner un rythme, un style à des textes qui en manquent, même s’ils possèdent d’autres qualités. Dans ces moments-là, il va de soi que le plaisir du lecteur me préoccupe davantage que le respect de l’œuvre originale.



Que pensez-vous de la situation professionnelle des traducteurs littéraires en France aujourd’hui (rémunération, rapports avec les éditeurs, etc.) ?

Il m’est difficile de donner un avis général car je pense qu’il existe de très grandes disparités entre un traducteur débutant qui rame pour trouver des contrats, contraint d’accepter des rémunérations parfois très inférieures à la moyenne, et un professionnel reconnu. Quand je me retourne sur mon passé, je constate une évolution progressive entre mes débuts, peu rémunérateurs mais très formateurs, et ma situation actuelle. Donc, oui, il est possible de « faire carrière » quand on est traducteur, même si je n’aime pas cette expression. Mais je pense également qu’on atteint un plafond à un âge relativement jeune, surtout si on tient compte de l’allongement des durées de cotisations pour pouvoir prétendre à une retraite décente. Certes, beaucoup de traducteurs continuent de travailler au-delà de l’âge de la retraite, mais je m’imagine mal conserver mon rythme de travail actuel à plus de 65 ans… J’espère ne jamais devenir un de ces « vieux » traducteurs qui ont été bons, mais qui n’ont plus la même agilité intellectuelle, dont la langue apparaît trop datée, qui font le siège des éditeurs pour obtenir du travail qu’on leur donne parfois, par compassion, et qu’on finit par éconduire gentiment…

Concernant les rémunérations, l’enquête annuelle de l’ATLF fournit un outil intéressant au traducteur, mais malheureusement, celui-ci se retrouve seul face à l’éditeur quand il s’agit de négocier un tarif, ce qu’il n’est pas toujours en position de faire. Dans l’idéal, il faudrait que les éditeurs s’engagent à respecter une grille de rémunérations qui tienne compte de la langue, du genre littéraire, de l’expérience du traducteur… Mais que pèsent les traducteurs, même regroupés en association, face au puissant SNE ? Au-delà de la question du tarif lui-même se pose la question de sa réévaluation, laissée au bon vouloir de l’éditeur. Et dans le contexte économique actuel, la tendance n’est pas franchement favorable au traducteur. Également, les conditions de travail, le niveau généralement bas des salaires dans l’édition fait que les salariés du secteur ont un peu de mal à considérer avec bienveillance les revendications des traducteurs. Quand j’ai repris mon activité de traductrice après une interruption de trois ans, j’ai demandé et obtenu sans difficulté (avec si peu de difficulté que j’ai regretté de ne pas avoir demandé davantage !) des tarifs supérieurs à ceux dont je bénéficiais avant. Pour ça, je m’étais basée sur ce que je savais des rémunérations de mes confrères (en tant qu’ex-responsable des traductions chez un grand éditeur, je disposais d’éléments précis) et du niveau d’expérience, de compétence, que j’estimais avoir. Je me rappelle avoir dit à une assistante d’édition  : « Je préfère demander une augmentation tout de suite, sachant que je n’en obtiendrai pas d’autre avant très longtemps. » Elle ne m’a pas démentie…



Pierre Assouline revendique le statut de « traducteur créateur » ou « traducteur coauteur » pour les œuvres traduites… Estimez-vous que le travail des traducteurs littéraires soit reconnu en France par le public et les médias en général ?

Entre traducteurs, on a coutume de dire, « Quand un critique a apprécié un livre étranger publié en français, il souligne la qualité de l’écriture. Quand il ne l’a pas aimé, il dit qu’il est mal traduit. » Ça reste encore très vrai, malheureusement. Dans le même genre, un grand lecteur de science-fiction m’a dit un jour qu’il préférait lire des auteurs anglo-saxons (en français), car « ils écrivaient mieux que les Français. » Je lui ai dit alors qu’il devait cette impression au travail du traducteur, qui a souvent à cœur de gommer les défauts d’un texte original, sachant que dans le cas contraire, on ne manquera pas de le rendre responsable de ceux-ci… Ça a été comme une révélation pour lui. Depuis plusieurs années, les sites de vente en ligne référencent les ouvrages à la fois sous le nom de l’auteur et celui du traducteur, mais c’est loin d’être la règle dans la presse écrite, sans parler des blogs… J’ai parmi mes contacts Facebook un libraire spécialisé dans les littératures de l’imaginaire qui publie régulièrement sur son profil des fiches présentant les nouveautés dans ce domaine. À deux ou trois reprises, je lui ai gentiment fait remarquer qu’il oubliait systématiquement le nom du traducteur. Il m’a répondu qu’il scannait la quatrième de couverture, et comme le nom du traducteur n’apparaît généralement pas sur celle-ci… Il me semble que ça ne demande pas un gros effort d’ouvrir un livre à la page de garde pour se renseigner, mais bon… J’ai bien compris que je l’embêtais, alors j’ai cessé d’insister. Même les sites des éditeurs ont tendance à omettre le nom des traducteurs des livres qu’ils publient ! Pour ma part, j’avoue n’avoir ni le temps ni l’envie de traquer ces omissions. Certains confrères sont plus pugnaces…



Plusieurs traducteurs et théoriciens ont développé une « théorie de l’intraduisible » ; pensez-vous que certains textes ou encore genres littéraires, comme par exemple la poésie, soient parfois intraduisibles ? Vous arrive-t-il personnellement de tomber sur des expressions ou des passages « intraduisibles » dans vos travaux ? Comment remédiez-vous à cet obstacle ?

Je pense que la poésie est par essence intraduisible, et d’abord pour le poète lui-même, qui doit composer en permanence avec les limites du langage pour poser des mots sur ses intuitions, ses sensations les plus insaisissables. Donc, une traduction de poème est déjà en soi « une traduction de traduction ». Un autre genre souvent difficile à traduire est l’humour, surtout celui qui repose sur les doubles sens, les jeux de mots. Je rencontre régulièrement ce type de difficulté. Pas plus tard qu’hier, j’ai dû me dépatouiller d’un passage mettant en scène un dieu de l’ancienne Égypte, Hâpy, dont le nom est prétexte à tous les calembours que vous pouvez imaginer… Je n’ai pas de recette à proposer, disons que je fais de mon mieux pour trouver un équivalent, quitte à laisser reposer la phrase et à y revenir plus tard. Et parfois, quand on a épuisé toutes ses ressources propres, il faut se résigner à l’impossibilité de faire passer toutes les nuances d’un texte, opérer des choix… C’est frustrant, mais cette frustration, cette insatisfaction, font partie de notre métier.

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Sur vos traductions…
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Vos traductions émanent-elles de choix personnels ? Si oui, comment les choisissez-vous ? Ou bien, est-ce votre éditeur qui vous propose des travaux de traduction ?

Jusqu’à présent, ce sont toujours les éditeurs qui m’ont fait des propositions. Et ces deux dernières années, j’ai traduit exclusivement des séries, ou des auteurs dont j’étais ou suis devenue la traductrice attitrée (Rick Riordan pour la trilogie des « Kane Chronicles », Angie Sage pour « Magyk », chez Wiz, et Martha Grimes aux Presses de la Cité), de telle sorte que mon planning ne laissait aucune place à l’innovation. Par chance, tout s’est parfaitement enchaîné, sans temps mort ni chevauchement. En règle générale, je suis plutôt satisfaite des textes qu’on me propose. Un jour que j’imagine encore lointain, je ne désespère pas d’avoir le temps et les moyens de proposer des choix plus personnels à de petits éditeurs…


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La traduction de la Science Fiction : goût de la Science Fiction ? Aimeriez-vous traduire un autre genre littéraire ? Voire autre chose que de la littérature ?

J’ai expliqué dans ma réponse à votre première question de quelle manière j’avais été amenée à traduire de la science-fiction. En réalité, je n’en traduis plus depuis la disparition de la collection de Jacques Chambon, Imagine (Flammarion), et si j’ai toujours des amis dans le milieu de la SF, je dois avouer que je suis d’assez loin l’actualité des parutions dans ce domaine. À vrai dire, j’ai toujours eu une prédilection pour le fantastique, prédilection encouragée par Alain Dorémieux lui-même. S’il m’a fait découvrir très jeune des auteurs comme Philip K. Dick, Robert Silverberg, Ray Bradbury (que j’apprécie toujours beaucoup), au même âge, il m’invitait également à lire Julio Cortázar, Jorge Luis Borges, Adolfo Bioy Casares, Dino Buzzati, ainsi que les représentants de l’école fantastique belge (Jean Ray, que je vénère, Thomas Owen…). Plus tard, j’ai découvert le Norvégien Tarjei Vesaas, Bruno Schulz… Aujourd’hui encore, Nathalie-Serval-Martha-Grimes-Mystere-chambre-51.gifc’est vers ce type de littérature, aux marges du « mainstream » et du fantastique, que me portent mes goûts de lectrice. Sinon, au fil des ans, j’ai eu l’occasion de traduire des biographies (Simenon, Jacky Kennedy), des romans historiques, des livres documentaires… À l’heure actuelle, je me partage entre le roman policier (notamment Martha Grimes, un auteur que j’aime beaucoup) et la littérature jeunesse teintée de merveilleux, de fantasy… Si je devais exprimer un souhait, ce serait de pouvoir traduire le type de littérature fantastique que j’aime… et aussi des bandes dessinées, un genre auquel j’ai toujours eu envie de m’essayer.



Comment travaillez-vous ? Quels sont vos outils ?

Faute de place et de moyens, je n’ai jamais eu de bureau à proprement parler. Dans chacun des logements où j’ai vécu, j’ai occupé un coin de la chambre à coucher, de la salle à manger, du salon… Ça n’a pas toujours été évident de concilier mon travail et les habitudes de la ou des personnes qui partageaient cet espace de vie avec moi, mais je m’y suis habituée, j’ai appris à créer une bulle autour de moi. Et puis, je suis seule la plupart du temps, alors j’apprécie un peu de compagnie à l’occasion… Je suis sur le point d’emménager dans un logement qui comporte deux chambres, dont une ne sera occupée qu’occasionnellement. J’ai été tentée d’y installer mon bureau, mais à la réflexion, j’ai préféré en laisser l’usage à mon compagnon comme « salle de musique ». Mon espace personnel se trouvera dans la véranda contiguë au salon, auprès d’une large baie vitrée ouvrant sur le jardin – il y a pire comme cadre de travail…

Sinon, depuis trois ans, je traduis sur un MacBook Pro. J’aime l’idée de pouvoir travailler ailleurs que chez moi, même si, en réalité, je le fais rarement. Le jour où je trouverai l’écran ou le clavier trop inconfortables, j’investirai dans un poste de travail fixe, mais je n’en suis pas encore là. J’aime avoir mon vieux Robert à portée de main, et comme je traduis régulièrement des séries, j’ai souvent besoin de me référer aux ouvrages précédents du même auteur, ce qui nécessite un plan de travail assez spacieux… Sans parler de la déco, dont la photo ci-jointe vous donnera un aperçu, pharmacie comprise.
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En ce qui concerne mon planning, concrètement, avant d’entamer une traduction, je divise le nombre de pages que compte le manuscrit par celui des semaines dont je dispose (plus une pour la relecture), de manière à définir un quota hebdomadaire que je m’efforce de boucler en cinq jours. Si je prends du retard en cours de traduction (ce qui est généralement le cas… Il peut se passer beaucoup de choses en trois ou quatre mois !), j’allonge ma semaine et mes journées de travail. Et si malgré cela je prévois d’être en retard, j’en avertis le plus tôt possible l’éditeur.
 


Nicolas Perrot d’Ablancourt, traducteur et théoricien de la traduction du XVIIe siècle, prenait le parti de réaliser des traductions élégantes. Vos traductions sont-elles à l’image de ce traducteur de « Belles infidèles » ou vous attachez-vous à proposer des traductions fidèles aux textes d’origine ? Autrement dit, privilégiez-vous davantage le rendu final ou le texte d’origine ?

J’ai déjà répondu en partie à cette question plus haut. Sans aucun doute, l’élégance m’importe davantage que la fidélité stricte. Mais l’infidélité est parfois le meilleur moyen de rendre justice à un texte, voire d’être fidèle à son esprit, son humour, son rythme, en prenant des libertés avec la lettre.



Avez-vous rencontré des difficultés liées à l’absence de correspondance entre une langue d’origine et la langue cible (expression, mot précis, formulation, etc.) ? Avez-vous un exemple ?

Oui, bien sûr, même si je n’ai pas d’exemple précis en tête. Là encore, j’ai un peu abordé cet aspect plus haut, dans ma réponse à votre question sur « l’intraduisible ». Dans les genres littéraires que j’aborde, la consigne des éditeurs est de recourir le moins possible aux fameuses « notes du traducteur ». Donc il faut user de périphrases, placer des explications dans la bouche d’un personnage, bref, trouver des astuces… ou renoncer à traduire une notion, une référence culturelle qui vous entraînerait dans des développements susceptibles d’alourdir inutilement le texte.



Avez-vous la possibilité d’entrer en contact avec les auteurs ?

Internet a révolutionné le travail du traducteur, notamment en lui offrant la possibilité de correspondre rapidement et aisément avec l’auteur qu’il traduit. Pour ma part, il m’est rarement arrivé d’entrer en contact avec un auteur alors que je traduisais une de ses œuvres, mais chaque fois que je l’ai fait, il s’est montré disponible et disposé à répondre à mes questions.



À quelles autres difficultés avez-vous été confrontée lors d’une traduction ? Avez-vous une anecdote ?

Justement, votre dernière question a fait surgir un souvenir de ma mémoire. À l’occasion du centenaire de la naissance de Georges Simenon, en 2003, les Presses de la Cité ont publié une biographie de l’écrivain que j’ai cotraduite de l’anglais. L’auteur avait émaillé son texte de très nombreuses citations des œuvres de Simenon, d’extraits d’articles, d’interviews, le plus souvent sans en donner les références. Évidemment, il n’était pas question de retraduire ces citations (même si, à la lecture d’autres biographies précédemment parues, j’ai pu constater que tous nos confrères n’avaient pas eu les mêmes scrupules). Mon « binôme » et moi sommes alors entrés en contact avec l’auteur, qui nous a répondu que ses archives se trouvaient dans le grenier de sa maison de campagne, auquel il n’aurait pas accès avant la parution du livre. Par chance, les Presses font partie du même groupe que les Éditions Omnibus, qui ont publié l’intégrale des œuvres de Simenon ainsi que plusieurs études sur le sujet. J’ai passé de longues heures dans leurs bureaux (mon confrère résidant en Belgique, nous avions décidé que cette partie du travail m’incombait tandis qu’il se chargeait des études « de terrain »), à feuilleter leurs collections et solliciter leurs avis éclairés (Ce travail de recherche a été rémunéré par les Presses, je le précise). À quelques exceptions près, nous avons pu identifier toutes nos citations. Mais nous avons alors découvert que notre auteur 1) ne comprenait pas le français aussi parfaitement qu’il l’imaginait. 2) connaissait surtout l’œuvre de Simenon à travers des traductions anglaises pas toujours fidèles ni exactes. Ces lacunes l’amenaient parfois à des interprétations et des développements qui, rapportés à la citation d’origine, perdaient toute pertinence… Nous n’avions alors d’autre choix que de sabrer le passage en question. Également, le texte comportait de nombreuses erreurs factuelles, historiques… Cette expérience m’a confortée dans la certitude qu’un traducteur ne doit jamais se fier entièrement ni à l’auteur, ni à l’éditeur d’origine de l’ouvrage qu’il traduit.

Sinon, en littérature jeunesse, la principale difficulté que je rencontre est de trouver le ton juste quand je dois faire parler des personnages adolescents, parfois à la première personne. Le livre que je traduis actuellement fait alterner le point de vue de deux narrateurs différents, un frère et une sœur âgés respectivement de quinze et treize ans. Je dois donc tenir compte de leur différence de maturité, de tempérament – lui est plus posé et intello, elle fait preuve de davantage d’humour et d’invention. Je me demande en permanence : est-ce qu’un ado d’aujourd’hui emploierait cette expression, s’exprimerait ainsi ? En même temps, il ne faut pas tomber dans la caricature du « djeuns », en utilisant des tournures et un vocabulaire qui apparaîtront complètement datés d’ici un an ou deux… Pour le moment, je prends beaucoup de plaisir à cet exercice, mais je ne sais pas si je saurai encore faire ça dans dix, quinze ans…



Qu'est ce qui vous plaît le plus dans ce travail ?

Pouvoir travailler en pyjama :-) Ne pas devoir prendre le métro pour me rendre au bureau, ne pas avoir de comptes à rendre au quotidien à une hiérarchie, me plier au rituel des réunions, des évaluations, des discussions autour de la machine à café ; organiser mon temps de travail en fonction de ma vie de famille, mes occupations extérieures, mon horloge biologique… Et le privilège d’exercer une activité toujours stimulante pour l’intellect.



Le moins ?

La souplesse d’organisation que j’évoquais plus haut a son revers : le traducteur a souvent tendance à se croire plus disponible qu’il ne l’est en réalité, et son entourage également ! De même, le caractère stimulant de notre activité implique une attention constante. Il n’y a pas place pour la routine en traduction.

Sinon, je travaille souvent sept jours sur sept, le soir, je pars rarement en vacances sans emporter mon ordinateur… Mais c’était également le cas lorsque j’étais salariée, et ma rémunération ne tenait pas compte des heures supplémentaires que j’effectuais.

Il y a quelques années, j’aurais probablement cité « la précarité » parmi les inconvénients du métier, mais avec le recul, celle-ci m’apparaît toute relative. Même les salariés en CDI ne sont pas à l’abri d’un licenciement, et ils n’ont qu’un employeur… Moi, je travaille pour deux éditeurs, et un troisième m’a sollicitée à plusieurs reprises pour que je traduise pour lui. Si, pour une raison quelconque (changement de directeur de collection, désaccord, faillite…), une de ces portes se fermait demain, les autres resteraient ouvertes. Toutefois, comme tous les professionnels de l’édition, je m’interroge sur l’évolution du secteur dans un contexte économique difficile, sans parler de l’entrée dans l’ère du numérique, du piratage. D’ici quelques années, serai-je toujours capable de m’adapter à ces évolutions ? Les éditeurs publieront-ils toujours autant de traductions de l’anglais, et à quels tarifs ? Mes capacités intellectuelles, ma santé, me permettront-elles d’exercer mon activité pendant encore vingt ans ? Autant de questions sans réponse…



Vous arrive-t-il d’échanger avec d’autres traducteurs ? De comparer vos travaux, vos avis ?

Je fréquente un certain nombre d’autres traducteurs, nous échangeons beaucoup à propos des conditions dans lesquelles nous exerçons notre métier, à l’occasion nous nous recommandons mutuellement à des éditeurs. Mais pour ma part, je sollicite très rarement l’avis de mes confrères sur mes travaux publiés ou en cours. Comme le dit une de mes amies, « Je ne parle jamais de ses traductions à un autre traducteur, et je ne souhaite pas qu’il me parle des miennes ». Je trouve cette attitude assez sage. Je suis adhérente à l’ATLF, dont je soutiens l’action, mais je ne participe pas à la liste de discussion – j’estime que mes anciennes fonctions aux Presses de la Cité rendent ma position assez délicate vis-à-vis de certains autres adhérents. Et je me méfie beaucoup de l’effet chronophage des listes de discussion, forums, etc.
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Le traducteur, un passeur ?

Je m’aperçois que j’ai devancé votre question plus haut, en vous donnant ma définition de la traduction… La réponse est donc oui, sans hésiter ! C’est un rôle dont on n’a pas toujours conscience, mais on a parfois de jolies surprises. Ainsi, il y a quelques années, j’ai fait la connaissance d’un jeune auteur dont j’apprécie beaucoup le travail, Mélanie Fazi. Elle m’a révélé que mes traductions de Lisa Tuttle, qu’elle avait lues, adolescente, étaient en partie à l’origine de sa vocation… J’en ai été très flattée, et je suis heureuse que Mélanie et moi collaborions aujourd’hui sur un projet autour de cet auteur.



Lisa-Serval-Jonathan-Carrol.jpgVous avez reçu le Grand Prix de l'Imaginaire en 1999, pour la traduction de L’Enfant arc-en-ciel de Jonathan Carroll, quelle a été votre réaction ? Cette distinction vous a-t-elle permis d’obtenir une meilleure reconnaissance ?

D’abord, la traduction de ce roman de J Carroll (j’en ai traduit quatre en tout) demeure un très bon souvenir. Je déplore que cet auteur ne soit plus édité en France depuis la  disparition de Jacques Chambon. Ensuite, ce prix a eu des répercussions importantes sur ma vie, pas uniquement professionnelle. À l’époque, je traversais une période critique. À la suite d’une séparation, j’étais retournée dans ma famille, puis il y avait eu la disparition d’Alain Dorémieux… Jusque-là, j’avais toujours vécu en province, très à l’écart du milieu de l’édition en général et de la SF en particulier. Internet n’en était qu’à ses balbutiements, les réseaux sociaux n’existaient pas… Pour tout vous dire, avant qu’il me soit décerné, j’ignorais même l’existence du Grand Prix de l’Imaginaire ! Mais quand je me suis rendue à Poitiers afin de le recevoir, j’ai découvert que mon nom signifiait quelque chose pour un certain nombre de personnes. J’ai retrouvé là-bas des gens que j’avais perdus de vue, comme Michel Demuth, un ami d’Alain ; j’en ai connu d’autres dont certains sont devenus des amis ; j’ai enfin rencontré Jacques Chambon, pour qui je travaillais déjà depuis dix ans… Cette expérience m’a confortée dans l’idée de tenter ma chance à Paris, ce que j’ai fait l’année suivante. Je ne l’ai pas regretté.



Michel Tournier, estime que la traduction est un « exercice [qui] prépare excellemment à l’œuvre originale ». Vous êtes vous déjà détachée de votre travail de traductrice pour écrire vos propres textes ?

Oui, cela fait des années que j’écris – pas autant que je le souhaiterais – de la poésie, des textes de chansons… J’ai également écrit un texte pour l’anthologie de Richard Comballot, « Dimension Dorémieux », chez Rivière Blanche. Mais la traduction occupe une grande partie de mes semaines, et pendant des années, j’ai consacré beaucoup de temps à des activités militantes dans le domaine de l’écologie. À l’avenir, je souhaiterais pouvoir consacrer au moins une heure quotidienne à l’écriture, c’est un engagement que j’ai passé avec moi-même. J’aimerais ouvrir la porte de ce jardin secret à un plus grand nombre de visiteurs que je ne l’ai fait jusqu’ici, encouragée par les réactions que j’ai pu recueillir au fil des ans. Les genres dans lesquels j’ai choisi de m’exprimer me satisfont pleinement… Et ils me permettent d’explorer des dimensions de l’écriture très différentes de celles que j’arpente au quotidien dans ma pratique de traductrice.

 

 

Propos recueillis par Anaïs, Noémie et Lory

 

 

 


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Published by Anaïs, Noémie et Lory - dans traduction
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