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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 07:00

Ma première rencontre avec le traducteur, écrivain et essayiste Albert Bensoussan eut lieu en 2010, à Rennes. Dans le cadre d’un projet de biographie, nous nous sommes retrouvés à plusieurs reprises, tasse de thé et dictaphone à la main, pour retracer ensemble sa vie, de sa naissance en 1935 à Alger à son actualité littéraire, en passant par les années tumultueuses de la guerre d’Algérie, son mariage avec sa tendre Mathilde ou encore sa carrière d’enseignant d’espagnol. De ces rencontres est née une « autobiographie assistée », publiée en 2011 par l’université de Rennes.

Le projet d’entretien a été l’occasion de retrouver Albert Bensoussan et d’approfondir avec lui son parcours d’homme de lettres, notamment dans le domaine de la traduction.

 trad-Bensoussan-cabrera-infante-cha-cha.gif         

 Racontez-nous vos premiers pas de traducteur…

Un jour, j’ai répondu à une petite annonce de François Maspero, des éditions Maspero (qui ont maintenant fait faillite). Il cherchait un traducteur pour traduire une biographie de Franco. J’ai répondu et j’y suis allé. C’était intéressant, car la biographie de Franco était écrite par un Espagnol, un Basque qui avait pris un nom d’emprunt pour ne pas se faire tuer, car c’était une biographie qui tombait en pleine période de franquisme et qui démolissait l’image du dictateur. Je l’ai donc traduite sous un nom d’emprunt, Abel Espaing (Abel : l’innocent), car moi et ma femme Mathilde allions souvent en Espagne (Matilde Tubau i Bergadá venait de Barcelone où elle avait connu les bombardements franquistes, c’était une réfugiée espagnole).

Après quoi, toujours dans la foulée, après la publication du livre en 1965, j’ai eu une autre commande de traduction l’année suivante, L’Érotique de l’Espagne, de Xavier Domingo. Je ne l’ai pas signée, car j’allais passer ma thèse à l’université et ce livre pouvait me porter préjudice. Je l’avais traduit pour les Éditions Tchou, qui avaient une collection du nom de « Érotique de… ». Ils publiaient des textes assez audacieux, c’étaient des anthologies de textes avec une étude et de belles – ou scandaleuses – illustrations.

Par la suite, grâce à des amis communs, j’ai pu rencontrer Maurice Nadeau, chez qui j’ai fini par publier cinq-six livres. Il avait une revue, Lettres nouvelles, où il préparait un numéro spécial sur les écrivains du Cuba. Il y avait des textes à traduire, des petites nouvelles, des extraits de romans… Tout avait été distribué, sauf une nouvelle dont personne ne voulait, car trop difficile. Moi, j’ai accepté de la traduire. J’avais déjà traduit deux livres, donc pourquoi pas ? Le texte a été publié en 1966. Cet auteur s’appelait Guillermo Carrera Infante, j’ignorais tout de lui.

À la suite de la publication, j’ai reçu une lettre de Dionys Mascolo, qui était directeur littéraire chez Gallimard, et qui me demandait si je souhaitais traduire tout le roman (Trois Tristes Tigres), je me suis donc empressé de dire oui ! C’est là que mon aventure dans la littérature sud-américaine a commencé…
Trad-Bensoussan-Cabrera-infante-trois-tristes-tigres.jpg
À partir de cette traduction, j’ai vraiment eu une conception de la traduction. C’était coriace, mais intéressant de traduire ces textes modernes d’Amérique latine, d’une culture qui nous échappait complètement. En France, c’était une littérature difficile et méconnue. L’un des premiers traducteurs de ces auteurs, un grand hispaniste, s’était planté lamentablement. En 1950, il avait traduit Borges (Fictions) mais en faisant un contresens monumental. Il l’a ensuite reconnu en expliquant honnêtement qu’il n’y connaissait rien à l’époque, et il l’a, bien sûr, corrigé. Tout le monde peut faire des contresens.



Pourquoi avoir choisi l’espagnol dès le début de vos études, puis dans vos traductions ? N’avez-vous jamais eu envie de vous consacrer à une autre langue ?

Sans doute y a-t-il une part de hasard dans le choix d'une langue. Mais j'ai la faiblesse de penser que mes gènes m'y poussaient. Je viens de lire que l'Espagne proposait aux descendants des Juifs expulsés d'Espagne en 1492 la nationalité espagnole, à nouveau (Albert Bensoussan est descendant de ceux-là). Je me suis toujours senti, au fond de moi, héritier de ces ancêtres espagnols, dont l'un d’eux avait fait construire, au XIIème siècle l'une des deux synagogues de Tolède. Et ce n'est plus un hasard si j'ai épousé en 1964 une Espagnole.

 

Avez-vous des thèmes de prédilection, des convictions qui vous ont incité à traduire un ouvrage, un auteur plutôt qu’un autre ?

Le premier roman que j'ai traduit, Trois tristes tigres, du Cubain Guillermo Cabrera Infante, m'a introduit dans le monde de l’écriture de l'exil. Moi-même j'avais publié en 1965 un court récit sur la fin de mon Algérie (Les Bagnoulis). J'étais sensible à cette expression d'un arrachement irrémédiable. Presque tous les livres que j'ai traduits abordent, peu ou prou, ce problème, et baignent dans cette atmosphère de dépossession et de frustration.

 

Pouvez-vous donner des exemples de quelques difficultés de traduction que vous avez rencontrées ?
trad-bensoussan-Puig-tombe-la-nuit-tropicale.jpg
La difficulté de traduire un livre tient moins, à mes yeux, à des questions de vocabulaire ou de langue qu'à la tonalité, la musique, le son du texte. Il faut lire un livre plusieurs fois, en se laissant porter par la morphologie et la sonorité des mots, avant de se risquer à le traduire. De toute façon, l'impératif sera de restituer au mieux la forme du texte et ce qu'il dit à l'oreille. Par exemple, lorsque l'Argentin Manuel Puig publie son dernier livre, dont la traduction fut posthume, Cae la noche tropical, j'ai tenté de rendre l'atmosphère funèbre du livre, qui parle de vieillesse et de la fin d'un monde, en disposant graphiquement mon titre sur trois lignes sur la couverture : Tombe / la nuit / tropicale. Ainsi mettais-je en valeur l'idée de mort, l'idée de nuit, l'idée de lieu (Tropiques).

Mon premier roman traduit, Trois Tristes Tigres, n’a pas non plus été une mince affaire. Lorsque Gallimard m’a envoyé le livre, je l’ai lu, je me suis effondré ! C’était un livre cubain, très difficile, avec un grand nombre d’allusions littéraires, culturelles… Je n’y connaissais rien ! Il y avait plein d’éléments liés à Cuba, la santería (vaudou cubain). J’ai signé le contrat. J’ai commencé à le travailler, mais je n’y comprenais rien. On m’a donné l’adresse de l’auteur, réfugié à Londres, et j’ai rencontré Cabrera Infante, ce qui a été décisif pour mener à bien cette traduction… et la suite.

 

Cette rencontre a dû être marquante pour vous…

En effet, ces quelques jours à Londres avec Guillermo Cabrera Infante, en 1969, sont à ce jour mes meilleurs souvenirs de traducteur.

 Cabrera Infante avait fui Cuba pour se réfugier à Londres, après avoir soutenu la Révolution cubaine et avoir été un adjoint de Fidel Castro. À l’époque, il était conseiller culturel à l’Ambassade de Cuba à Bruxelles. Cette fuite était une question de vie ou de mort car pendant le régime castriste, tous les fidèles de Fidel, petit à petit, ont été éliminés ou chassés. Madrid avait refusé de lui accorder la nationalité espagnole et l’Angleterre l’a donc accueilli. Il est devenu citoyen britannique très peu de temps après. Il en était très fier, et allait même jusqu’à signer certains de ses articles et scénarios (car il travaillait pour le cinéma) G. Cain. J’allais le voir souvent, il s’habillait à la britannique, avec des tweeds, et, sur ses cartes de visite, faisait suivre son nom de la mention Sq. (Esquire). Il était formidable. J’ai fait deux séjours de travail chez lui, dans des conditions délicates et assez difficiles. Il m’expliquait tout, on travaillait énormément, du matin au soir, jusqu’à 2-3 h. du matin, et on recommençait à 9 h. du matin. On buvait beaucoup de café, et on fumait, lui des cigares, moi des cigarettes.           

Bien qu’on n’ait eu que six ans d’écart, une relation père-fils s’est instaurée entre Cabrera Infante et moi. D’ailleurs j’ai fait par la suite un article sur lui, et je l’ai appelé « El padre ». Parce que d’abord, c’était une espèce de pape. Comme j’ai vécu chez lui à deux reprises, j’ai rencontré à son domicile toute l’intelligentsia sud-américaine réfugiée. J’ai rencontré Vargas Llosa que j’ai traduit, Manuel Puig que j’ai traduit, Cortázar que j’ai failli traduire, mais avec qui j’ai eu des relations amicales, le cinéaste Nestor Almendros, qui était le grand photographe d’Alain Resnais et d’Eric Rohmer… J’ai donc eu tout un réseau de relations et d’amitiés d’Amérique latine, ce qui fait que moi, petit traducteur, j’ai eu des fenêtres, des ouvertures, et deux grands auteurs qui étaient directement liés à Cabrera Infante. C’est grâce à lui que je me suis spécialisé.

Pour le reste, chaque rencontre avec Mario Vargas Llosa est pour moi un immense plaisir. Je n'en reviens pas d'être son ami... et sa voix !

 trad-Bensoussan-vargas-Llosa-dictionnaire-amoureux.gif

Aujourd’hui, que pensez-vous de cette première traduction ?

Je crois qu'elle tient la route, tout comme mon premier récit (en 1965). Après je n'ai fait que suivre le chemin tracé initialement, et donc, d'une certaine manière, me répéter.
trad-Bensoussan-J-avoue-que-j-ai-trahi-02.jpg
 

Traduction, trahison… Ces deux mots vous semblent-ils liés ?

Quand on traduit, on a mauvaise conscience. On ne voudrait pas que l’auteur se sente bafoué, déformé, et pourtant, on reproduit ce qu’il veut dire, mais d’une autre façon. Certains auteurs croient qu’ils ont un droit de paternité ou de maternité sur la traduction. Les traductions, ce sont des enfants naturels… des bâtards. Ils ne ressemblent pas tout à fait à leur géniteur. Le débat sourcier/cibliste est une querelle sans fin à mes yeux. Le traducteur explique, élucide le texte. C’est un défaut, mais parfois c’est nécessaire, il faut aiguiller le lecteur. Certains traducteurs arrivent même à en dire plus que le texte d’origine ! J’ai publié deux textes sur la traduction. Le premier s’appelle Confessions d’un traître, le deuxième, J’avoue que j’ai trahi.



Y a-t-il un texte que vous rêveriez de traduire ?

J'aimerais traduire de l'hébreu Le Cantique des Cantiques, mais je ne connais pas assez l'hébreu pour m'y risquer.

 
Propos recueillis par Fanny, lp
 

 

 
Bibliographie
 

Biographie

Les Bagnoulis, Mercure de France, 1965

Isbilia, Oswald, 1970

La Bréhaigne, Denoël, 1974

Frimaldjezar, Calmann-Lévy, 1976

Au nadir, Flammarion, 1978

L’Échelle de Mesrod, L’Harmattan, 1984

Le dernier devoir, L’Harmattan, 1988

Mirage à trois, L’Harmattan, 1989

Visage de ton absence, L’Harmattan, 1990

Le marrane, L’Harmattan, 1991

La ville sur les eaux, L’Harmattan, 1992

Djebel-Amour ou l’arche naufragère, L’Harmattan, 1992

L’Échelle séfarade, L’Harmattan, 1993

Une saison à Aigues-les-Bains, Maurice Nadeau, 1994

Le Félipou (contes de la 6ème heure), L’Harmattan, 1994

Confessions d’un traître, Presses Universitaires de Rennes, 1995

L’œil de la sultane, L’Harmattan, 1996

Les eaux d’arrière-saison, L’Harmattan, 1996

Les anges de Sodome, Maurice Nadeau, 1996

Le chant silencieux des chouettes, L’Harmattan, 1997

Le chemin des aqueducs, L’Harmattan, 1998.

Retour des caravelles, Presses Universitaires de Rennes, 1999

L’Échelle algérienne, L’Harmattan, 2001

Pour une poignée de dattes, Maurice Nadeau, 2001

Aldjezar, Al Manar, 2003

Mes Algériennes, Al Manar, 2004

J’avoue que j’ai trahi, L’Harmattan, 2005

Sroulik, Maurice Nadeau, 2006

Dans la véranda, Al Manar, 2008

Voyage en Recouvrance, L’Harmattan, 2008

Federico García Lorca, Folio-Biographies, Gallimard, 2010

Belles et Beaux, éditions Al Manar, Paris, 2010

Faille, éditions Apogée, 2011

Ce que je sais de Vargas Llosa, éditions François Bourin, 2011

L’immémorieuse, éditions Apogée, 2012

Verdi, Folio-Biographies, Gallimard, 2013

L’orpailleur, Al Manar, 2013


Sous presse

Édith Piaf, Folio-Biographies, Gallimard, 2013

Rue d’Armor, éditions Apogée, 2013

 

Quelques traductions

Guillermo Cabrera Infante, Trois tristes tigres, Le miroir qui parle, Holy Smoke

Mario Vargas Llosa, Les chiots, Pantaleón et les visiteuses, Lituma dans les Andes, La tante Julia et le scribouillard, Éloge de la marâtre, La guerre de la fin du monde, Le poisson dans l’eau, Un barbare chez les civilisés, La fête au bouc, Le paradis – un peu plus loin, Tours et détours de la vilaine fille, De sabres et d’utopies, Le rêve du Celte

Manuel Puig, Le baiser de la femme-araignée, Pubis angelical, Malédiction éternelle, Tombe la nuit tropicale

Picasso, Écrits.

Ramón Chao, Le lac de Côme, La maison des lauriers roses

Miguel Delibes, La guerre promise.

José Donoso, Ce dimanche-là, La triste disparition…, Casa de campo…

Zoé Valdés, Miracle à Miami, Louves de mer, L’éternité de l’instant, Danse avec la vie, L’Ange bleu, La chasseresse…

­Héctor Abad, L’oubli que nous serons, Trahisons de la mémoire.

Eduardo Halfon, La pirouette.

 

 


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Published by fanny - dans traduction
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