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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 00:00

Daniel-Mirsky01.gif 

 

Daniel Mirsky est traducteur de l'allemand. Lecteur de littérature allemande pour Gallimard depuis 2004, il a entre autres traduit Joséphine et moi de Hans Magnus Enzensberger (Gallimard, 2010), Le Pays de mon père, de Wibke Bruhns, paru aux Arènes en 2009, Le Perdant radical : essai sur les hommes de la terreur, de Hans Magnus Enzensberger (Gallimard, 2006), Vérifications faites de Bernhard Schlink (Gallimard, 2007), et Mes prix littéraires de Thomas Bernhard, paru en 2010 chez Gallimard.


Ce dernier ouvrage est un recueil de textes du célèbre auteur autrichien sur les prix littéraires qu'il a reçus au cours de sa carrière. Sur un ton tour à tour drôle, cynique, tendre, sincère, l'auteur raconte son dégoût pour certains d'entre eux et la médiocrité des cérémonies. Aussi critique envers lui-même qu'envers les prix, il se montre honnêtement dans des situations inextricables... La traduction de ce recueil réalisée par Daniel Mirsky a été largement saluée !

Dans cette interview, Daniel Mirsky évoque non seulement son activité de traducteur de l'allemand, ses méthodes, ses goûts, son parcours mais aussi les nombreuses questions qui se rattachent à cette profession parfois dénigrée et souvent oubliée qu'est la traduction littéraire.

Thomas-Berhard-Mes-prix-litteraires.gif

Quel a été votre parcours ? Comment en êtes-vous venu à faire de la traduction ?

De langue maternelle allemande, j’ai grandi en France, avant de partir à Munich et d’y fréquenter le Lycée français. Après avoir obtenu en 1995 un bac L option franco-allemande, je reviens à Paris. Trois ans de prépa littéraire, puis admis en 1998 à l’ENS Fontenay St-Cloud (devenue en 2000 l’ENS LSH Lyon). Études d’allemand (licence, maîtrise, DEA) à Paris-III et Paris-IV. Reçu à l’agrégation d’allemand en 2003, puis trois ans d’enseignement de l’allemand (notamment thème et version) en tant qu’allocataire-moniteur à l’université Lyon-II.

À côté de mes études de langue (où la version faisait déjà partie de mes matières préférées), j’ai commencé relativement tôt à faire quelques traductions, pas seulement éditoriales, mais aussi techniques, commerciales, etc. Des petits boulots étudiants en somme.

En 2004, je deviens lecteur de littérature allemande pour la collection de littérature étrangère de Gallimard. Mon père y était déjà lecteur de littérature russe et hébraïque et m’a conseillé au directeur de la collection, qui justement cherchait quelqu’un pour lui faire des fiches de lecture sur des livres allemands. De fil en aiguille – mes fiches donnant semble-t-il satisfaction – je suis devenu lecteur régulier de littérature allemande pour Gallimard, une activité que je poursuis encore aujourd’hui. Au bout de deux ans, le directeur de la collection a songé à me confier ma première traduction. Il s’agissait d’un petit essai politique d’une cinquantaine de pages de Hans Magnus Enzensberger, un intellectuel assez connu en Allemagne. Depuis, les traductions se sont succédé, dans différents genres (essais, documents historiques, récits), pas seulement pour Gallimard d’ailleurs. À cela s’ajoutent des collaborations ponctuelles (traductions d’annexes, de documents, de parties d’ouvrages associant plusieurs traducteurs, etc.) dans des domaines divers (musicologie, histoire de l’art, etc.).

Je précise d’emblée que je ne suis pas traducteur à temps plein. Mon activité principale est celle d’agent contractuel dans un ministère, où l’une des mes missions relève toutefois également en partie de la traduction (j’élabore des revues de presse internationales). Je n’accepte de traductions littéraires que dans la mesure de Wibke-Bruhns-Le-pays-de-mon-pere.gifmes disponibilités, et depuis quelques années j’avoue même que je m’offre le luxe de choisir les textes que je traduis.



Selon vous, est-il nécessaire de ressentir de l’enthousiasme pour un texte pour en faire une bonne traduction ?

Non, un bon traducteur fera – s’il est consciencieux – une bonne traduction d’un texte même « antipathique ». Mais je vous accorde que c’est plus agréable et plus facile de mobiliser ses énergies quand on adhère au texte original. Comme je disais à l’instant, je m’autorise depuis quelques années le privilège de ne traduire que ce qui me plaît vraiment. De ce point de vue, Mes prix littéraires de Thomas Bernhard (Gallimard 2010) et Le pays de mon père (récit de Wibke Bruhns, paru aux Arènes en 2009) ont été des vrais coups de cœur, et j’ai pris un plaisir immense à les traduire.



Pensez-vous que l’on peut considérer le traducteur comme un écrivain ?

Non. Je pense même que certaines mauvaises traductions sont dues au fait que le traducteur se prend pour un écrivain à part entière, alors qu’il devrait se mettre au service de l’original. Certains traducteurs ont même semble-t-il la tentation « d’améliorer » le texte original, de « broder » autour, ce qui peut conduire à des dérives. Cela ne m’empêche pas d’être « cibliste » plutôt que « sourcier », mais on verra ça plus loin.



Que pensez-vous de la situation sociale et économique des traducteurs ? (manque de reconnaissance, salaire…)

Il est délicat pour moi de répondre à cette question, vu que je ne suis pas traducteur à temps plein. De plus, je ne suis pas un partisan farouche des revendications corporatistes, même si j’ai bien volontiers rejoint l’ ATLF (Association des traducteurs littéraires de France), qui fait un travail remarquable (éditant notamment une revue passionnante et organisant tous les ans à Arles d’excellentes « Assises de la traduction littéraire »).

Plus largement, j’estime (à titre tout à fait personnel) que la traduction littéraire est le plus beau métier du monde quand on l’exerce en complément d’autre chose, et un métier effroyable si l’on ne fait que ça. D’ailleurs, si l’on observe attentivement les traducteurs littéraires à temps plein, on remarque qu’ils sont souvent soit déprimés, soit fous. En même temps, ce n’est pas étonnant, car la traduction littéraire, quand on la prend à cœur, est une activité assez obsédante. Et inversement, quand on ne la prend pas à cœur, on risque de se transformer en machine à produire des feuillets, qui se déglingue au fil des ans…

Ces remarques très subjectives mises à part, je crois en effet (et cela explique peut-être aussi les phénomènes évoqués à l’instant…) que la condition matérielle des traducteurs est assez déplorable. Les droits d’auteur sont insignifiants (la plupart des traducteurs ne toucheront d’ailleurs jamais, même en cas de « carrière » bien remplie, de droits sur leur traduction au-delà de l’à-valoir déjà perçu) et la rémunération de base assez faible par rapport aux compétences requises.

Quant à la « reconnaissance sociale », elle est variable. Certains s’extasient certes, dans les cocktails mondains, devant un traducteur ayant traduit un auteur « connu », lui demandent même des dédicaces etc., mais globalement c’est quand même l’excès inverse : le travail du traducteur est souvent ignoré et méconnu. Exemple : L’ATLF se bat depuis un petit moment pour que la FNAC daigne, sur son site marchand, simplement mentionner le nom du traducteur, et à ma connaissance, c’est encore loin d’être le cas pour tous les ouvrages. Faites le test avec Mes prix littéraires… (sourire)



La traduction peut-elle s’enseigner ? Que pensez-vous de la traductologie ?

A-t-on besoin d’être musicologue pour bien jouer du piano ? Je ne pense pas, même si bien sûr un éclairage théorique de la traduction peut aider un traducteur dans son travail.  En revanche (pour filer un peu la métaphore), un peu de « solfège » et quelques « gammes » ne peuvent pas faire de mal : autrement dit, on devient traducteur en traduisant, et il faut s’entraîner beaucoup. Je n’ai lu que très peu de livres de traductologie « pure », et souvent les concepts qui y étaient développés et les exemples qui y étaient donnés ne m’ont pas éclairé davantage que les difficultés concrètes auxquelles j’avais déjà dû me frotter auparavant dans la pratique. En revanche, je garde un excellent souvenir de tous les cours de thème et de version que j’ai reçus et dispensés pendant plusieurs années, et qui ont été extrêmement formateurs.

Hans-Magnus-Enzensberger-Josephine-et-moi.gif
Selon vous, qu’est-ce qui est le plus important : la langue d’arrivée ou la langue de départ ? Êtes-vous cibliste ou sourciste ?

Si on la prend à la lettre, cette opposition a quelque chose d’absurde, puisque par définition on traduit toujours vers une langue cible, même si je comprends bien ce que ces deux appellations sont censées recouvrir. D’une certaine manière, il ne devrait y avoir que des « ciblistes » : la question est simplement comment obtenir la « fidélité » à l’original que prétendent défendre les uns et les autres. Pour moi il est évident que cette fidélité consiste à « transposer » dans la langue de destination l’effet produit par le texte original. C’est en quelque sorte une « fidélité » d’un niveau supérieur, et la seule qui vaille selon moi.



Y a-t-il des textes intraduisibles ?

Non. À moins d’être un inconditionnel de « l’incommunicabilité » chère à certains dramaturges ou cinéastes.  Je crois qu’il existe toujours une solution, une référence culturelle permettant de passer d’une langue à l’autre, d’effectuer la « transposition » que j’évoquais à l’instant.

Bernhard-Schlinl-Verifications-faites.gif

Quelles sont les plus grosses difficultés que vous avez rencontrées lors d’une traduction ?

Il y en a eu plusieurs, de nature différente, mais somme toute assez classiques : spécificités d’une sphère culturelle difficiles à rendre dans une autre langue, poèmes, jeux de mots… (Il y en a pas mal dans Le pays de mon père, j’ai passé beaucoup de temps dessus…).

Une autre difficulté, sur un tout autre plan, est parfois de savoir « lâcher » sa traduction lorsqu’elle est mûre. On a toujours l’idée qu’on peut améliorer certains passages, laisser reposer le texte quelques semaines pour ensuite le relire tranquillement et le remanier un peu. Et pourtant, malgré toutes ces précautions, il arrive toujours, après la publication du texte traduit, qu’on se rende compte (spontanément ou grâce aux remarques d’un lecteur attentif) qu’on aurait pu mieux faire, mieux résoudre certaines difficultés, etc. C’est un peu énervant par moments mais ça passe !!



Le traducteur est-il un passeur ?

Je ne commente pas l’actualité footballistique ! (rires)

Plus sérieusement, je suppose que vous faites allusion aux « transferts culturels » abondamment théorisés, à l’instar de la traductologie que vous évoquiez plus tôt. Sur un plan théorique, il ne me vient à l’esprit aucun commentaire pertinent. Sur un plan pratique, je pense naturellement – et je vous prie de m’excuser pour cette banalité – que le traducteur a en effet un grand rôle à jouer pour faciliter les rencontres entre différentes langues et différentes cultures et promouvoir ainsi le dialogue interculturel.

 

 

Hans-Magnus-Enzensberger-Le-perdant-radical.gif

 

« Tel est le paradoxe du traducteur que plus forte est sa prestation, plus invisible en est l’éclat. Seules ses ratures se voient, se relisent. » Pensez-vous également que l’on parle du traducteur uniquement lorsque sa traduction est dite « mauvaise » ?

Oui. Une bonne traduction ne se remarque pas. Dans l’idéal, on oublie qu’il s’agit d’un texte traduit.



Le travail préparatoire est-il primordial dans votre travail ? Selon vous, est-il nécessaire de connaître l’ensemble de l’œuvre d’un auteur ainsi que sa vie pour restituer sa voix ? Par exemple, concernant la traduction de Mes prix littéraires de Thomas Bernhard, comment avez-vous travaillé pour adopter le ton cynique de l’auteur (par rapport à la critique acerbe qu’il fait du monde littéraire et son insistance sur l’importance de l’argent que représentent ces prix) ?

Avant de traduire un tel texte, je commence en effet par lire plusieurs autres œuvres de l’auteur pour me plonger dans son univers et dans sa langue. Ce travail préparatoire a été particulièrement important pour Mes prix littéraires, dans la mesure où il existe un lien très fort avec d’autres œuvres comme Le neveu de Wittgenstein, écrit à peu près à la même époque. Il arrivait souvent que Bernhard utilise un même matériau pour plusieurs textes, travaillant de façon différente sur des anecdotes similaires. Bref, la connaissance du reste de l’œuvre et de certains aspects de la vie de l’auteur ne peut pas faire de mal, au contraire. Il est notamment important de savoir qui était réellement, dans la vie de Thomas Bernhard, son « Lebensmensch » (son « être vital », l’être le plus cher à son existence), puisqu’il apparaît à de nombreuses reprises dans son œuvre. On peut même considérer que Maîtres anciens est tout entier consacré à cet « être vital », Hedwig Stavianicek, qu’il appelait aussi sa « tante », et qui décéda en 1984. Je m’étends sur ce fait biographique car j’ai été assez étonné (et amusé aussi) par une émission de critique littéraire diffusée sur France Culture peu après la sortie de ma traduction, où l’un des critiques s’interrogeait sur l’existence réelle de cette « tante ». Or, le comique de certaines remises de prix ne s’exprime pleinement que lorsqu’on imagine Thomas Bernhard, bougon et provocateur, avec à ses côtés sa « tante » de 35 ans son aînée… Même si Bernhard retravaille évidemment les faits tels qu’ils se sont déroulés, c’est quand même important d’avoir quelques éléments de contexte !!

Pour répondre à la deuxième partie de votre question, je ne sais pas si l’on peut parler de ton « cynique ». En tout cas pas uniquement. Je pense qu’il ne vous a pas échappé que certains textes du recueil ont un ton beaucoup plus empathique, presque sentimental (de façon assez surprenante pour Bernhard, je vous l’accorde), comme celui où il rend hommage à l’un de ses professeurs (cf. « Le prix de littérature de la Chambre fédérale de commerce »). Et naturellement le côté enjoué de Bernhard dans ces textes ne vous aura pas échappé non plus, avec un comique pince-sans-rire et même un aspect « slapstick » qui m’a énormément amusé, en lisant puis en traduisant les textes ! (cf. « Le prix Julius-Campe » et « Le prix d’État autrichien de littérature »). Mais le plus important, au-delà du ton imprécatoire ou non de Bernhard dans ces textes, c’est de rendre la musicalité de sa langue, qui est une constante chez lui. J’ai beaucoup travaillé là-dessus, sur la question du rythme, de l’alternance de phrases très longues et beaucoup plus brèves. Il y a notamment cette manière typiquement bernhardienne de ressasser un même thème, mais sans le répéter à l’identique, en faisant évoluer les phrases par petites touches successives, dans un mouvement très musical. Cela n’a pas toujours été facile à traduire, notamment en raison des différences syntaxiques entre l’allemand et le français, mais j’ai fait de mon mieux pour que le texte français « coule » aussi bien que l’original.



Dans le cas de Thomas Bernhard justement, il était impossible de rencontrer l’auteur pour résoudre d’éventuelles difficultés. De manière générale, pensez-vous qu’il est important que l’auteur et le traducteur se rencontrent et échangent autour du texte à traduire ?

Oui. Surtout lorsque le texte présente des difficultés spécifiques. Je n’ai pas systématiquement, mais en tout cas régulièrement consulté les auteurs (lorsqu’ils étaient vivants bien sûr !) des textes que j’ai traduits. Souvent quelques envois de mails suffisent, mais parfois, en cas de questions plus pointues, un  vrai échange est nécessaire. À noter qu’inversement, certains auteurs attachent une grande importance à suivre le travail de leurs traducteurs respectifs et demandent même spontanément à les rencontrer, alors que d’autres se désintéressent de ces questions.


Propos recueillis par Marianne, Manon et Ayla, LP

 

 


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Published by Marianne, Manon et Ayla - dans traduction
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wikipédant 16/08/2012 02:54

Excellent entretien. Clair, sincère et surtout très lucide.

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