Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 07:00

Charles-Recourse.jpg

Après avoir fait des études aussi diverses que variées, Charles Recoursé a réalisé deux stages en maison d’édition. Il est par la suite employé aux éditions Au diable vauvert, où il occupe le poste de responsable éditorial. C’est durant cette période qu’il commence à traduire des ouvrages de littérature dont le Diable achète les droits. Fin 2011, il quitte la maison d’édition et se lance dans la traduction free-lance.

Charles Recoursé est notamment le traducteur des ouvrages suivants :

Mal Peachey, The Clash, Topper Headon, Mick Jones, Paul Simonon, Joe Strummer
David Foster Wallace, La Fonction du balai,
David Foster Wallace, C’est de l’eau,
 Neil Gaiman et Dave McKean, Signal / Bruit.




Pour commencer cette interview, afin de nous dire qui tu es, est-ce que tu pourrais nous décrire brièvement ton parcours et préciser ce qui t’a amené à la traduction ?

Mon cursus est très erratique et n’est pas en grand rapport avec la traduction proprement dite : j’ai suivi un DEUG de droit, une licence et une maîtrise en sciences politiques et une licence de communication... J’en étais vraiment arrivé à un point où je me posais la question de ce que j’allais bien pouvoir faire de ma vie. Et puis un jour que j’avais un livre dans les mains, je me suis dis que je pourrais me tourner vers les livres. Et c’est ainsi que, dans une parfaite innocence, je me suis orienté vers l’édition. Il se trouve que ça a marché. J’ai rencontré pour l’occasion M. Guérif des éditions Rivages/Noir et Jean-Claude Zylberstein de 10/18 qui m’ont tous deux incité à déposer mon CV pour effectuer des stages. J’ai eu une réponse de Rivages/Noir puis du Diable Vauvert. En mars 2007, j’ai obtenu mon premier CDD en tant qu’assistant d’édition et me voilà lancé. J’ai travaillé également dans tout ce qui touche aux droits étrangers et aux droits seconds.

Puis, un jour, j’ai pris l’initiative d’une traduction, sans la moindre prétention, qui a convaincu. Dès l’instant où j’ai commencé à goûter à cet exercice, je balançais entre l’édition et la traduction... jusqu’à en faire mon activité principale.

James-Morrow-L-apprentie-du-philosophe.gif

Dans un milieu aussi concurrentiel, quelle est la meilleure façon de se démarquer ?

Il y a une différence entre chercher à se démarquer et subvenir à ses besoins. Ceux qui traduisent de la littérature de genre, la popular culture, restent dans l’ombre. Ce sont des livres largement achetés et très lus, mais qui, disons-le clairement, ne sont pas considérés comme de la « littérature ». Les traducteurs sont payés au lance-pierre et travaillent vite pour une qualité d’écriture initiale qui n’a rien d’extraordinaire. Le « jackpot » pour un traducteur, c’est de traduire des auteurs comme J.K. Rowling ou Stephen King, qui ont un succès mondial ou qui sont très productifs. On a le traducteur qui reçoit une commande de l’éditeur, qui n’est pas particulièrement emballé d’un point de vue littéraire mais qui flaire la bonne affaire, des bonnes ventes. Et puis on a l’autre cas de figure, lorsque le traducteur est porteur de projet. Si l’éditeur est convaincu, très légitimement, il choisira le traducteur porteur du projet pour la traduction.

Sinon, le traducteur doit jouer sur les réseaux, le fait d’être une force de proposition et d’être très informé sur les nouveautés étrangères.



Quelles sont les difficultés spécifiques au métier de traducteur actuellement ?

Il n’y a pas de difficultés spécifiques. La difficulté est universelle : celle qui consiste à trouver du travail. Le traducteur ne dispose pas d’un contrat de travail auprès d’un éditeur mais est lié à lui par un contrat analogue à un contrat d’édition incluant des droits d’auteur. Le traducteur est toujours payé au feuillet mais il arrive qu’il soit payé par forfait ou en pourcentage des ventes de 7000 à 15000 exemplaires vendus. C’est à négocier.

Il est vrai qu’il reste beaucoup à faire pour la reconnaissance des traducteurs. Je pense notamment à l’étude de Pierre Assouline qui a été faite récemment. Mais selon moi, le statut d’auteur n’est pas à envisager.

Je me suis lancé dans le free lance pour être libre de choisir mes projets.



Dans le cadre de ta profession, quels sont les écueils que tu tiens à éviter ?

Traduire toujours dans le même registre de langue, les mêmes temps ; traduire toujours de la même manière les idiotismes et certaines expressions. C’est le cas de traducteurs très expérimentés qui deviennent à la longue de mauvais traducteurs ; ils restent sur leur routine, systématisent leur façon de traduire. Le traducteur ne se pose plus de questions et c’est le piège à éviter. Celui qui débute a au moins l’avantage d’être toujours dans le questionnement.

Le défaut de beaucoup de traducteurs est de se considérer comme des auteurs. En formation, on nous incite à ne pas hésiter à embellir parce que l’anglais est une langue sèche. Je dirais plutôt que c’est une langue économique. J’ai vu des traducteurs partir dans des registres de langue tout à fait inadaptés. Même la ponctuation n’a pas la même valeur.

Je refuse de me considérer comme un auteur. Je suis au service d’un texte et je marche dans le pas de son auteur. Je suis l’auteur d’une traduction. C’est une disposition mentale que j’entretiens nettement. Je suis un passeur d’une langue à une autre. Je ne rajoute pas ma patte au texte, je ne le modifie pas. J’ai la chance de traduire des auteurs qui ont un vrai style, une vraie écriture. Je cherche leurs mots propres, ceux qui les définissent. Tant que je ne m’accorde pas le statut d’auteur, je dispose d’un garde-fou et je reste dans l’humilité vis à vis du texte. Pour moi, un bon traducteur est un traducteur humble.



Donc qu’est-ce qui différencie selon toi une bonne traduction d’une mauvaise ?

Une bonne traduction, c’est un texte qui a été traduit en français, originellement écrit dans une autre langue, et qui donne l’impression d’avoir toujours été écrit en français. Ça, c’est du point de vue du lecteur. Il y a une fluidité. Même l’anglophone ne perçoit pas la langue anglaise au travers du français.

Une traduction peut être fluide mais si l’on compare a posteriori avec le texte original, on se rend compte que tout a été réinventé. Je suis tenté de dire que c’est une mauvaise traduction. Cela se discute, mais selon moi, il faut rester fidèle au sens.



Sur quoi doit jouer le traducteur lorsque le passage d’une langue à une autre est difficile ?

David-Foster-Wallace-La-fonction-du-balai.gifLorsque la traduction au mot pose problème, tu as la charge de quitter la lettre pour trouver l’esprit. Cela doit rester ponctuel.

La référence culturelle est un bon exemple. Elle peut prendre plusieurs formes ; si c’est une marque déposée qui n’est pas diffusée en France, je vais essayer de trouver une marque équivalente qui soit diffusé à la fois en France et aux États-Unis. Si ce sont des personnages de fiction ou des chansons, là, le traducteur doit faire preuve de débrouillardise pour éviter les notes de bas de page qui brisent le rythme de la lecture. David Foster Wallace, que j’ai traduit, utilise la note de bas de page comme partie intégrante de son texte, raison de plus pour ne pas en rajouter qui soient bêtement explicatives.

Pour ce qui est des idiotismes, le problème est modéré. Le français dispose d’un panel assez fourni mais prenons garde néanmoins au traduttore, traditore.

Si je ne parviens pas à retranscrire un jeu de mots, je préfère passer plutôt que de mettre une note de bas de page qui aura un effet comique très relatif. Je ne veux pas sacrifier le plaisir de lecture en m’obstinant dans une retranscription exacte d’une expression, une allitération exceptionnellement intraduisible. C’est le seul moment où je vais me permettre une fantaisie pour éviter de m’arracher les cheveux. Il faut savoir qu’il y aura toujours une perte d’une manière ou d’une autre. Le traducteur doit prendre une décision, faire un examen de conscience, et distinguer ce qui est vraiment important de ce qui l’est moins.



Est-ce que tu as déjà eu l’occasion de faire acte de création en tant que traducteur ?

J’ai traduit un texte où l’auteur décrit le moment de la journée où un immeuble de bureaux américain est vide, lorsque les employés rentrent les uns après les autres chez eux. C’est la fin de l’illusion où l’immeuble existe par ses occupants. Il n’existe plus que par lui-même. L’auteur parle de ce soupir, ce basculement : the acces of hours anywhere. J’ai choisi de traduire ça par « l’axe des heures insues ». Le verbe n’existe pas mais « à son insu » existe. Ma langue a priori n’est pas hostile à cette invention. Je suis au même rythme. Je colle au plus près du sens. J’invente.



On dit souvent que la poésie est du domaine de l’intraduisible. Qu’en penses-tu ?

Pour prendre l’exemple de la poésie anglo-saxonne qui est en vers libres, lorsqu’elle est traduite, elle est en grande partie perdue. Mais j’aime prendre un exemple de réinvention du texte qui a été fait avec humilité et honnêteté.

Vikram Seth, avec Une poire pour la soif, a décidé d’écrire tout son roman en deux cents sonnets de décasyllabes. Cela créé une scansion, c’est très beau. Le traducteur, Claro, qui a traduit Vollman, Danielewski, Baker, Pynchon..., a réalisé que le seul moyen de rendre cet effet « planant », sans sacrifier l’amplitude du texte, était de passer en alexandrin, donc de rajouter deux pieds. C’est un choix que je défends complètement parce qu’il est parti d’une versification classique à une autre en respectant le coefficient de foisonnement ― il faut savoir que le français est toujours plus long que l’anglais qui est plus compact, d’environ 10 à 15 %. Il a conservé la forme du sonnet et a su garder la langueur et le roulis du récit. Il a réinventé le texte, je suis d’accord, c’est une trahison majeure, mais c’est un choix honnête, intelligent et finalement assez humble. Le traducteur prend sur lui de réinventer le texte pour le restituer dans sa langue avec tous les attributs de l’original. Pour moi, c’est une réussite totale.

Mais sinon oui, la poésie est du domaine de l’intraduisible, c’est certain. Comme la chanson, il faut faire preuve de trésors d’inventivité et faire attention à conserver le rythme. Je suis très favorable aux éditions bilingues pour la poésie traduite.

Mal-Peachey-The-Clash.gif

Comment réagis-tu lorsque tu es face à des textes dont la qualité littéraire laisse à désirer ?

Il y a trois niveaux d’écriture : il y a l’auteur qui écrit mal et qui raconte des choses inintéressantes ― abus d’adjectifs, abus de détails, répétitions des mêmes structures de phrases ― ; il y a celui qui écrit dans une langue standard, sans style reconnaissable, mais qui est agréable à la lecture ; et puis tu as l’auteur qui a un style personnel.

Un styliste répète un mot toujours pour une bonne raison, même éloigné dans le texte. Il va falloir trouver le même mot exprimé dans des contextes différents.

Dans le cas d’un texte de mauvaise qualité, la répétition est souvent involontaire et le traducteur le sait. Sans compter les nombreuses incohérences, notamment historiques, et le souci d’acceptabilité morale.

Soit le traducteur choisit de rester sur une lisibilité standard et neutre en retranscrivant le texte tel quel ― l’éditeur est censé l’avoir lu ― soit il opte pour l’arrangement, la réécriture, un style personnel en accord avec l’éditeur. Il y a un point qui n’est pas subjectif en ce qui concerne la qualité de l’écriture. Un auteur qui écrit bien est un auteur inventif qui varie ses structures de phrases, qui a du vocabulaire. Un auteur qui a fait un véritable travail de recherche, propose quelque chose de vraiment esthétique, de travaillé et immédiatement reconnaissable. Pareillement pour la structure narrative, on ne s’ennuie jamais. Avec David Foster Wallace, qui a un vocabulaire énorme des références géniales, je m’efface. Tout est bien enchâssé ; il y a une musique, je m’efforce de la restituer.

Si le texte est vraiment mauvais et que le traducteur est consciencieux, il cherchera à le rendre un peu plus lisible. C’est une trahison, certes, mais vis-à-vis d’une lacune. Toutefois, si le traducteur choisi d’apporter un style personnel, il y a un risque. Par exemple, le traducteur de L’ombre du vent de Carlos Ruiz Zafón avait réussi à créer un style personnel. Le livre s’est bien vendu. Par contre, pour le second tome, Le jeu de l’ange, le nouveau traducteur a opté pour la neutralité. Le livre s’est remarquablement moins bien vendu. C’est pour cela qu’il ne faut jamais changer de traducteur pour les trilogies, cycles, etc.

Sinon, pour des raisons financières, un traducteur refusera rarement une traduction même si le texte est mauvais. C’est vrai qu’on peut être tenté d’améliorer le texte voire de le réinventer quand le travail devient petit à petit un calvaire mais personnellement, cela ne m’est jamais arrivé.



Est-ce que tu as des remarques à faire quant à l’approche de la traduction en France ?

En France, traditionnellement, le traducteur avait un statut d’auteur. Boris Vian a traduit Chandler, Jean Giono a traduit Moby Dick... Cela se justifiait ; un livre bien écrit doit être traduit par un auteur qui écrit bien. On dispose d’un corpus important mais dont on ne peut pas vraiment évaluer la valeur en terme de processus de traduction, autrement dit de passage d’une langue à une autre. Le texte de Giono est un grand texte mais il est arrivé avec sa posture d’auteur et a changé le style en apposant le sien.

Et puis il y a eu une autre catégorie de traducteurs, professionnels, qui traduisent de la littérature de genre. Les maisons d’édition adoptaient des formats, un nombre de pages défini. Tous les polars américains qui ont été traduits avant les années 1980-1985 ont été coupés à quelques exceptions près, des personnages ont été supprimés ou ajoutés selon les cas, des lieux changés… Notre corpus est complètement artificiel à ce niveau-là. La traduction de la littérature de genre est un véritable massacre en France. La littérature populaire a toujours été appréhendée comme un produit presque industriel.

Toute la SF classique et les polars des années dont j’ai parlé mériteraient d’être retraduits, mais ce ne sera pas fait bien sûr. La Beat Generation devrait être retraduite, c’est évident. La Beat Generation, c’est l’irruption de l’oralité en tant que mode de récit par défaut ; une langue brute, poétique avec des raffinements géniaux et encore inégalés, ce côté brut que l’on n’a pas su retranscrire.

Une poire pour la soif de James Ross retranscrit parfaitement l’argot américain. L’effet est très réussi, mais je me suis toujours demandé dans quelle proportion le traducteur n’a pas complètement réinventé le texte... et je pense qu’il a bien fait dans le contexte de l’époque. Les Américains sont très en avance sur nous, notamment leur rapport à l’oralité.


David-Foster-Wallace-C-est-de-l-eau.gif
Est-ce que tu peux nous parler de ce rapport à l’oralité ?

La tradition littéraire française a inhibé ce rapport. L’américain a une grande souplesse à l’oral. Cela est venu très naturellement chez eux. Céline avait bien travaillé sur l’argot mais c’est bien le seul. Lorsqu’on veut traduire de l’argot en français, on perd beaucoup en crédibilité. C’est vraiment problématique. Je peux prendre l’exemple de l’argot issu du Bronx typique d’une époque, d’un lieu, d’une catégorie sociale, qui est mâtiné de nombreuses influences linguistiques et d’une histoire sociale qui n’a pas d’équivalent en France. Inventer un argot français est une entreprise très hasardeuse. Le lecteur sera surpris en découvrant une langue qu’il ne connaît pas. On va plutôt supprimer des négations, rajouter des interjections, des jurons ― on en a beaucoup en français ―, miser sur un registre brutal mais pas typé sinon on perd toute crédibilité. C’est très difficile à faire, et en même temps le traducteur est conscient qu’il y a une énorme perte. Dans ce cas là, j’y suis favorable. J’ai souvent eu l’occasion de traduire ce que l’on appelle de la « littérature urbaine » et cela fait partie des questions que je me suis posées.



Une question subsidiaire : dans le cadre de la relation éditeur/traducteur, quels conseils pourrais-tu donner ?

Je suis partisan de « l’essai ». Le traducteur traduit une dizaine de pages et fait part à l’éditeur de sa vision de l’oeuvre et du texte. Le traducteur s’essaye et voit s’il se sent capable. C’est une garantie ; s’il y a désaccord, au moins il n’y aura pas de mauvaises surprises. Par la suite, cela évitera une réécriture. C’est finalement un gain de temps.
Neal-Gaiman-Steve-McKean-Signal-bruit.gif


Quel rôle joue le traducteur dans la société culturelle selon toi ?

Le traducteur fait évoluer sa langue pour parvenir à en retranscrire une autre dans la sienne. C’est un rôle très important et souvent ignoré. Lorsque dans la littérature américaine sont apparus les écrivains minimalistes et postmodernistes, les traducteurs ont révélé leur potentiel. Ils font évoluer le corpus littéraire de langue française. Les innovations apportées vont être empruntées puis réutilisées. En traduisant au mieux et fidèlement l’évolution de la littérature américaine, on fait évoluer la littérature française par la même occasion. C’est pour ça que je fais une belle profession. Et puis c’est un métier de l’ombre, comme celui d’éditeur ; c’est un aspect que j’apprécie.



Pour finir, est-ce que tu peux nous donner quatre qualificatifs qui définiraient les qualités indispensables au métier de traducteur tel que tu le conçois ?

Audacieux, humble, honnête et réceptif.


Propos recueillis par Clément et Mathieu, LP.

 


Partager cet article

Repost 0
Published by littexpress - dans traduction
commenter cet article

commentaires

CR 24/02/2012 15:32

Une petite erreur les loulous : j'ai pas traduit L'Apprentie du philosophe, c'est une erreur dans la base de données de la Fnac :)

littexpress 24/03/2012 21:09



L'erreur est (enfin!) corrigée.



Recherche

Archives