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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 07:00

traductrice aux éditions Asphalte

 

Le soleil brille à Aix-en-Provence. Camille et Lucie traversent le cours Mirabeau pour rejoindre la rue Joseph Cabassol. Elles ont rendez-vous à l'heure du thé au n°4, à la librairie Book in Bar avec Audrey Coussy, traductrice de son état. Elles entrent, choisissent une table, celle dans le coin tranquille entourée de front covers plus originales les unes que les autres, et sortent leur matériel : ordinateur, micro, bloc-notes... Les deux comparses sont parées lorsque arrive la traductrice officiant aux éditions Asphalte. Après les présentations de rigueur, et comme les quatre coups de 14h sonnent, le trio entame l'interview.



Alors, sourciste ou cibliste ?!

 (Rires) C’est une question trop directe, je vais déjà commencer par me présenter : j'ai fait des études d’anglais à Aix-Marseille Université avant de partir finir mon doctorat à Paris 3. Je suis aussi partie en échange au Canada pendant un an, en master 1, en Ontario. La meilleure année de mon cursus et une de mes plus belles expériences, car je vivais dans un endroit anglophone et j'étais donc totalement immergée dans la langue. Je pense que c’est essentiel pour un traducteur. C’est ce qui a été mon tremplin pour ensuite faire de la traduction.



Vous n’y pensiez pas déjà avant ?

Si, un peu, car l’anglais m’a toujours parlé. Cela me vient de mon grand-père qui a travaillé au Maroc avec les Américains pendant la Seconde Guerre mondiale et qui s’est entiché de l’anglais. C’est devenu sa passion, qu’il m’a transmise. Comme au départ l’enseignement ne m’attirait pas trop, je me suis orientée vers la traduction pendant mes études universitaires, ce qui m’a de suite beaucoup plu. J’ai ensuite enchaîné un master 1 et un master 2 avant d’attaquer une thèse sur la traduction de textes pour la jeunesse. Je n’arrivais pas à quitter la fac, et puis la recherche m’a toujours intéressée parce qu'elle me permet de continuer à explorer la théorie. Je me dis que ce qui est bien quand on est traducteur, c’est de ne jamais être trop sûr de soi. On peut avoir des convictions, mais des idées très arrêtées dès le début, je trouve ça dommage. Justement, la recherche permet de se remettre toujours en question et de chercher toujours plus loin. Pour moi, être traducteur c’est justement ça, c’est aller toujours plus loin, être un lecteur très attentif qui décortique le texte au maximum. Je retrouve mon travail de recherche dans mes traductions, et mes traductions m’aident aussi dans mon travail de recherche : je me sens d’ailleurs plus légitime pour parler de traduction maintenant que je traduis pour une maison d’édition.



Justement, à quel moment dans un travail de traduction jugez-vous que vous avez vu tout ce qu’il y avait à voir et que vous pouvez le donner à l’éditeur ?

Jamais! (Rires) Ça fait cliché, mais le doute est toujours là. Je me dis seulement qu’à ce moment précis, c’est la meilleure version que je puisse envoyer, la plus aboutie. Même si j’avais deux, trois mois de plus, ça ne ferait pas une énorme différence sur la qualité. En général, je rends ma traduction en deux ou trois parties. Pendant que je travaille sur ma deuxième partie, une des éditrices travaille sur la première, relit attentivement, vérifie que je n’ai pas sauté de phrase ou fait de contresens. Heureusement qu’il y a ce travail de relecture derrière mon premier jet, car lorsque l'on traduit on a la tête dans le guidon et on ne se rend pas forcément compte : on fait des calques, des anglicismes, on a parfois l’impression d’être Jean-Claude Vandamme… (Rires) C’est pour ça que j’accepte la plupart des modifications suggérées par mes éditrices : je sais qu’on est sur la même longueur d’ondes, qu’on partage une même vision du texte, original et traduit, et qu’elles comprennent où je veux mener la barque.



Donc c’est vous l’auteure ?

Oui, je suis l’auteure de ma traduction. Je ne suis pas l’auteure du livre, mais je prends la responsabilité de faire publier ma traduction du livre.



C’est donc par vous que ce texte va être transmis dans notre langue. Donc si c’est « pourri »…

Oui, si c’est « pourri » ça retombe sur moi et sur la maison d’édition. Et je ne le vivrais pas bien… ! Je ne voudrais pas mettre mon nom sur quelque chose dont je ne suis pas satisfaite.



Pour rebondir sur le jugement de votre travail, comme il y a des critiques sur les livres, vous arrive-t-il d’avoir des critiques sur vos traductions ?

Oui, j’ai déjà vu des critiques sur des livres que j’ai traduits, mais la plupart du temps on oublie complètement le traducteur, le fait que le texte a été traduit. C’est pour ça que ça me marque quand le ou la critique mentionne mon travail. C’est arrivé pour ma troisième traduction chez Asphalte, Breakfast on Pluto : l’émission de radio Salle 101 a complimenté le travail de traduction dans sa critique du livre. Comme c’est le livre qui, je crois, m’a demandé le plus de travail, au niveau de l’argot irlandais, des voix des personnages, de la narration décousue, etc., j’étais heureuse qu’on reconnaisse la difficulté du texte original et, cerise sur la gâteau, qu’on trouve la traduction réussie !



C’est vrai que même nous, en tant que lectrices, on ne pense pas forcément au traducteur, pourtant nous comprenons que c’est important de s’y intéresser. Car, n’étant pas bilingue, on peut ne pas être réceptif à certaines littératures et se poser la question de savoir si cela vient de la différence culturelle ou de l’auteur lui-même, ou même de la traduction qu’on nous propose, donc du traducteur.

C’est vrai que c’est difficile de faire la part des choses, de savoir si c’est la faute ou non de la traduction…



On peut tout de même juger si une traduction est mauvaise, du fait de l’expression, du mauvais français. Par exemple, j’ai lu des livres en espagnol, dont j’ai relu des traductions par la suite : certains textes passaient très bien, mais dans d’autres je ne retrouvais pas la musicalité, la beauté des mots et des tournures de phrases. C’est ici qu’on se rend compte qu’une traduction est mauvaise.

En effet, quand on est lecteur, tout est dans le ressenti. Henri Meschonnic, un théoricien de la traduction qui me fascine, a parlé de traduction « porteuse » : il faut que la traduction porte autant que le texte original, que le traducteur trouve la voix du texte, en français, sans forcer pour autant le texte original à rentrer dans un moule.



D’ailleurs, Meschonnic – je crois que c'est lui – a dit que le traducteur devait traduire comme si c’était l’auteur lui-même qui écrivait dans notre langue.

Je suis d’accord avec ça, jusqu’à un certain point : respecter le texte source, oui, mais sans non plus être dans un respect tel qu’on va se retrouver paralysé face au texte et se contenter de calquer. En étudiant la façon dont l’auteur travaille sa propre langue, on peut alors chercher à reproduire cela en français, un peu comme si on imaginait ce que l’auteur ferait s’il parlait français.

 

 

 

Chaque traduction doit être unique, est-ce que de nouvelles questions se posent à chaque fois dans votre travail ?

Oui, à chaque fois c’est différent, même pour un auteur que j’ai déjà traduit. Je viens de traduire le second roman de Richard Milward, dont j’avais déjà traduit le premier livre (Pommes). L'auteur, son univers, son langage (du nord de l’Angleterre) restent les mêmes, mais on sent dans Block party : un roman à dix étages, une certaine maturité par rapport à Pommes, on sent que quelques années se sont écoulées entre l’écriture de ces deux romans. Block party présentait des défis de traduction inédits pour moi, même si je pouvais m’appuyer sur le style singulier de l’auteur, qui, lui, demeure. Et c’est passionnant de voir évoluer un auteur.

Richard-Milward-Pommes.gif

Des quatre livres que vous avez traduits pour les éditions Asphalte, il y en a un qui vient des États-Unis, un d’Irlande et deux du nord de l’Angleterre. Est-ce qu’il y a de grandes différences entre les trois anglais traduits ?

Oui, chacun a présenté ses propres défis, ses propres difficultés. Avec Pommes, ma première traduction, je n’osais pas encore faire entendre ma voix en tant que traductrice, et puis j’ai dû plonger tête la première dans un argot très ancré dans le nord de l’Angleterre. Sans Internet, je ne sais pas comment j’aurais pu réussir ! Il aurait fallu que j’aille faire un tour là-bas et que j’écrive à l’auteur pour qu’il me fasse un petit lexique. Le deuxième roman, Icelander, m’a aussi posé problème au niveau de la langue car c’est un livre choral dans lequel tous les personnages ont une façon bien à eux de s’exprimer. J’ai essayé de reproduire ces différents registres de langue, en me basant sur un personnage, l’héroïne, qui s’exprime dans un anglais courant. À partir de cette voix, j’ai essayé de déterminer une sorte de spectre sur lequel j’ai placé les personnages principaux (Nathan était du côté plus familier, Wible & Pacheco du côté plus soutenu, voire ésotérique). C’est comme ça que j’ai pu m’y retrouver un peu et produire une traduction cohérente. Le troisième, Breakfast on Pluto, a sûrement été le plus compliqué, avec son argot irlandais des années 1970. On s’inscrit donc ici dans une époque spécifique, avec des références culturelles qu’il faut arriver à faire parler en français. Pour certaines, cela m’était impossible et il m’a fallu les lumières de Patrick McCabe. Il m’a même dit à certains endroits que je pouvais supprimer telle ou telle référence, que ça ne le gênait pas. Impossible pour moi, mais il me l’a répété, alors je l’ai fait, deux fois, et ça a été affreux ! Ce qui était étonnant c’était que moi, je faisais limite un malaise à l’idée de supprimer ces références, mais l’auteur, lui, n’y voyait pas d’inconvénient. Il faut dire que c’est un livre qu’il a écrit dans les années 1990 et qui a été adapté depuis au cinéma, donc il est certainement passé à autre chose par rapport à cette oeuvre.



C'est étonnant !

Ça m'a vraiment interpellée, car les traducteurs ont tendance à sacraliser le texte original, alors que les auteurs en général sont contents que l'on trouve des solutions, que l'on re-manipule le texte. C'est nous qui sommes plutôt opposés à cette idée, ou qui n’osons pas le faire. Je ne sais pas si les autres auteurs que j'ai traduits m'auraient dit la même chose ou auraient accepté : Patrick McCabe est un auteur très productif, son approche au texte est peut-être différente.



Vous avez été en lien avec les auteurs des textes que vous avez traduits ?

Je les ai contactés tous les trois, oui, mais pas dans l’ordre chronologique. J’ai attendu la traduction de Block Party avant de contacter Richard Milward : comme Pommes était ma première traduction, je n’arrivais pas à trouver ma place de traductrice, je ne me sentais pas du tout assurée, donc je voyais le recours à l'auteur comme quelque chose qui empiétait sur mon écriture. Comme un échec. Et puis je n'osais pas le déranger. Alors que c’est tout l’inverse : en général, les auteurs sont ravis d'échanger avec leur traducteur. Pour Icelander, j'ai contacté Dustin Long à la fin de mon travail de traduction, pour vérifier notamment que j’avais bien compris la présence d’un jeu de mots. Je voulais m’assurer que ce n’était pas juste la chercheuse en moi qui voyait des choses qui n'existaient pas. Et ce qui tombait bien c'est que lui aussi est chercheur, il a donc eu tendance en écrivant son texte à faire des références cachées. Il a été ravi de voir que j'avais relevé ce jeu de mots ! Il ne pensait pas que quelqu'un le verrait. J'avoue que j’étais assez fière ! Et j'en ai profité pour lui dire que j'avais adoré son roman : la traductrice-fan ! (Rires) J'ai aussi contacté Patrick McCabe à la fin sauf que cette fois-ci, j'avais au moins dix questions à lui poser, à la fois sur le vocabulaire (irlandais) et les références culturelles et historiques. Si j'ai décidé de les contacter à la fin du processus de traduction, c'est tout d’abord pour m'approprier le texte et entrer pleinement dans leur univers. Umberto Eco a fait cette réflexion que je trouve intéressante au sujet de l'univers de l'auteur et de la traduction : il ne parle pas de traduction mot à mot, mais plutôt de monde à monde. C'est le monde de l'auteur qui dialogue avec celui du traducteur, la langue de départ qui dialogue avec la langue d’arrivée. Ça décolle du texte et de la tentation du calque.



Vous rédigez une thèse sur la littérature jeunesse ; cependant vous n'avez pas encore traduit d'auteurs pour la jeunesse ?

Non pas encore, l'occasion ne s’est pas présentée. Mais comme je travaille en partie sur des textes qui n’ont pas encore été traduits, je démarcherai très probablement des éditeurs une fois ma thèse soutenue. À la base, je n'avais pas prévu de traduire pour une maison d’édition pendant la rédaction de ma thèse. Mais entre-temps, Claire Duvivier, que je connaissais déjà, a créé Asphalte avec Estelle Durand. Avec Claire, nous avions des goûts en commun, une même façon de voir les choses, et elle savait que j'avais mon Master de traduction anglophone en poche ; elle m'a alors contactée pour me demander si j'étais intéressée par la traduction de Pommes et m’a envoyé en test de traduction le premier chapitre. J'ai failli refuser car je ne me sentais pas encore prête pour ce travail, mais je me suis laissé la nuit pour réfléchir et finalement je me suis dit que ce serait trop bête de laisser passer cette chance.



Cela vous plairait de traduire pour un éditeur jeunesse ?

Oui. J’adorerais travailler sur des textes de Neil Gaiman par exemple, qui est un des auteurs centraux de mon corpus de thèse. D’ailleurs je ne fais pas que proposer mes traductions de ces textes, j’étudie aussi les traductions déjà publiées en France.



Ce doit être intéressant de voir les différentes traductions ?

Absolument. Je travaille aussi sur Alice au pays des merveilles, un texte qui a connu beaucoup d’éditions françaises basées sur des traductions différentes. Alors qu’à côté, il y a des auteurs qui eux, sont peu ou pas traduits. Ce qui est drôle, c'est que j'ai commencé ma thèse en 2008 et peu de gens en France connaissaient l’auteur-illustrateur américain Edward Gorey. Et là, pendant ma thèse, les éditions Attila ont commencé à publier cet auteur. Le point positif c'est que ces éditeurs sont passionnés par ses textes et cela se ressent dans la qualité de leurs traductions.



C'est intéressant d’ailleurs de voir la façon dont les traducteurs se posent des questions vis-à-vis du texte.

En effet. Il y a des textes, comme le Crazy Hair de Neil Gaiman (traduit en français par Mes cheveux fous), qui m’interpelle particulièrement. C’est un texte jeunesse en vers plein d’humour, ce qui rend la traduction encore plus exigeante.



Cela doit être plus compliqué que de traduire de la prose ?

Cela engendre d'autres questions. Je ne dirais pas que c'est plus compliqué, mais cela pose des questions de rythme plus spécifiques.



Ce doit être un tout autre univers à retranscrire ?

Un peu, oui. La question du rythme est absolument vitale en poésie. En prose aussi, mais les codes sont tout de même différents.



D'autant plus que chaque pays a son code de versification. Par exemple celui de la langue espagnole est différent de celui de la langue française. Et lors de traduction de l'espagnol au français certains traducteurs traduisent le poème dans le code français, ce qui lui enlève l’aspect musical de l'espagnol, et c'est dommage. Et parfois cela n'a rien à voir avec le texte d'origine.

En effet, la traduction de textes en vers fait beaucoup ressortir cet aspect-là par rapport à la prose. Notre univers est peut-être un peu trop francisé : on est dans une certaine vision de la poésie avec une structure particulière, des alexandrins, etc. On remarque alors tout de suite la francisation du texte original. C'est un exercice que je trouve vraiment impressionnant. À ce sujet, j'ai été admirative du travail que Ludovic Flamant a fait sur Les Enfants fichus d'Edward Gorey (Éditions Attila). Son choix de traduire en alexandrins n’était pas évidente pour moi au départ, mais finalement l’atmosphère française correspondait bien à celle du texte d'origine. J'ai vraiment été heureusement surprise. Mais c'est un traducteur qui est aussi auteur de livres jeunesse, qui fait du théâtre et qui, je pense, doit vraiment faire attention à l'oralité d'une oeuvre. Dans ma thèse, je m'autorise à me « lâcher » sur les traductions en vers parce que je n'ai pas de politique éditoriale derrière moi. D'une certaine manière je peux faire ce que je veux. Et encore je redoute un peu le jour de la soutenance. Peut-être que mes examinateurs vont me reprocher de ne pas avoir traduit en alexandrins, de ne pas avoir cherché à coller à une structure classique.



Je pense que pour certains textes, il ne faut pas chercher à appliquer les règles françaises car c'est justement avec les règles de la langue d'origine que le texte prend tout son sens et que c'est « joli ». Traduit avec les règles françaises, cela ne donne plus rien.

C'est vrai que cela ne fonctionne pas avec tous les textes. Je pense qu'il faut que le traducteur soit à l'aise avec le code qu'il adopte en français. Personnellement, je ne suis pas très à l'aise avec l'alexandrin. En l‘utilisant j'aurais l'impression que ce n'est pas vraiment ma voix qui passe, que je ne maîtrise pas le texte.



Vous reconnaissez-vous dans ce que l'on vous a proposé de traduire chez Asphalte ?

Oui. J'ai de la chance car pour l'instant je n'ai traduit que des textes qui me parlent et me plaisent, justement parce que les éditrices me connaissent. Elles savent quel texte pourrait me plaire ou non avant de me le proposer. On est quelques-uns à traduire de l'anglais chez Asphalte, et chacun a son propre univers. Pour vous donner un exemple récent : Shangrila, de l'Australien Malcolm Knox, a été traduit par Patricia Barbe-Girault. J'ai lu la traduction que j'ai trouvée superbe, mais je me suis dit que ça n'aurait pas été mon texte, je n’aurais pas pu faire aussi bien. C'est vrai que c’est une chance, qu’on fasse le tri en amont pour moi. Mais les éditrices vérifient toujours que le texte pourrait m’intéresser avant qu’on se lance dans l’aventure de la traduction : elles m’envoient le roman et attendent de voir les retours que je vais leur faire. Pour l’instant, j'ai toujours dit oui !



C'est énorme d'avoir des éditrices qui vous connaissent et qui peuvent sélectionner des textes pour vous. C'est un confort en plus.

C'est exactement ça : c'est un confort en plus. Totalement. C’est l’avantage lorsque l'on travaille régulièrement pour une maison : on ne nous propose pas des textes au hasard.



Cela ne doit pas être partout pareil...

Je ne sais pas, mais je pense que j'ai de la chance car Asphalte est une petite structure, j’ai donc toujours un contact direct avec les éditrices.



Pour certaines maisons, la traduction doit plutôt tenir de la prestation de service.

C'est pour cela que j'insiste sur le fait que, pour l'instant, j'ai de la chance de traduire des textes qui me passionnent. Je sais bien que c'est compliqué de vivre de la traduction littéraire, on n’a pas toujours le luxe de refuser, il faut faire avec ce que l'on a. Dans ces cas-là, ça ne doit vraiment pas être une partie de plaisir.



Cela doit être dur de traduire un texte que l'on ne « sent pas », non ?

Oui... ou alors on peut prendre ça comme un défi. Par exemple, Fifty Shades of Grey de E. L. James : ce n’est pas un univers qui me parle, mais je sais que si on me l'avait proposé, je pense que ça aurait pu être drôle à traduire.



Et un gros chèque...

(Rires) Oui, en plus ! Tout de suite c'est plus tentant... Dans ces cas où le texte à traduire ne nous plaît pas, ce n'est pas grave : on peut toujours être le même lecteur attentif de l’oeuvre originale, on apprendra toujours quelque chose de cette expérience.



Si au départ, l'univers ne vous plaît pas et qu’en plus vous trouvez le texte plutôt mal écrit, vous avez peut-être moins de scrupules à changer des choses, à modifier le texte ?

Oui, je pense surtout à la syntaxe. Dans ce genre de situation, je pense qu'il faut aussi être honnête avec le lecteur français et lui présenter un texte que l’on n’a pas cherché à trop modifier, à enjoliver. Mais même sans parler de bien écrire : je travaille sur la traduction de  Coraline, de Neil Gaiman, pour ma thèse et j'ai remarqué que dans ce texte, il utilisait un style sec, précis, avec des phrases très courtes qui s’enchaînent. Au moment de le traduire, j’ai presque le souffle court parce que je ne retrouve pas le rythme en français qui, à mes oreilles, correspondrait à telle ou telle scène. C'est pourquoi je m’appuie sur les audiobooks qui sont lus par Gaiman lui-même, pour faire un travail sur le rythme plutôt que de travailler seulement sur le sens. On se retrouve face à des dilemmes : que vaut-il mieux privilégier à tel passage tout en essayant de garder une démarche globale cohérente, etc. Il est difficile parfois de faire la part des choses entre les mots de l'auteur et les mots que l'on choisit, de se demander si on ne va pas trop dans la réécriture, comme les Belles Infidèles, ces traductions du XVIIe siècle qui n’hésitaient pas à remodeler le texte original pour le faire entrer dans le beau moule français. Quand on en arrive à ce point-là, on sait que l’on est allé trop loin.



On modifie totalement afin de plaire aux lecteurs, donc on change complètement le texte source. D’ailleurs, il existe des traductions françaises où c'est la version du traducteur et non l'idée de base de l'auteur que le lectorat a lu finalement. Le lecteur n'a pas connaissance de la version originale.

Oui, surtout qu’il faut souvent plusieurs décennies avant que des retraductions voient le jour. Par conséquent, il y a toute une génération de lecteurs qui n’aura découvert un texte que sous une forme amputée. Dans le cas de la traduction d’Heidi par exemple, l'éditeur-traducteur a carrément ajouté un chapitre à la fin, comme pour Les Quatre Filles du docteur March. Le pasteur March qui devient docteur en français pour ne pas faire tache dans la culture catholique d’arrivée. Et je ne parle même pas de la vision de la femme que ce titre français offre, alors que le titre original est Little Women (littéralement, Petites Femmes). C'est de la réécriture complète.



De ce fait, lorsque le lecteur découvre une nouvelle traduction d'un auteur, cela doit être dur, car il a une idée du style de l'auteur, qui est en fait celui du traducteur. Il peut alors être soit totalement perdu, se sentir trahi par rapport à l’idée qu’il s’était faite de l’auteur et de son style, soit émerveillé. Le lectorat peut donc percevoir un auteur d'une certaine façon par la traduction qui en a été faite et grâce à laquelle il a pu connaître cet auteur, mais se fourvoyer complètement à cause de cette même traduction…

Ça peut en effet changer totalement le regard que l’on va porter sur le style de l’auteur et son oeuvre en général.


Patrick-McNabe-Breakfast-on-Pluto.gif

Je pense qu'en règle générale c'est ce qui se passe lorsqu’un auteur est traduit car, de toute façon, on ne pourra pas avoir exactement la même chose.

Les deux textes – l’original et la traduction – ne s'inscrivent pas dans la même culture, donc ils n'auront pas la même réception. L'auteur n'aura pas la même aura dans les deux pays, ni le même succès, exception faite peut-être de Neil Gaiman par exemple, qui est connu mondialement. A contrario, Patrick McCabe est un auteur irlandais reconnu et célébré dans le monde anglophone, mais en France on ne le connaît pas. Ça m’a d’ailleurs vraiment surprise lorsque mes éditrices m'ont proposé de traduire Breakfast on Pluto. Elles m'ont appris par la même occasion que cette oeuvre n'avait jamais été traduite, alors qu'il existe une adaptation cinématographique (de Neil Jordan) qui est sortie en France en 2005. Pour moi c’était incroyable,. Il existe bel et bien des publics moins réceptifs que d'autres. Avec Asphalte, on pensait par exemple que le public français allait s’emballer pour Icelander (Dustin Long) vu que le roman s'inscrit dans toute une tradition de romans pulp et qu’il est bourré de références. Et je ne sais pas... la rencontre ne s’est pas faite, ou pas encore. Certains amis à qui j’avais conseillé le roman se sont généralement montrés moins enthousiastes que moi : il y avait une dimension de l’histoire qui leur échappait totalement, c’est peut-être ça l’explication.



J'ai commencé à le lire et c'est vrai que j'ai eu beaucoup de mal à entrer dedans, comme s'il y avait quelque chose que je ne percevais pas. Mais on finit par y arriver grâce aux personnages, dont certains sont assez drôles. Mais c'est vrai qu'au début de l'histoire, on laisse couler des parties car on ne les saisit pas. Je me suis dit que j'allais sûrement comprendre après. Je conçois donc que des lecteurs puissent décrocher et soient surpris par ce livre.

Dans ces cas-là, je me demande quelle aurait été ma réaction si je n'avais pas décortiqué le texte à ce point, si je n'avais pas été une lectrice aussi attentive. C'est quelque chose que je ne saurai jamais. Car même lorsque j'ai achevé la première lecture, je savais que j'allais le traduire ensuite. Je me suis laissé porter par l'histoire, mais j'avais déjà un regard de traductrice sur ce que je lisais. Et il m'a bien fallu cinq mois de travail et d'échanges avec mes éditrices pour décortiquer tout les niveaux de lecture du texte ; il est donc normal qu’un lecteur qui n'a pas vécu tout ça voie les choses différemment. Ce qui a joué contre cet auteur, je crois, c'est qu'il s’est lancé dans ce premier roman avec un tel enthousiasme érudit (il a soutenu sa thèse récemment) qu'il a mis trop de choses dans son livre. Il a voulu créer une vraie intrigue tout en le faisant de façon ironique. Et il y a beaucoup de notes de bas de page, ce qui peut gêner la lecture pour certains.



(Lucie) Dans certains livres, on ne lit pas forcément ces notes de bas de page. Cela fait partie du mystère et si on en a vraiment besoin on retourne les lire.

Les auteurs évitent de les utiliser, craignant de sortir le lecteur de l'histoire, mais en même temps je me dis que le lecteur qui ne les lit pas passe à côté de tout un pan de l'histoire. Dans le cas d’Icelander, on ne comprendrait pas le dénouement sans elles.


Même si certaines semblent obsolètes. L'auteur s'est vraiment lâché sur la mythologie, il voulait créer une vraie atmosphère, un univers riche autour de ses personnages... Le problème c'est que certains lecteurs s’y sont perdus.



Peut-être qu'il faut parfois laisser un peu de mystère, plutôt que de mettre trop d’explications.

J’avoue que, en général, je ne lis pas souvent les notes de bas de page…



(Camille) Pour ma part je les décortique par peur de rater quelque chose. Je me dis que si elles sont là c'est qu'elles ont leur importance.

C'est intéressant de voir que chaque lecteur a sa façon de procéder, d’aborder sa lecture.



Après, cela dépend si ces notes ont été insérées par l'auteur ou par le traducteur, et si ce dernier rajoute des précisions pour plus de compréhension ou parce qu’il n’a pas réussi à traduire exactement une notion.

Je me pose souvent la question : pourquoi est-on obligé de mettre la note de bas de page « *en français dans le texte original » ? Il y a peut-être un petit côté plaisant de savoir que l'auteur anglais a fait référence à notre langue : on est fier ! Ou il a utilisé le français car c'est une façon pour lui de mettre en avant un mot ou une notion. Dans la traduction, on utilise alors l’italique, mais est-ce que rajouter la note de bas de page en plus est vraiment utile ? Je n’ai pas de réponse, je continue de me poser la question.



(Lucie) Je pense que chaque éditeur doit avoir son propre code, sa propre façon de faire.

(Camille) La fierté de la langue française doit sans doute beaucoup jouer aussi.

Parfois cela veut dire que tel personnage peut se permettre ce genre de référence culturelle, c'est un indicateur sur son éducation, sur le milieu dans lequel il évolue.



Si l'auteur met un mot dans une autre langue, il a forcément une raison pour le faire.

Dans certains cas, c'est le traducteur qui choisit de ne pas traduire une notion. Je lis souvent les productions des éditions Asphalte traduites de l'espagnol et, quelquefois, certains mots sont laissés en italique avec une note du traducteur où il explique ce choix. Je trouve que c'est dans ces moments-là que la note de bas de page trouve toute son utilité. Ça joue de l'univers du livre et le lecteur se plonge d’autant plus dans cette culture autre.



Est-ce que cela vous est arrivé pour la première traduction (Pommes), avec l'argot du nord de l’Angleterre, d'être tentée de ne pas traduire et de mettre une note de bas de page car cela est plus intéressant que de traduire ?

Plus intéressant ? Je me pose la question. Il y a toujours des termes que l'on voudrait garder car on les trouve merveilleux en anglais, surtout avec cet argot qui est vraiment ancré dans une région. Mais après, il faut savoir où s’arrête le plaisir sonore et culturel et où commence l’intérêt pour l’oeuvre française et son lecteur. Est-ce que ce n'est pas juste moi qui me permets ce luxe, car je comprends toutes les connotations du terme anglais et je ne vois pas d'équivalence satisfaisante en français ? Est-ce que ça va vraiment évoquer quelque chose à un lecteur français qui, lui, ne comprend pas le terme anglais dans ses nuances et ses sonorités ? C'est toujours compliqué car si je commence, où est-ce que je m'arrête ? La tentation serait de laisser ensuite des termes anglais partout...



« Ce texte est non-traduit par Audrey Coussy… » (Rires) Mais sans rire, vous oscillez en permanence entre le respect, que vous avez pour le texte source, et la compréhension du lecteur qui n'a pas forcément les moyens pour déchiffrer le texte source ?

Il est difficile d'oublier le lecteur. On ne peut pas…

Richard-Milward-Block-Party.gif

…car le lecteur qui pourra comprendre les notions laissées en anglais représente un pourcentage infime par rapport à la totalité des lecteurs ?

Et est-ce que justement on prend ce pourcentage infime comme le lecteur de référence ? Le problème est là. C'est compliqué cette question du lectorat, parce que dans la recherche universitaire, on oublie parfois un peu le côté pratique, on part dans des considérations plus philosophiques sur le texte, l'auteur et le traducteur. Parler du lectorat d'arrivée par contre est perçu comme une considération bassement économique et commerciale, alors qu'en fait pas du tout.

Quand on traduit, on est lecteur aussi, le lecteur de référence c'est nous, c’est le traducteur. On est notre premier lecteur. Au départ, j'essaie de plaire à la lectrice que je suis, car c'est la seule que je connaisse vraiment. D'où l’importance aussi d’entretenir un point de vue théorique sur sa propre pratique et d'avoir le regard extérieur de mes éditrices.

Dans un passage de Block party : un roman à dix étages, il y a une scène onirique où un des personnages féminins s'imagine son copain qui rentre de façon très violente dans la salle de bain où elle s'est enfermée. Elle le visualise une hache à la main, en train de fracasser la porte, et il y a une référence à Shining avec la réplique : « Here’s Johnnie ! ». Je me suis dit que cette référence était évidente, mais quand j’ai regardé le doublage français de ce film pour reprendre cette version officielle, la solution trouvée était trop générique (« Chéri c'est moi ! ») Le lecteur français ne comprendrait pas la référence, d'autant que ce personnage masculin s'appelle Johnnie : il y a un jeu visuel, car le personnage de Jack Nicholson s’appelle Johnny avec un « y »…

J’ai décidé de faire un sondage informel auprès de mon entourage : « Si je vous dis "Here's Johnny", à quoi cela vous fait-il penser ? ». 50% m'ont dit Shining et 50% « Je ne comprends pas ». J’ai préféré laissé le dernier mot à mes éditrices sur cette question. Lorsque j'ai un doute sur une référence culturelle ou historique, je me demande toujours : « Est-ce que le contexte va venir expliciter tout ça ? ».



D'où l'intérêt de la note de bas de page, car c'est justement à ce moment-là qu'il faut noter la référence, non ?

Et là non, justement, je ne peux pas me le permettre. Le plus important dans ce exemple-là, ce n'est pas la référence pure à Shining, c'est l’humour de la scène. Et l'humour ne se traduit pas par une note de bas de page. J'ai été traumatisée justement par ce genre de note dans Alice au pays de merveilles, qui explicitait le jeu de mots avant de dire que c’était intraduisible. Donc on avait le sens, mais l’humour n’était plus là. En fait, être traducteur, c'est faire des compromis tout le temps. Umberto Eco parle de « négociation » et je trouve ça très juste : on négocie avec soi-même, avec l'auteur, avec l'éditeur et avec le lecteur. On négocie, terme que je préfère à celui de « trahison », car ce dernier est connoté de façon négative. Ça apporte une dimension de tragédie alors que pour moi la traduction, c'est positif : on amène un texte à des lecteurs qui n'y auraient pas eu accès sinon. Je ne dis pas que le traducteur est investi d'une noble mission, mais je trouve cette notion de partage belle et importante.



Mais souvent le terme qui revient c'est le traducteur comme passeur...

Le « passeur »… J'ai du mal. Pour moi, c'est quelqu'un qui est effacé, qui s’excuse presque d’être là.



Pour moi il reflète aussi ce côté un peu Messie. La personne qui vous apporte la vérité : « C'est ma version et je la partage ».

C'est pour ça que j'ai du mal avec ce mot. Un traducteur ne doit pas s'effacer derrière sa traduction ou le texte orignal. Pour moi, un « passeur » est quelqu'un qui ne s'implique pas.



À travers ce qu'on nous a appris sur le métier de traducteur, sur les différents courants de la traduction et ce que vous être en train de nous dire, j'ai l'impression que le traducteur est sur un fil, il est au-dessus du vide et d'un côté il trahit, de l’autre il traduit. C'est une dualité permanente. Du cas par cas par rapport au texte, à l’auteur, à la subjectivité, au lectorat visé...

À ce moment-là, tout ce que peut faire le traducteur – j'aime bien cette image du traducteur qui est en équilibre sur un fil, au passage –, c'est suivre ce fil, son intuition, sa voix. Du moins si elle entre en dialogue avec la voix de l’auteur. Au risque de se casser la figure, de créer quelque chose qui ne porte pas. C'est stressant d'une certaine façon.



C'est une remise en question permanente, notamment parce qu'il y a une part de subjectivité, de créativité...

Je pense que le doute se calme un petit peu, en tout cas arrive à se mettre en arrière-plan, assez pour laisser la place à certaines certitudes et à un fil conducteur, une fois que le traducteur s'autorise à prendre sa place en tant que traducteur et non en tant que simple passeur. Lorsqu'il s'autorise à se dire : « Oui, je ne suis pas l’auteur de l’œuvre originale, mais je suis l’auteur de ma traduction ». Et je pense qu'une fois que le traducteur a fait cette démarche éthique (qui le responsabilise face à son travail), le doute n'est alors plus paralysant, il vient au contraire nourrir le travail et pousse aux questionnements.



Le doute s'efface lorsque le traducteur a trouvé sa légitimité ?

Il ne s'efface pas, il ne s’effacera jamais, mais il peut devenir un moteur. Ce n'est plus un « boulet », mais quelque chose qui nous pousse à aller toujours plus loin, à toujours tendre vers une solution plus satisfaisante. Je n’ai pas toujours pensé ça : au départ, le doute me paralysait vraiment. À chaque phrase.



Vous nous disiez tout à l'heure qu'au moment où vous rendez le bon à tirer aux éditrices, c’est la meilleure version que vous avez sur le moment. Ce n'est donc a priori pas fermé, pas définitif. Alors est-ce que en relisant le premier roman que vous avez traduit, vous avez envie de modifier des choses ?

Il y a toujours une dimension humaine dans la traduction. Le traducteur est en évolution permanente et c’est aussi le cas pour le texte original, qui évolue au fil du temps grâce au regard critique qui est porté dessus. C’est normal que je me dise : « Tiens, j’aurais pu traduire ça autrement », sans forcément être dans le regret, mais juste dans la constatation. Une production écrite est de toute façon inscrite dans un moment donné.



C'est passionnant car ce sera toujours en perpétuelle évolution, il n'y aura jamais d'arrêt...

Créer une oeuvre, c’est créer quelque chose de vivant qui nous échappe une fois publié, et c’est tant mieux. Quand on débute dans la traduction, on a envie d'être le bon élève, de tout faire pour être irréprochable, pour qu’on ne nous tape pas sur les doigts, et finalement on se rend vraiment compte qu'il n'y a pas une façon unique de traduire un texte. Il n'y a jamais une vérité, une version. Et heureusement d'ailleurs. On accepte que cela ne soit pas parfait et c'est tant mieux que ça ne le soit pas. Car on accepte alors mieux l'évolution possible.



Je me suis aperçue, au fil de mes études et des cours liés à la question de la traduction, qu'il n'y pas de place accordée au traducteur en tant qu'auteur. On ne le perçoit pas comme un auteur d'une oeuvre originale. C'est en se penchant sur la question que l'on se rend compte que le traducteur réalise un travail de création et qu'il a une légitimité. C'est étonnant que les traducteurs ne soient pas mis en valeur ou reconnus.

Oui, mais cela commence à changer, dans le sens où les éditeurs sont maintenant obligés de mentionner le nom du traducteur sur l’oeuvre traduite, il existe aussi des prix de traduction, etc. Le problème, c'est que les traducteurs qui sont mis en avant dans les médias grand public sont généralement aussi des auteurs connus. J'écoutais une émission sur France Inter dernièrement, l'émission de Pascale Clark, où elle recevait la traductrice du livre Tigre, Tigre ! écrit par Margaux Fragoso (Éditions Flammarion). J'ai été étonnée et agréablement surprise, jusqu’à ce que je comprenne que la traductrice était une auteure française reconnue : Marie Darrieussecq. Du coup, ça m’a un peu refroidie.

Icelander-dustin-long.gif

C'est étonnant qu'en France, où l'on publie beaucoup de littérature étrangère donc traduite, on accorde si peu d'importance au traducteur. Il existe beaucoup d'auteurs étrangers qui sont peu connus dans leur pays d'origine mais très bien en France, sans pour autant que le lectorat français se pose la question de savoir d'où ils viennent, qui les a amenés à lui. Même s'il sait que ce sont des textes de littérature étrangère, il ne se pose de questions par rapport à la traduction. On pense d'abord au produit fini, mais pas à son élaboration.

On ne se pose pas non plus la question de l'impact que la traduction a pu avoir. Je pense à l’auteur américain David Vann, qui a écrit Sukkwan Island (Éditions Gallmeister) : je l'ai rencontré avant que la traduction française de son premier livre ne sorte. Son livre était un peu passé inaperçu aux États-Unis avant ça. Il a été traduit en français et a reçu le prix Médicis. C’est ce qui a permis d'autres traductions dans d’autres langues et, par la suite, une vraie renommée internationale. Grâce à la traduction primée, on peut dire que sa carrière a été lancée.



Même nous, étudiantes métiers du livre, on ne pense pas forcément à l’importance de la traduction. On ne voit que l’auteur, on croit lire le texte original.

De même pour moi. Avant de commencer mes études de traduction, je ne me posais pas autant de questions sur l'impact que pouvait avoir la traduction. C'est à partir du Master 1 que je me suis dit qu'un traducteur, ce n’était pas juste un passeur, ce n'était pas juste quelqu'un qui devait s'effacer, c'était au contraire quelqu'un qui devait s'affirmer. En s’engageant, on s’inscrit dans une éthique de la traduction, ce qui vient nous appuyer dans nos choix.



Ce serait vraiment intéressant de créer la rencontre entre les traducteurs et le public. Cela pourrait apporter au lecteur toute une connaissance, voire des fois permettre de mieux comprendre un livre. C'est agréable d'apprendre des choses sur un livre et son auteur, autres que celles véhiculées par la presse.

Par exemple, notre enseignant de librairie à l’IUT d’Aix-en-Provence organisait des rencontres dans sa librairie avec des auteurs, des directeurs de collection, etc. Et parfois le fait de rencontrer ces personnes nous apportait un certain regard sur l’oeuvre, que l'on ait lu le roman avant ou après la rencontre. C'est enrichissant.



C'est mon cas avec David Vann que j'ai rencontré avant de lire son roman : la lecture et la présentation qu’il en a faites ont donné une toute autre dimension à l’oeuvre au moment où je l’ai lue, après la rencontre.



Le traducteur a sans doute aussi, lors de ces rencontres, son importance notamment si on ne peut inviter l'auteur. Il peut transmettre une certaine vision du livre et de son auteur au lecteur.

Je serais ravie d'avoir un espace pour parler des romans que j’ai traduits, notamment pour Icelander qui est un texte si riche. Je me rappelle avoir parlé avec des personnes qui l’avaient lu et qui n'étaient pas emballées : j’ai pu leur montrer les petites choses qu'elles n'avaient pas perçues, cet autre niveau de lecture dont j’ai parlé précédemment. Ça n’a pas augmenté rétroactivement leur plaisir de lecture, mais ça leur a permis une meilleure compréhension de l’oeuvre.

Une parole est parfois accordée au traducteur, en début ou enfin d’ouvrage ; il peut alors expliquer sa démarche, sa relation à l’oeuvre, et je trouve cela passionnant à chaque fois. Comme je suis universitaire, je me rattrape en écrivant des articles sur la traduction en général, et parfois sur les oeuvres que j’ai traduites. J'ai écrit par exemple un article sur la traduction de Icelander, ce qui m'a permis de coucher sur le papier tout ce savoir que j'ai accumulé sur l’oeuvre.



(Lucie) C'est dommage car cela pourrait vraiment profiter au lecteur. Et favoriserait les échanges sur les lectures, les oeuvres, que l'on a aimées ou non.

(Camille) Cela dit, tout le monde n'a pas le même rapport au livre. Cela rejoint ce que l'on disait tout à l'heure, le lecteur « lambda » ne fera pas forcément attention au traducteur comme il ne fera pas forcément attention à l'éditeur. Ce qui l’intéresse c'est l’histoire.

Plus on mettra en avant le travail de traduction, comme les pages Internet dédiées aux traducteurs sur les sites des maisons d’édition, plus les lecteurs y feront attention et s’y intéresseront.



C'est sûrement à la profession éditoriale, notamment les jeunes de faire évoluer cette situation. Certains essaient déjà, d’ailleurs.

Ce qui est intéressant dans le monde éditorial, où on a de plus en plus de propositions, de choix possibles, ce sont les voix individuelles qui s’élèvent, des voix marquantes, qui se démarquent, comme celles des petits éditeurs indépendants. Le travail de certains éditeurs est remarqué, mis en avant, car ils font preuve d’une vraie personnalité dans leurs choix éditoriaux, et c’est grâce à ce genre de passionnés que l’édition va pouvoir continuer à proposer des choses intéressantes en perpétuelle évolution.



D’un point de vue purement vénal, être reconnu, ça peut aider à avoir une rémunération plus intéressante ?

Sûrement ! Mais c’est bien loin d’être mon cas, vu que je débute encore ! Quand on travaille dans l’édition indépendante, on sait bien que la rémunération se fait en conséquence ; mais je suis heureuse d’avoir débuté avec une maison à échelle humaine, avec des gens qui se soucient vraiment de proposer des oeuvres traduites de qualité.



C’est vrai qu’il y a certains grands éditeurs qui voient la traduction comme quelque chose de mineur. Traduire, c’est ce qu’on demande au traducteur, il n’a qu’à faire son travail. Ils ont trop de titres pour s’impliquer vraiment pour chacun, on se concentre sur les plus gros, c’est une histoire de « gros sous ».

Oui, mais je pense que c’est aussi une histoire de rencontres : j’ai rencontré une traductrice en jeunesse – qui a certes une sacrée carrière derrière elle, ce qui doit aider – qui a réussi à créer un réel lien avec son éditeur, dans une grande maison d’édition. Un lien de confiance, un vrai échange et une vraie reconnaissance.



Justement, on a l’impression que la reconnaissance vient parce qu’il y a une carrière déjà existante, que ce n’est pas quelque chose qui est présent dès le départ.

Si cette reconnaissance humaine et professionnelle existait dès le départ, partout, je pense vraiment que ça aurait un vrai impact sur la vision qu’on a de la traduction et des traducteurs.



C’est quand même fou d’être reconnu dans son travail uniquement parce qu’on est ami avec l’employeur… C’est un statut d’attente, finalement ?

Oui, et ça été tellement longtemps comme ça que c’est difficile de faire bouger les choses. En plus, j’évolue dans une langue qui est considérée comme une langue bâtarde, dans le sens où aujourd’hui tout le monde pense parler anglais, mais sans prendre en considération TOUS LES anglais qui existent. Et un traducteur ce n’est pas seulement quelqu’un qui parle bien une langue étrangère, c’est aussi quelqu’un qui maîtrise sa langue maternelle, qui a un rapport avec l’écriture dans cette langue-là. Traduire, c’est aussi une question de création dans sa propre langue.



En parlant de maîtrise de la langue maternelle, vous auriez envie de traduire du français vers l’anglais ?

J’aurais envie oui, mais on traduit quasiment toujours vers sa propre langue, parce que c’est ce qui est le plus confortable ; en tout cas je suis plus à l’aise comme ça. Quand j’écris en anglais, c’est directement, ce n’est pas un travail de traduction, et c’est très difficile de l'envisager autrement. De faire du « thème », comme on dit à l’université. J’ai enseigné des cours de thème, et c’était des heures de préparation, pour seulement une heure de cours… ! D’autant plus qu’on risque toujours de rendre quelque chose de très français, même dans l’autre langue. Je crois qu’il faut accepter le fait qu’on ne puisse pas tout faire, connaître ses propres limites. C’est déjà superbe d’avoir l’opportunité d’apprécier une langue et de pouvoir faire parler un texte dans sa propre langue.



On a abordé pendant nos cours le sujet d’auteurs qui s’étaient eux-mêmes traduits pour passer leur oeuvre, et qui ont volontairement simplifié leur texte, changé le nom des personnages ou retiré une musicalité qu’ils jugeaient non recevable par des lecteurs étrangers.

C’est très intéressant, parce que ça vient de l’auteur lui-même. Mais c’est aussi inquiétant, car on touche à la personnalité du texte original. Et ça vient interroger cette notion d’ « auteur », justement, et celle de « traduction ». Dans ces cas-là, est-ce qu’on peut encore parler de traduction ? Ou est-ce de la réécriture ? L’oeuvre traduite par l’auteur a-t-elle plus de légitimité que si elle avait été traduite par quelque d’autre ? Ça soulève beaucoup de questions.



Oui. D’autant plus que pour certains auteurs, qui ont fait leur propre traduction « diminuée » volontairement, celle-ci a été faite en anglais, et la traduction française vient de cette traduction, pas du texte original.

En effet. Mais traduire à partir d’une traduction est censé se faire de moins en moins. Cela dit, si c’est une traduction anglaise faite par l’auteur lui-même, peut-être que l’éditeur français peut trouver légitime de partir de cette première traduction, puisqu’elle provient elle aussi de l’auteur. On peut aussi voir ce texte comme une autre version de l’oeuvre… Dans les cas d’auto-traduction, il peut y avoir cette démarche-là : l’auteur voit là l’occasion de revisiter son propre texte, de reprendre des choses qu’avec le recul, quelques années plus tard, il ferait différemment. Mais, comme je l’ai déjà dit, peut-on alors encore parler de traduction ? Il y a tellement de problématiques dans l’étude de la traduction. Par exemple, certains parlent de traduction dès le moment où il y a communication : verbaliser ce qu’on pense serait de la traduction. La définition de la traduction est tellement étendue que parfois on s’y perd.

Pour revenir sur l’auto-traduction, le fait qu’un auteur parle parfaitement sa langue maternelle et la langue dans laquelle il va traduire son propre texte peut être autant un avantage qu’un inconvénient. Par exemple, Nabokov a été très intrusif avec un des traducteurs français de Lolita : il a relu la traduction avant publication et relevé énormément de choses qui lui déplaisaient, au point qu’il a cherché à imposer ses modifications. Mais en tant que traducteur, comme je l’ai déjà dit, on est auteur de sa traduction, c’est notre oeuvre, et avoir quelqu’un qui empiète à ce point-là sur notre travail, c’est insupportable. En même temps, c’est Nabokov : comment dire non à Nabokov ?! C’est délicat de revendiquer sa propre oeuvre de traduction quand, en effet, c’est une œuvre créée à partir de l’oeuvre de quelqu’un d’autre. C’est peut-être pour ça que je ne contacte les auteurs que je traduis qu’une fois mon travail terminé, et que je pose des questions sur des choses précises… !



Vous ne choisissez que des auteurs qui ne parlent pas français, donc ?

(Rires) Exactement ! Plus sérieusement, le mieux c’est de traduire un auteur qui parle un minimum français, car il pourra apprécier la solution qu’on a trouvée. Sans proposer eux-mêmes leur solution ! Chacun reste à sa place ! (Rires). Mais c’est vrai que le métier de traducteur est déjà très délicat, c’est une recherche constante d’équilibre, alors autant ne pas se rajouter ce problème-là. C’est tellement difficile de dire à l’auteur : « Eh non, vous avez produit votre texte, bien, mais maintenant il ne vous appartient plus ! ». Mais je ne considère jamais l’auteur comme l’ennemi, de toute façon.



Et donc, sourciste ou cibliste ?

Traductrice à l’écoute !


Camille Brochet & Lucie Masse, LP Édition - Librairie


Bibliographie

 

Richard Milward Pommes

  • Pommes, Richard Milward (Royaume-Uni) - mai 2010.

Adam et Eve ont 15 ans à Middlesbrough, dans le nord de l'Angleterre. Leur quotidien : expérimenter les fruits défendus offerts par le monde. Adam lutte contre ses TOC pour trouver le courage d'aborder la jolie Eve, qui l'ignore et s'adonne à toutes les tentations : vie nocturne, alcool, sexe, drogue... Loin d'être un simple roman trash de plus sur la galaxie ado, Pommes mêle constamment poésie et réalité crue, entraînant le lecteur dans une tragicomédie rythmée par les Beatles, la house music et les Stones.

 

Icelander dustin long

  • Icelander, Dustin Long (États-Unis) - janvier 2011

C'est jour de fête à New Crúiskeen : on honore la mémoire d'Emily Bean, la célèbre enquêtrice, pourfendeuse du mal et redresseuse de torts. Mais la veille, Shirley MacGuffin a été assassinée ; tous s'attendent à ce que Notre Héroïne, meilleure amie de la défunte et fille d'Emily Bean, se charge elle-même de l'enquête. Sauf que Notre Héroïne se moque bien de pourfendre le mal et de redresser les torts... Pourtant, bien qu'elle n'ait aucune envie d'affronter les redoutables Refurserkir, guerriers mystiques du Vanaheim, elle va devoir reprendre du service ;

 

Patrick McNabe Breakfast on Pluto

  • Breakfast on Pluto, Patrick McCabe (Irlande) - septembre 2011

Tyreelin, un village à la frontière irlandaise. Patrick est le fils illégitime du curé local. Très jeune, il commence à se travestir et se fait appeler Pussy. À la mort de son amant et protecteur, un politicien victime du conflit irlandais, Pussy part à la recherche de sa mère dans le swinging London des années 1970. Mais sur la capitale anglaise aussi plane la menace du terrorisme, et Pussy, bien malgré elle, va se retrouver mêlée à un attentat à la bombe dans une discothèque... Un récit drôle et flamboyant, où la violence et la misère côtoient les paillettes

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Published by Camille & Lucie - dans traduction
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