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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 07:00

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Professeur et traductrice d’allemand, Dominique Venard a permis aux lecteurs de poésie de découvrir, en français, les poèmes de  Rose Ausländer au travers de deux recueils, Kreisen / Cercles et Blinder Summer / L’été aveugle, tous deux aux éditions  Æncrages & Co. Cette poétesse d’origine juive allemande et élevée dans la culture hassidique (mouvement juif du XVIIIe siècle d’Europe centrale) est née en 1901 et décédée en 1988. « Mon verbe est né du désespoir », dit-elle un jour. Sa poésie est décrite par Dominique Venard comme « une poésie de résistance. À l’exil. À l’honneur de la Shoah. À l’oubli. À la désespérance. Au silence et à l’“indicible”. À la mort dans tous ses états. Avec une force d’espérance envers et contre tout qui lui confère une énergie et une lumière extraordinaires. »

Cette traductrice a aussi travaillé sur des ouvrages d’Ilija Trojanow : Le Collectionneur de mondes et Un voyage mystique, aux éditions Buchet Chastel. Ilija Trojanow, né en Bulgarie en 1965, a grandi au Kenya ainsi qu’en Inde. Il visite aussi la Tanzanie où il suivra les pas de Sir Richard Francis Burton. De ce périple naîtra une oeuvre : Le Collectionneur de mondes… Son second roman s’inspire de son expérience en Inde et en Arabie Saoudite et surtout des pèlerinages de la Maha Kumbha Mela et du Hajj qui regroupent soixante-quinze millions de personnes.

Ainsi, Dominique Venard a traduit des ouvrages différents et offre une riche palette de couleurs, de sensations et de découvertes aux lecteurs.



Entretien

Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

J'ai 41 ans, je suis mariée (à un Allemand) et mère de quatre enfants, j'ai fait des études de Lettres Modernes et de Langue et Littérature allemandes, passé l'agrégation d'allemand mais jamais enseigné (à part l'année de stage), et fait un DESS de traduction littéraire à Strasbourg. J'ai vécu 7 ans en Allemagne, à Cologne puis à Halle/S.



Comment définiriez-vous votre travail ?

La question est difficile !


Ilija-Trojanov-Un-voyage-mystique.gif
Pourriez-vous nous préciser votre domaine de spécialisation ? Ou vos domaines ?

La traduction dite « littéraire », qui comprend romans, récits, nouvelles, poèmes, etc., mais aussi textes de catalogues pour des musées.



Votre métier est-il celui de traductrice ou en complète t-il un autre ?

Je suis professeur d'allemand de formation, mais je n'ai fait que l'année de stage. Je suis actuellement encore en disponibilité et n'exclus pas de reprendre un jour l'enseignement lorsque mes enfants seront plus grands. Pour l'instant, je ne suis que traductrice.



Quelle(s) langue(s) traduisez-vous ou maîtrisez-vous ?

Je traduis exclusivement de l'allemand vers le français (même s'il m'est arrivé une ou deux fois de traduire de très courts textes du français vers l'allemand, mais je ne me sentais pas à l'aise). Je maîtrise assez bien l'anglais, mais pas assez pour traduire, surtout de la littérature.



Comment les avez-vous apprises ?

J'ai appris l'allemand d'abord à l'école, à partir de la quatrième, puis j'ai fait un premier séjour d'un an en Allemagne après le bac avant d'entamer des études de Littérature et Civilisation allemandes, entrecoupées de séjours en Allemagne. J'ai ensuite vécu plusieurs années en Allemagne.

Quant au français, je l'ai peu à peu enrichi par des lectures assidues diverses.



Quelle formation avez-vous suivie ?

Une licence de Lettres Modernes à Rouen, des études de Langue et Civilisation allemandes jusqu'au DEA à Rouen puis Strasbourg, une agrégation d'allemand et, plusieurs années après, un DESS de traduction littéraire à Strasbourg.



Le métier que vous exercez maintenant est-il celui vous envisagiez de faire en début de formation ? Si non, quels sont les événements qui ont mené à ce changement ?

Oui et non. J'ai très tôt commencé à traduire, mais je crois que je n'ai pas pensé tout de suite pouvoir en faire mon métier. Et puis, j'étais partie sur la voie de l'enseignement. Le grand déclic, ça a été en licence à Strasbourg : j'ai fait la connaissance d'une traductrice; elle avait une traduction à faire, mais pour des raisons personnelles, elle ne se sentait pas de la faire seule, et elle m'a demandé si j'étais prête à l'aider. C'est comme ça, à « quatre mains », que j'ai traduit mon premier livre. On a continué à travailler ensemble, elle est devenue mon « maître » en traduction, et je continue quand c'est possible à lui soumettre mes traductions !

Le deuxième déclic, ça a été l'année du DESS, où je me suis vu confier la traduction d'un recueil de poèmes pour une petite maison d'édition alors située dans les Vosges.

Rose-Auslander-Kreisen.gif

Depuis combien de temps exercez-vous ce métier ?

Euh... On va dater de ce premier recueil, alors depuis 2002.



En étant traductrice indépendante, vous travaillez sûrement chez vous. Pouvez-vous nous citer les différents avantages et inconvénients de cette situation ?

Les avantages : rythmes de travail souples qu'on peut adapter en fonction des impératifs (enfants, lessives, rendez-vous divers...), pas de bisbilles et de parlotes interminables avec les collègues, atmosphère chaleureuse...

Les inconvénients: risque de se faire « bouffer » par les « impératifs » cités auparavant, pas de rigolades et d'échanges constructifs avec les collègues, atmosphère trop chaleureuse (on va se faire un thé, grignoter une pomme...).



Comment est-ce que vous vous organisez pour votre travail ? Nuits blanches pendant les deux jours qui précèdent la date butoir ou bien temps de travail régulier chaque jour ?

Au maximum, travail régulier. Pas de nuits blanches. Du travail le soir, oui, parfois, parce que c'est un moment au calme et qu'une fois « rentré dedans », on arrive à oublier la fatigue. Pour l'instant (je croise les doigts), j'ai eu la chance d'avoir des délais suffisamment confortables pour m'éviter la grande panique de la date butoir – la chance aussi d'être je crois relativement rapide. Ce n'est pas tant la peur de ne pas avoir fini à temps qui ronge, mais plutôt qu'on a du mal à « lâcher le bébé », en se disant qu'on pourrait faire encore mieux avec un peu plus de temps – ce qui n'est pas toujours vrai !



Combien de temps passez-vous en moyenne sur une traduction ? Quelle a été votre traduction la plus courte et combien de temps vous a-t-elle pris ? Idem pour la plus longue.

Je suis bien incapable de répondre précisément à cette question ! Il n'y a pas de moyenne – ou plutôt si, bien sûr, mais elle ne dit rien, ne correspond à rien. Tout dépend du texte. C'est sans doute aussi pour cela qu'on est payé au feuillet et pas au temps passé.

Je traduis plus vite les textes de catalogues que les poèmes, mais c'est aussi parce que l'attente (de l'éditeur, du lecteur...) n'est pas la même – et pourtant, ce sont eux qui me sont payés le plus cher !

Il peut me falloir des jours pour traduire un seul petit poème, une heure pour traduire plusieurs pages d'un roman, mais plusieurs pour un seul paragraphe du même roman !

En plus, je passe plusieurs fois sur les textes – une première traduction de débroussaillage, rapide et approximative, parfois intéressante pour quelques trouvailles instinctives, et puis après je reprends le texte une deuxième, une troisième, une..., je ne sais pas combien de fois ! Alors, dire combien de temps je passe sur un texte... je ne sais pas, vraiment !



Comment est rémunérée une traduction (nombre de mots, de pages, langues de travail…) ?

Je suis rémunérée au poème pour la poésie, au feuillet pour la prose (correspondant à 1500 caractères, espaces compris). La rémunération variera en traduction littéraire selon la langue de départ, selon la célébrité du traducteur, selon la nature du texte, selon le patron... Le syndicat des traducteurs littéraires (ATLF) donne des fourchettes sur son site, si vous voulez avoir des précisions...

Pour ma part: 20 € le poème, 20,50 € le feuillet pour les romans, jusqu'à 40 € le feuillet pour les catalogues (pour des musées que je pense « friqués » du Luxembourg !)



Quels sont les outils que vous utilisez pour traduire ?

Pour les dictionnaires: en premier, le Robert, en deuxième, le Wahrig (allemand-allemand), en troisième, Léo sur internet (allemand-français); et puis « Du mot à l'idée », sorte de dictionnaire de synonymes intelligent (dictionnaire analogique), et les encyclopédies, dont Wikipédia. Ensuite, tout. Beaucoup de lectures parallèles, des livres français de la même époque, du même style, des poèmes en veux-tu en voilà, des guides de tourisme, des monographies... Tout peut enrichir une traduction, on peut trouver de l'aide dans n'importe quoi. Et je parlais des lectures, mais ça peut être dans des visites de musée, des discussions, des conférences... Tout.

C'est un des aspects que j'aime dans ce métier, c'est qu'il faut être curieux de tout, avoir une culture la plus vaste et variée possible, ne rien négliger, ne rien snober. Tout peut être utile et servir un jour !

Et puis il faut aussi savoir se détacher du texte, aller se balader, faire un tour de vélo, lever le nez et laisser le texte « travailler », comme une pâte. On le reprend après et tout d'un coup (pas toujours mais parfois !) tout s'éclaire, on peut aussi avoir des éclairs pendant la nuit...

Rose-Auslander-Ete-aveugle-copie-1.jpg

Choisissez-vous les ouvrages à traduire ?

Oui et non. Pour Æncrages, c'est moi qui choisis les poèmes, mais le projet de traduire Rose Ausländer m'a été « imposé ».

Pour Buchet-Chastel, c'est moi qui avais commencé à chercher un éditeur pour le « Collectionneur », et je les ai contactés en apprenant qu'ils avaient acheté les droits.

Sinon, pour le moment, je ne trouve pas le temps de proposer des ouvrages à des éditeurs. En revanche, si un éditeur me proposait quelque chose, je ne refuserais pas, quel que soit le texte (sauf incompatibilité grave !) puisque je ne suis pas encore dans la position du traducteur qui peut refuser.



Vous avez travaillé deux recueils de textes de Rose Ausländer : Kreisen / Cercles et Blinder Summer / L’été aveugle. Aimeriez-vous en traduire d’autres, comme Der Regenbogen (L'Arc-en-ciel) qui n’a pas encore été traduit en français ?

Oui. Je trouverais intéressant de continuer à faire connaître cette poétesse.



Faut-il connaître le monde de l’auteur que l’on traduit ?

Oui. Il faut connaître le contexte culturel et socio-historique et s'en imprégner. Pour Rose Ausländer en particulier, si on ne se plonge pas un minimum dans la culture juive hassidique très particulière d'Europe de l'est, sur le contexte de l'extermination des Juifs et sur la situation linguistique et culturelle très particulière de la Bucovine, il est évident qu'on passe à côté de plein de choses dans ses poèmes. Et dans ce cas particulier, il est important aussi de connaître son parcours personnel, ce qui n'est pas toujours le cas. Par exemple, pour traduire les ouvrages d'Ilija Trojanow, peu importe finalement de savoir qu'il est d'origine bulgare et qu'il a vécu en Afrique de l'est. Ses livres se suffisent à eux-mêmes.



Une traduction devient-elle plus simple une fois que vous avez déjà traduit plusieurs livres du même auteur ?

Pas vraiment, il y a un plaisir à retrouver une écriture familière, comme de revoir un être familier, on s'amuse de retrouver des manières de tourner les phrases, des idiosyncrasies... Ce qui est plus facile, c'est qu'on retrouve une voix qu'on connaît, cette voix qui vous porte quand vous traduisez, on l'entend tout de suite, elle est là dès les premières lignes.

Mais sinon, chaque texte est différent, et la vigilance doit toujours être la même, il faut faire attention à ne pas se laisser emporter.



Faut-il maîtriser la culture d’un pays pour mieux définir l’auteur et ainsi bien traduire ?

Je ne sais pas s'il faut connaître la culture du pays pour mieux définir l'auteur, mais c’est surtout sur un plan linguistique.



Avez-vous un style qui se définit au travers de vos traductions ?

Certainement, mais je n'en suis pas vraiment consciente. Je pense par contre qu'un lecteur attentif pourrait reconnaître ma « patte », ce qui d'ailleurs n'est pas forcément un compliment.



Exigez-vous que votre nom apparaisse sur les couvertures ?

Je n'ai pas à l'exiger parce que c'est aujourd'hui une obligation toujours stipulée dans les contrats. Il va de soi que si ce n'était pas le cas, je l'exigerais, moins pour satisfaire mon ego que par honnêteté.

Tout d'un coup, je m'aperçois que je vous ai peut-être mal comprise et que la question était peut-être de savoir si j'exigeais qu'il figure en première de couverture : ça, non, je laisse libre choix à l'éditeur de ne le mentionner qu'à l'intérieur du livre.



Quels sont la reconnaissance et le statut du traducteur aujourd’hui en France ?

Je crois qu'il y a eu beaucoup de progrès de faits dans les dernières décennies et que le travail du traducteur est bien mieux considéré aujourd'hui. Cela se traduit par des « détails »: la mention du nom justement, la rémunération... Néanmoins, le traducteur continue à être quelqu'un qui œuvre dans l'ombre de l'auteur, mais personnellement, cela me paraît normal et même plutôt sain. On est au service d'un texte et de son auteur. Certains se plaignent qu'on n'évoque le travail de traducteur que lorsqu'il est mauvais pour s'en plaindre, mais je trouve qu'il est quand même de plus en plus souvent évoqué aussi en positif, et puis, si on n'en parle pas, c'est bon signe !


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Vous avez traduit des ouvrages publiés aux éditions Buchet-Chastel et Æncrages & Co. Ces deux éditeurs vous ont sollicitée par quels moyens ?

Pour Æncrages, c'est un formidable concours de circonstances qui nous a fait nous rencontrer. J'étais en DESS de traduction littéraire à Strasbourg et nous devions effectuer un stage. Je n'avais toujours pas trouvé où le faire. Une « collègue » bisontine traînait au Salon du Livre et a entendu Roland Chopard se plaindre d'un projet qui avait été rejeté par le CNL pour cause de mauvaise qualité de la traduction. Elle a pensé à moi et m'a recommandée auprès de lui. J'ai donc proposé une nouvelle traduction de certains poèmes... et voilà.

Pour Buchet-Chastel, la chose était différente. J'avais repéré le « Weltensammler » (Le collectionneur de mondes) et l'avais proposé à divers éditeurs français en vain. Quelques mois plus tard, j'ai recontacté l'éditeur allemand pour savoir si les droits étaient toujours disponibles et il m'a informée qu'ils venaient de les vendre à Buchet-Chastel. J'ai donc rapidement contacté Marc Parent qui m'a demandé de traduire un chapitre... et voilà.



Avez-vous reçu d’autres demandes ?

L'été dernier, les éditions Maren Sell m'ont contactée sur recommandation de Buchet-Chastel (tous deux font partie du groupe Libella) pour le prochain roman de Pascal Mercier. Nous avons été deux traductrices à proposer une traduction d'un chapitre, mais malheureusement, l'autre m'a été préférée !



Avez-vous sollicité des éditeurs, des auteurs ?

J'ai sollicité des éditeurs après mon DESS, leur soumettant des projets: un texte de présentation et un extrait de traduction, mais sans succès. C'est beaucoup de travail. Je pense maintenant que le bouche à oreille et le « réseau » est beaucoup plus efficace, mais pour cela, c'est mieux sans doute d'être à Paris !



Quelles sont vos méthodes de travail avant de traduire ?

Rien « avant » de traduire, tout « pendant ». Au fur et à mesure, je m'immerge dans le texte ou dans les poèmes, et je me nourris de lectures parallèles.



La fiction est elle plus facile à traduire que la poésie ? Ou inversement ?

C'est différent. La poésie passe pour plus difficile, mais parfois, davantage de contraintes réduisent le champ des possibles et rendent au contraire le travail plus facile. Par contre, il y a des poèmes sur lesquels on bloque totalement, ce qui n'arrive jamais dans un roman, où on trouve toujours à s'en sortir par un biais quelconque. Pour Rose Ausländer, j'ai eu la chance inouïe de pouvoir choisir les poèmes que je faisais figurer dans le recueil, j'en ai donc éliminé certains que je n'arrivais tout simplement pas à traduire. D’autres m'ont donné beaucoup de fil à retordre et je ne suis toujours pas contente du résultat, mais ils devaient figurer parce que trop « célèbres ».



 « Re-susciter (comme le dit si bien Jacques Ancet) ces poèmes, telle a été mon ambition. » Ressusciter un texte par la traduction et susciter une envie chez le lecteur… Avez-vous réussi le challenge, selon vous ?

Ce n'est pas à moi de le dire ! J'ai eu des échos positifs d'amateurs de poésie, et cela m'a fait plaisir !



Lors des traductions pour Æncrages & Co, aviez-vous des liens avec les artistes (Marfa Indoukaeva et DaDaO) qui illustrent ces ouvrages ?

Dans le cas « Cercles », les œuvres de Marfa étaient pour ainsi dire là avant moi, puisque j'arrivais devant un projet à reprendre. Je les ai tellement aimées qu'elles font vraiment partie de ce qui m'a motivée à reprendre ce projet. Elles s'accordaient tellement bien aux poèmes!

Pour « Été aveugle », c'était différent. J'ai proposé DaDaO, une amie de Brissac dont je connais la curiosité et dont j'apprécie énormément le travail, qui me paraissait là aussi faire un écho intéressant aux poèmes de Rose Ausländer. Elle n'avait encore jamais illustré d'ouvrage. Elle a tout de suite accepté.

 

Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Pour traduire, c'est bien sûr important de très bien connaître la langue de départ (langue-source), pour ne pas se tromper (un contre-sens, c'est toujours un peu gênant !!), mais la traduction, c'est surtout un travail sur la langue-cible, le français en l'occurrence. Il faut aimer le français, aimer ses variantes, ses nuances, aimer jouer avec, chercher la petite bête partout, titiller jusqu'à trouver le fameux « équivalent » recherché.

Quand on traduit, si on ne veut pas trahir (la fameuse formule « traduttore, traditore »), on est constamment sur le fil : quelle liberté est-ce qu'on s'accorde au milieu de toutes les contraintes, le but étant d'arriver à réécrire un texte qui fait sur le lecteur le même effet que le texte original ?

Est-ce qu'on veut effacer le fait que ce soit une traduction (c'est surtout le cas pour les textes essentiellement informatifs, mais certains le préconisent aussi pour la traduction de romans), faire comme si le texte avait été écrit en français, ou est-ce qu'on veut laisser transparaître quelque chose du caractère étranger du texte, et si oui, quoi ? Garder les noms en langue originale par exemple ou franciser (est-ce que Helene doit devenir Hélène, est-ce que Herr Mayer doit devenir Monsieur Fontaine...) ?

Qu'un texte soit difficile à lire ne le rend pas obligatoirement difficile à traduire. Le plus difficile à traduire, ce sont les textes mal écrits. Plus un texte est bien écrit, et plus il « porte » le traducteur, jusqu'à ce qu'on ait l'impression de l'entendre, comme si on avait l'auteur derrière l'oreille qui vous lisait le texte en français. Quand un texte en revanche est mal pensé, mal écrit, il échappe au traducteur, il se délite, c'est une horreur. Plus on le dépiaute et plus il vous échappe, et on n'y comprend plus rien et quand on ne comprend pas, on ne peut pas traduire – on ne peut plus que faire semblant, donner un semblant de sens... essayer de cacher la misère pour que surtout, le lecteur en reste pas accroché à cette phrase qui en veut rien dire.

Ce qui est difficile, c'est d'arriver à avoir un regard critique sur sa propre traduction pour pouvoir l'améliorer. Arriver à la lire comme la lirait un nouveau lecteur. On est tellement dedans, on la connaît tellement presque par cœur, qu'on a du mal à voir ce qui accroche, ce qui gêne. Ce qui aide, c'est de la faire lire à quelqu'un d'autre, ou de la lire à quelqu'un, ou de se la lire à voix haute. C'est vraiment difficile de se détacher, prendre de la distance.



« Certains poèmes ont une tonalité métaphysique voire biblique, d’autres ont quelque chose d’enfantin, d’autres encore expriment la révolte […] Les traduire, c’est respecter ces différentes tonalités. Dans plusieurs poèmes, Rose Ausländer joue sur la polysémie : les traduire, c’est donc aussi choisir, des choix qui sont douloureux lorsqu’ils amputent le poème d’un possible. Mais parce que le sens des poèmes n’est pas uniquement dans la signification des mots, mais aussi dans leur musique et leur organisation, les traduire, c’est surtout, tout en restant au plus près des mots, accepter de trahir parfois l’exactitude purement lexicale pour être mieux fidèle à la signifiance profonde, produit des assonances, du rythme des vers, de leur longueur, des ruptures… bref : de l’organisation globale du poème. » Dominique Venard, Prologue de Kreisen / Cercles


Propos recueillis par Élisabeth, L.P. Libraire.



Liens

http://fr.wikipedia.org/wiki/Rose_Ausl%C3%A4nder

http://www.aencrages.com/

ATLF : http://www.atlf.org/

 

 

 

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Published by Elisabeth - dans traduction
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