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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 07:00

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Questions générales

Pouvez-vous vous présenter et nous rappeler votre formation ? Pourquoi avoir choisi la traduction ?
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Je suis née à Bruxelles en 1970, je suis arrivée à Paris en 1987 avec en tête un désir un peu naïf d’écrire, auquel j’ai renoncé pour faire une hypokhâgne, deux khâgnes puis l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. J’ai terminé une maîtrise de lettres modernes à la Sorbonne et un DEA de sociologie de la littérature à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Inscrite en doctorat, je l’ai peu à peu abandonné pour devenir traductrice littéraire : ce travail très concret sur les textes me paraissait plus proche de l’écriture à laquelle j’avais renoncé. Par ailleurs, étant pluridisciplinaire de nature, je craignais de m’enfermer dans une spécialisation universitaire, alors que la traduction permet de rester en prise avec une grande diversité de domaines.

Quelques années plus tard, pourtant, je suis revenue à l’écriture (à ma propre surprise). Depuis la publication de mon premier roman en 2002, je suis donc à parts égales traductrice littéraire et romancière.
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Quels sont vos domaines de spécialisation ainsi que les thèmes qui vous sont chers ?

J’ai d’abord traduit dans des domaines correspondant à ma formation : sciences humaines, histoire littéraire et histoire des idées (Erich Auerbach, Hanns Eisler), classiques (Heinrich Heine). Ensuite je suis passée à la littérature contemporaine avec Paul Nizon et Tariq Ali, mais j’essaie de revenir parfois à la traduction de textes théoriques, car j’aime beaucoup cette gymnastique intellectuelle qu’exige la traduction de concepts, d’idées. Quant aux thèmes qui me sont chers, ils sont si variés et disparates en apparence que leur énumération serait un peu inquiétante, je préfère donc m’en abstenir dans ce cadre limité.



Quel est votre rapport aux textes et langues traduites (pourquoi l’anglais et l’allemand) ?

L’anglais est avec le néerlandais la première langue vivante que j’ai apprise, et je continue à m’y sentir plus à l’aise, c’est un rapport, dirais-je, limpide et sans embûches. Je me suis initiée à l’allemand plus tard, par goût pour la littérature germanophone, notamment Heine et les écrivains austro-hongrois. J’ai à cette langue un rapport plus affectif, plus passionnel et aussi plus trouble, même si j’ai du mal à définir la nature de ce trouble. Cela reste cependant la langue que je traduis le plus…



Comment choisissez-vous les textes que vous traduisez, comment procédez-vous avec les éditeurs, faites-vous des propositions de textes ou est-ce que ce sont plutôt des commandes de textes qui émanent des éditeurs ?

Contrairement à ce que font d’autres collègues, je lis toujours intégralement un livre avant d’en accepter la traduction. Je veux être sûre qu’il va me plaire et m’intéresser jusqu’au bout. Le choix se fait donc en fonction de mes affinités, mais aussi de mes disponibilités, bien sûr. Celles-ci sont peu à peu limitées par le fait qu’on « suit » parfois un auteur sur plusieurs livres, ce qui empêche matériellement d’en traduire d’autres. A vrai dire, il est rare que je propose moi-même des textes aux éditeurs pour lesquels je travaille. Ce travail de prospection et de persuasion est passionnant et utile mais prend beaucoup de temps et, comme j’ai déjà un autre métier qui m’occupe beaucoup, je préfère laisser venir les commandes. Ce qui ne m’empêche pas, de temps à autre, de conseiller à un éditeur un livre étranger qui m’a plu, mais pas forcément dans l’idée de le traduire moi-même.
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Comment en êtes-vous venue à l’écriture, la traduction a-t-elle joué un rôle particulier et en joue-t-elle encore un ? Considérez-vous votre travail d’auteure dans un rapport de filiation avec certains textes traduits (notamment Les villes de la plaine et Le quintet de l’islam de Tariq Ali) ?

J’ai déjà partiellement répondu à cette question, je vais donc me contenter de compléter ma réponse : oui, je pense que la traduction est une merveilleuse école de style, une école d’écriture qui apprend à travailler de très près sur les mots, les phrases, les rythmes, les images. Mon écriture en reste très marquée et, au quotidien, le peaufinage d’une traduction et celui d’un texte à moi ne me paraissent pas des tâches très différentes. EnDiane-Meur-La-Vie-de-Mardochee.gif matière de filiations, je pense que c’est surtout Erich Auerbach qui a marqué mon imaginaire romanesque, avec sa vision longue de l’histoire humaine comme fleuve, sa façon d’appréhender les continuités et discontinuités, les résurgences, les préfigurations… De lui m’est venu aussi mon intérêt pour l’exégèse biblique et, indirectement, pour les rapports entre les trois religions du Livre. Cet intérêt apparaissait déjà dans mon premier roman « La Vie de Mardochée de Löwenfels », c’est ce qui incité Sabine Wespieser à me proposer de traduire Tariq Ali.



Comment définissez-vous votre statut de traductrice (tant d’un point de vue juridique que philosophique) ?

Mon principe fondamental est que je traduis un texte, et que je dois me régler sur l’autorité interne de ce texte. En d’autres termes, je suis une philologue dans l’âme, il me semble que j’ai un devoir de préservation et de loyauté par rapport au texte que je traduis, parfois en divergence avec l’éditeur, voire l’auteur lui-même (quand il veut intervenir dans le texte et introduire des coupes ou des variantes). C’est peut-être dû en partie au statut du traducteur littéraire en France : nous sommes considérés comme les auteurs de notre traduction, et rémunérés en droits d’auteur. Cela dit, il va de soi que la « philologue dans l’âme » doit bien souvent faire des compromis, mais j’essaie de ne jamais oublier mon principe fondamental.



Quelles sont les différences de statut entre celui d’auteur et celui de traducteur ?

Le traducteur est, bien sûr, beaucoup moins visible que l’auteur, il n’est pas rare que les lecteurs voire certains journalistes n’attachent aucune importance à son identité. C’est très injuste, d’autant que le traducteur porte, je crois, une responsabilité plus lourde que l’auteur : il peut faillir à sa tâche, se tromper, dénaturer involontairement un passage, alors que l’auteur, lui, n’est responsable que de ses idées. Mais des efforts sont faits auprès des éditeurs et de la presse, notamment par des associations comme l’ ATLF dont je suis membre, pour rendre le traducteur plus visible et améliorer son statut, y compris sur le plan des contrats, des tarifs et des délais.



Peut-on parler du traducteur comme un découvreur ou un passeur ? Quelle importance lui donner ?

Quelle importance ? Eh bien, par exemple, je ne connaîtrais rien de Tolstoï, Dostoïevski, Strindberg, Dante, Garcia Marquez, Borgès… s’ils n’avaient pas été traduits en français. Et ma vie en serait très différente. Ce que serait plus généralement le monde humain si aucun texte n’avait jamais été traduit, nous ne pouvons même pas l’imaginer ; ce serait un sujet de nouvelle pour Borgès, puisque je parlais de lui.



Selon vous, le traducteur doit-il disparaître derrière le texte ou avoir une lecture plus personnelle ?

En ce qui me concerne, j’essaie de m’effacer le plus possible derrière le texte, ce qui d’ailleurs demande énormément de maîtrise et de concentration : il faut arriver à devenir une sorte de « coquille vide » capable de se remplir des mots, de la voix, de la vision du monde, de la sensibilité d’autrui. Je ne me représente pas traduire autrement. Mais je conçois tout à fait qu’on ait une autre approche ; cela dépend aussi du type de textes que l’on traduit.



Questions techniques

Quelle différence existe-t-il entre le travail de traduction d’essai et celui de traduction littéraire ?

La différence principale est que dans le premier cas, on traduit du sens, dans le second, du « récit », en donnant à ce terme une acception très large. Bien sûr, les auteurs d’essai ont aussi un style qu’il s’agit de rendre, mais le souci premier est quand même de restituer l’idée de la façon la plus claire et la plus fluide possible. Dans la traduction de textes littéraires, il faut davantage épouser les images, la musique de l’original ; je me permets donc beaucoup moins de modifier l’ordre des mots ou la structure syntaxique des phrases.



Comment traduire la répétition dans un texte (sachant que la langue française admet difficilement la répétition) ?

Je crois qu’il faut être prudent et ne pas ramener trop vite les répétitions à du culturel, donc les gommer. Souvent, la répétition d’un mot, ou le jeu sur des mots d’une même famille, est ce qui donne sa cohérence au passage ; en supprimant la répétition, on lui fait perdre son épine dorsale. Il y a moyen d’insister sur les répétitions de façon à faire comprendre qu’elles sont volontaires et assumées. Quand je gomme une répétition, c’est donc vraiment en dernier recours, quand je suis sûre qu’elle ne recouvre rien de particulier.



Comment traduire les idiotismes ?

Tout dépendra du statut du texte. Dans un roman qui, disons, se situerait en Grande-Bretagne et jouerait beaucoup sur le contexte culturel, les idiotismes font un peu partie de la tonalité du texte et il sera savoureux de les conserver. En revanche, quand je traduis de l’anglais un roman de Tariq Ali situé dans le Proche-Orient médiéval et qu’il emploie un tour typiquement anglais, je vais l’adapter et chercher un idiotisme français équivalent. Le lecteur est pris dans un univers de fiction qui a sa cohérence interne, il ne s’agit pas de le faire sursauter en lui rappelant soudain que ce roman est traduit de l’anglais !



Doit-on être un universitaire pour traduire ?

J’espère que non, car je ne suis pas universitaire.



Pour l’anecdote

Avez-vous déjà traduit un texte que vous jugiez mauvais ?

À mes débuts, quand je travaillais pour des revues universitaires, il m’est arrivé de traduire des textes qui n’avaient pas encore été publiés dans l’original, et n’avaient pas été assez relus. C’est terrible car le travail est deux fois plus long : il faut d’abord élucider ce qu’a voulu dire l’auteur, ensuite le reformuler de manière plus heureuse ou plus claire, tout en se demandant toujours si l’on a bien compris, si l’on n’est pas passé à côté d’une idée complexe.

Mais cette question, en fait, est loin d’être anecdotique. La mauvaise qualité d’un texte peut être un vrai problème, surtout si l’éditeur ne lit pas la langue de départ et pense donc que c’est la traduction qui est mal faite. Un conseil aux jeunes traducteurs : toujours lire d’abord les textes qu’on vous propose à traduire et – si possible – ne pas accepter un texte que l’on trouve ennuyeux ou mauvais.



Avez-vous pris connaissance de la traduction du dernier Tariq Ali (La nuit du papillon d’or), qu’en est-il du travail de suivi et d’uniformisation des traductions ?
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J’avais lu la version anglaise du roman, mais je n’étais pas disponible à ce moment-là pour le traduire. Tariq Ali m’en a un peu voulu sur le moment, mais sur le fond je ne pense pas que ce soit un problème : l’œuvre a beau être un quintet, chaque volume se situe dans un univers assez différent, les personnages ne sont pas les mêmes, et s’il y a de menus ajustements à faire pour uniformiser l’ensemble, c’est plutôt la tâche de l’éditeur ou de ses correcteurs. En revanche, j’ai rencontré des problèmes beaucoup plus épineux avec la traduction de Nizon, car ses journaux renvoyaient à des œuvres déjà traduites (par plusieurs traducteurs, qui plus est !), et il fallait veiller à conserver une certaine cohérence. Parfois même, les journaux contenaient des ébauches ou des versions antérieures de passages repris dans les romans, et dès lors, comment procéder ?



S’il n’en restait qu’un, privilégierez-vous l’écriture ou la traduction ?

Je ne sais que dire. La traduction reste mon métier, un métier que j’aime beaucoup. L’écriture, elle, compterait plutôt parmi mes raisons d’être. J’espère donc ne jamais être obligée de choisir entre les deux.


Propos recueillis par Alice Saintout et Célia Bascou, LP libraires

 

 

Lien

 

 Diane Meur sur le site Sabine Wespieser

 


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Published by Alice et Célia - dans traduction
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