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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 07:00

La traductrice Dominika Suskenova est issue d’une famille très impliquée dans le secteur culturel (production audiovisuelle, festivals de cinéma, etc.). Baignée en Slovaquie, son pays d’origine, dans un climat interculturel depuis son plus jeune âge, c’est ensuite son goût pour les films en version originale qui lui a donné l’envie de les traduire et l’a donc menée vers la profession de traductrice.

Dans notre filière Métiers du Livre, nous sommes très attachés aux ouvrages et à l’idée d’enrichissement culturel et personnel qu’ils apportent. C’est donc avec un certain plaisir que nous avons écouté son anecdote sur la bibliothèque de ses aïeuls, l’autre facteur qui l’a poussée vers la traduction. C’est en effet, la bibliothèque de ses grands-parents, enrichie de livres de tous les pays, qui lui a définitivement fait embrasser la vocation de traductrice. Et ce serait encore cette même bibliothèque qui l’aurait menée plus tard à se passionner pour le français, l’italien puis pour l’anglais (une langue incontournable selon elle).

Interprète et traductrice polyglotte de romans, articles de presse et de films travaillant aujourd’hui pour l’Union Européenne, Dominika Suskenova est une personne d’une très grande richesse culturelle qui a accepté de répondre à nos questions et ainsi de nous faire découvrir le métier de traduction en Slovaquie.



Tout d'abord, comment êtes-vous devenue traductrice ?

Je suis allée à l'école de philosophie Coménius (traduction-interprétariat, anglais-italien) et l'école de Philosophie de Presov, où j'ai étudié la culture et le français. Puis d'être présente sur tous ces festivals littéraires et de cinéma m'a mise dans le bain tout de suite et j'ai exercé aussi bien en tant qu'interprète simultanée que traductrice.



Dominika Suskenova est-il votre nom utilisé pour la traduction ?

Alors, concernant mon nom, effectivement, mon nom marital est Suskenova. Mon nom de jeune fille est Mattys, mais je suis souvent confondue avec une autre traductrice qui porte à peu près le même nom et ne travaille pas dans les mêmes langues que moi. Alors vous ne trouverez guère d'informations à mon sujet. Il est question aussi des accents ; sur les moteurs de recherche occidentaux, cela fonctionne moins bien et il est plus difficile d'obtenir de bonnes informations.



Depuis combien d'années exercez-vous ?

Cela fait environ six ans que j'ai des missions en indépendante.



À propos des festivals que vous nous avez cités au tout début, quels sont-ils ?

Ce sont principalement des événements en Slovaquie, je ne sais pas si les noms vous importeront, la graphie slovaque est complexe ! Mais ce sont tous les types d'événements culturels que vous pouvez trouver là-bas – vous savez, ce n'est pas aussi fourni qu'en France. Par contre, j'ai participé au Festival de Cannes en tant que traductrice.



Traduisez-vous seulement de l'anglais au slovaque ?

Non, j'exerce également de l'italien et du français vers le slovaque. J'aime ces langues et j'ai vraiment envie de pouvoir faire passer leur musicalité, leurs particularités vers le slovaque (ce qui n'est pas facile !!).



Avez-vous une spécialité ?

Pour le secteur, je suis donc immergée dans le domaine artistique depuis très longtemps, alors ma préférence va vers tout ce qui est culturel bien entendu.



Et une préférence ?

En termes de préférence linguistique, j'adore les langues latines, alors je préfère l'italien et le français.



Quelle traduction vous a particulièrement marquée au cours de votre carrière, que ce soit au niveau des difficultés de traduction ou de l'engouement pour l'histoire ou l'auteur ?

J'aime les policiers mais ça va, ce n'est pas trop dur parce que stylistiquement (en dehors de transmettre le suspense), cela n'a guère d'impact sur la forme et le fond que l'on va donner à la fin. En revanche, pour les poésies, les pièces de théâtre, cela est plus compliqué.



Dans cette idée, y a-t-il eu un auteur dont le style vous a particulièrement marquée ou dont vous avez été impressionnée de traduire l'œuvre ?

La poésie est pour moi ce qui m'impressionne le plus. Il est très difficile de rendre en langue slovaque (ou toute autre) ce qui a été développé dans la langue d'origine de l'ouvrage. Et s'il y a une cohérence des rimes et de l'ensemble, il est difficile de se tenir sur la même ligne pendant une centaine de pages... Mais c'est un défi, et j'apprécie cela !



Quel est l'auteur ou le livre que vous avez le plus aimé traduire ?

J'ai traduit Baudelaire pour un magazine culturel slovaque – pas en intégralité, seulement des passages. La musicalité, l'usage des vers est pour moi un total enchantement. Baudelaire est un maître absolu de la langue française pour moi. C'est Baudelaire qui emporte ma préférence. Je suis  « fan » de tout ce qu'il a écrit, et en particulier des Fleurs du Mal.



Et y a-t-il un livre que vous aimeriez traduire aujourd'hui ?

J'aimerais traduire les œuvres de Jean Ristat, ce grand poète contemporain qui n'est malheureusement pas assez connu – je trouve. On pourrait dire que c'est un digne héritier de Baudelaire !!



En ce qui concerne votre travail, quelles sont vos méthodes ? Vous fixez-vous des objectifs ou avez-vous un calendrier de travail ? Et avez-vous des délais fixés par votre éditeur ?

Oui, nous y sommes obligés, notamment par les délais souvent très courts (et de plus en plus) qui sont exigés par les éditeurs. Parfois, il s'agit de seulement deux ou trois mois, alors je ne vous raconte pas la panique... Parfois on peut être plusieurs mis sur le même ouvrage. Mes objectifs sont quotidiens, hebdomadaires, puis mensuels. Je m'oblige à me fixer des objectifs segmentés, de fait je dispose d'un temps réparti plus justement. Il faut commencer par la recherche documentaire, le dictionnaire terminologique (base de tout travail de traduction), puis la traduction en elle-même et la phase de vérification. Il m'arrive également de le faire relire à un tiers – pour le regard extérieur.



Ce qui fait qu'en moyenne, combien de temps mettez-vous pour traduire un livre ?

En idéal, je veux dire dans un temps idéal absolu, je mettrais trois à quatre mois. Après, tout dépend de la difficulté de l'ouvrage. Un ouvrage d'art, par exemple, avec beaucoup d'illustrations et peu de texte, sera bien sûr achevé en un mois (il faut toujours vérifier ses sources, ce qui rallonge le temps en recherche documentaire).



Lisez-vous le livre avant de le traduire ?

Rarement, cela peut m'arriver, mais uniquement par sections. Je préfère ne pas être trop influencée - mais après, tout dépend de l'ensemble de l'ouvrage à traduire.



Contactez-vous parfois les auteurs que vous traduisez ?

Non, jamais, je ne souhaite pas être influencée. Toutefois, je ne suis pas contre un contact ultérieur... Mais vous savez, le marché slovaque n'intéresse pas grand-monde ! Je sais que le traducteur français de Terry Pratchett est ami avec ce dernier – une bonne dose de complicité n'est pas de trop pour traduire cette œuvre ! Je rêve de ça mais il faut trouver une œuvre de cette ampleur à traduire, et un marché correspondant.



D'ailleurs, vous arrive-t-il d'échanger avec des collègues traducteurs ?

Oui, cela peut arriver mais c'est tout de même un métier très solitaire. Dans le cadre de l'Union Européenne où je suis employée actuellement, nous sommes amenés à nous côtoyer mais ce n'est pas le même contexte. Il y a toujours une notion de concurrence dans le domaine de la traduction.



Par rapport à l'éditeur, travaillez-vous avec un en particulier ?

Non, c'est plus en fonction des missions qui me sont confiées.



Et intervient-il lors de la traduction ?

Oui, régulièrement, mais cela dépend des éditeurs. Ils interviennent à des degrés différents ; certains peuvent être très pénibles (trop de pression, trop d' « orientations » données à notre travail).



Utilisez-vous une version papier ou numérique lors de la traduction ?

Je travaille sur une copie sur mon bureau, parce que je préfère le contact avec le papier, mais sinon je travaille aussi par Internet (pas le choix, les éditeurs procèdent de plus en plus comme ça).



Est-ce difficile de changer d'auteur par rapport au style d'écriture, au vocabulaire employé ?

Oui, très, et cela montre que la traduction est un réel métier et que Google Trad n'est pas la solution ! C'est une profession difficile et il faut toujours savoir s'adapter. Je suppose que ce n'est pas si loin des métiers de l'audiovisuel auxquels j'ai été confrontée depuis le plus jeune âge.



Faites-vous des recherches lors de votre traduction ? Si oui, quelle est la plus folle que vous ayez dû faire ?

Ha ha ! Oui je fais toujours des recherches ! La plus folle, à mon avis, est celle que j'ai faite pour trouver la recette du gloubi-boulga1  pour un journal slovaque. J'ai beaucoup ri et j'ai trouvé ça peu ragoûtant !



L'utilisation de la note de bas de page est une question qui se pose en France chez les traducteurs. Y avez-vous recours ?

Cela peut arriver, mais ce n'est pas toujours très prisé. C'est quelque chose de très « européen – occidental » si je puis dire. Nos normes ne sont pas toujours les mêmes.



Traduisez-vous seulement des romans ?

Non, il m'est arrivé de réaliser des sous-titrages pour des films et des articles. Cela me permet de maintenir divers points d'intérêt et une certaine dynamique, bien que le risque de dispersion soit présent.



Est-ce que vous avez la possibilité de choisir ce que vous traduisez ?

Non, même si les domaines de spécialité sont tout de même connus dans le milieu.



Et proposez-vous des traductions ?

Non, plus actuellement, car je travaille pour l'Union Européenne, ce qui représente un temps bien rempli. De toute façon, on m'en propose directement !



Quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?

Elles sont multiples : pouvoir respecter le texte d'origine, et le rendre compréhensible pour l'audience-cible. On dit bien traduttore-traditore, je trouve cette expression italienne tellement vraie – on trahit toujours un minimum le texte original. Il y a une certaine culpabilité. Et puis, maintenant, les grands enjeux, ce sont notre légitimité professionnelle face à Internet. Les pays de l'Est tels que le nôtre ne sont pas encore trop touchés, par rapport à la France par exemple, mais cela viendra, bien sûr.



À propos de la profession, pour vous, qu'est-ce que le métier de traducteur ?

Transmettre, savoir adapter, pouvoir faire comprendre les spécificités d'une langue vers une autre culture. C'est très difficile ! On n'a pas tous les mêmes degrés de compréhension, les mêmes attentes – le traducteur est là en tant que passeur.



Quelles sont donc les qualités à avoir dans ce métier ?

Ouverture d'esprit, bonne culture générale et bien sûr, excellentes qualités rédactionnelles et linguistiques !



Et qu'est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ? Le moins ?

Ce qui me plaît le plus c'est la diversité des aspects, des connaissances rencontrées. En revanche, ce qui me plaît le moins, c'est la solitude et la concurrence du milieu.



Autre débat de la profession, vous percevez-vous comme passeur ou créateur ?

Plutôt comme passeur, bien que toutefois nous soyons régulièrement amenés à créer (je pense à des surnoms, comme par exemple la traduction des noms d'Astérix et Obélix, ou encore plus récemment, Harry Potter).



Vivez-vous de votre travail ? Devez-vous refuser des offres ?

Actuellement j'en refuse grâce à mon emploi pour l'Union Européenne. Mais je ne pense pas y rester toute ma carrière ; de fait je continue à maintenir mon réseau professionnel. C'est très important et comme c'est réellement une passion pour moi, contrairement à d'autres, cela ne me pose pas de problème.



Comment cela se passe-t-il au niveau de la rémunération ? Est-ce comme en France ?

Nous sommes rémunérés au mot, pour un article par exemple, ou au forfait, avec avance pour la traduction. Mais cela dépend des éditeurs. En Slovaquie, c'est encore un peu chaotique et ce n'est pas aussi bien organisé qu'en France (cf. droits d'auteur). Après, cela laisse plus de liberté dans un certain sens.



Si en France le nom (ou pseudonyme) des traducteurs figurent obligatoirement sur les livres, nous ignorons totalement comment cela fonctionne en Slovaquie. Pourriez-vous nous apporter quelques précisions là-dessus ?

Le nom du traducteur n'apparaît pas nécessairement dans le livre. C'est pourquoi il est si difficile de trouver des informations sur cela.



Petite anecdote finale, quel est le dernier livre que vous avez traduit ?

C'était un livre policier très intéressant, mais non traduit en français d'après ce que j'ai pu comprendre. C'était un giallo2 italien, appelé Una Voce di notte3.

 

Propos recueillis par Marine et Perrine, lp bibliothécaire.

 

 Una-voce-di-notte.jpg

Une petite bibliographie

Andrea Camilleri, Una Voce di Notte
Jean-Luc Lagarce, Juste la Fin du Monde

Textes de Baudelaire
Quelques textes de Romain Gary (pour des revues)
Sloup, se la vita sia piu facile... (livre pour enfants)
Bambino, stai qua prego (livre pour enfant)
Style or not syle ? (un livre pour fashionistas, publication en interne)
Dali, frasques d'une vie (texte en français, mais publication destinée aux pays d'Europe Orientale)

 

 

 

Notes

 

1. Recette réalisée par Casimir de l’émission L’île aux enfants. Elle est composée de : confiture de fraises, chocolat râpé, banane écrasée, moutarde très forte, saucisse de Toulouse « crue mais tiède », avec parfois un autre ingrédient (crème chantilly, anchois...).

2. Le giallo (« jaune » en italien) est le roman policier en Italie. Il trouve racine dans une collection de romans policiers publiés sur du papier de faible qualité par les éditions Mondadori dans les années 1929-1960 dont les couvertures étaient jaunes et cachaient des romans et nouvelles de type Whodunit. À cette époque, les auteurs s’inspiraient en effet énormément des romans américains jusqu’à prendre des pseudonymes anglo-saxons. Le succès de cette collection fut tel que la couverture jaune est devenue traditionnelle et que le terme giallo s’est étendue au cinéma où il désigne aujourd’hui un film à la frontière du cinéma policier, du cinéma d'horreur et de l'érotisme. Au cinéma, ce genre a connu son âge d’or dans les années 1960 à 1980.
    
3. Écrit par Andrea Camilleri

 

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Published by Marine et Perrine
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