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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 13:00



Dominique vitalyosL’Inde est un pays magique. Il nous transporte dans un univers à la limite du réel. Au détour d’une page de livre, nous avons croisé Dominique Vitalyos, traductrice du malayalam – une des nombreuses langues indiennes (parlée dans le sud de l’Inde, dans l’État du Kerala qui se situe au sud-ouest du pays) – qui vit plusieurs mois par an sur place. Elle a accepté de répondre à nos questions.

En préambule, elle tient cependant à préciser : « Les mots travaillent. Je ne "suis" pas traductrice. Premièrement, je suis, et deuxièmement, je traduis. Je ne suis pas identifiable à mon métier. »

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Pour commencer, nous avons demandé à Dominique Vitalyos de nous relater son parcours et comment elle en était venue à la traduction.

Au cours des années 70, elle a suivi des études d’anglais et d’indonésien, ainsi que d’ethnologie à Paris. En parallèle, elle travaillait comme bibliothécaire à plein temps, sans être passionnée par ce qu’elle faisait.
 
Après quelques années de travail sans saveur, elle est partie en Inde, poussée par une curiosité sans borne envers ce pays, d’abord en vacances, à plusieurs reprises, pendant ses congés payés. Elle s’est documentée sur « la culture panindienne ancienne et toujours très vivante, sur les richesses symboliques et narratives de l’hindouisme majoritaire et sur son histoire ». Puis elle a tout quitté pour partir vivre dans ce pays, où elle a habité sept ans d’affilée. Son choix s’est porté sur le Kerala, pour apprendre le malayalam et le Kathakali (forme de théâtre dansé à langue gestuelle) grâce à une bourse conjointe des ministères français et indien des affaires étrangères. 

Dominique a vécu de façon indépendante, dans sa propre maison, d’abord pendant trois ans aux abords d’un village de pêcheurs, puis en ville. L’apprentissage du Kathakali l’a aidée dans son apprentissage linguistique. Elle apprenait deux langues simultanément et en miroir : « La connaissance du geste m’enseignait le sens du mot correspondant et vice-versa ». Comme l’école de malayalam ne lui dispensait pas un enseignement suffisant, elle tentait d’apprendre la langue par tous les moyens, refusant, par exemple, qu’on lui parle anglais. Le malayalam, « langue de la famille dravidienne largement représentée au Sud, structurellement distincte des langues indo-aryennes du Nord, » possède un lexique très riche qui inclut le vocabulaire du sanskrit. « C’est ce parcours atypique, mais très intensif, conclut-elle, qui m’a menée à la traduction. »

Pendant ses études de Kathakali au Kerala, Dominique Vitalyos s’est intéressée à l’histoire du roi Nala, héros d’une pièce en quatre parties qui est, selon elle, un des plus beaux textes de la littérature du Kerala de son époque (XVIIème ou XVIIIème siècle). Ce texte est écrit en malayalam littéraire, mêlé de tamoul et de vers en sanskrit. Ce sera sa première traduction. À l’époque, elle ne savait pas ce qui la guidait, mais aujourd’hui, elle comprend cette pulsion. « Cette œuvre était si importante dans ma vie que mon identité tout entière, par la voie de ma langue maternelle que je ne parlais plus depuis cinq ans, la réclamait. ». 

En 1992, Dominique Vitalyos rentre à Paris. Un peu plus plus tard, Sudhir Kakar, psychanalyste indien de renom, lui propose de traduire un de ses livres (il écrit en anglais), Chamans, mystiques et médecins, une étude qui traite des multiples façons dont l’Inde traditionnelle soigne ce que l’Occident appelle « maladies mentales », qui paraît aux éditions du Seuil. 

En parallèle, sa traduction de la pièce sur le roi Nala, Jours d’amour et d’épreuve, L’histoire de Nala, a été envoyée à différentes maisons. C’est Jacques Dars, directeur de la collection « Connaissance de l’Orient » chez Gallimard, qui lui répond par l’affirmative et lui accorde toute liberté pour joindre des photos à sa traduction, rédiger la quatrième de couverture, ainsi que donner son titre au livre. « Une expérience inoubliable de mise au monde, un bébé-livre. »

Une fois ces deux ouvrages publiés, elle comprend que tout est en place pour faire de la traduction son métier. Elle choisit de se spécialiser dans le domaine indien, car, selon elle, il est indispensable d’avoir une connaissance vécue du contexte pour produire le meilleur travail possible.

En observant plus attentivement la littérature contemporaine indienne écrite en anglais, elle s’est aperçue que la plupart des livres traduits en français étaient écrits par des auteurs ne résidant pas en Inde. Elle s’est alors intéressée aux écrivains qui vivaient en Inde et a présenté les œuvres de certains d’entre eux à des éditeurs français dans l’intention de les traduire et de leur apporter une notoriété bien méritée.
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C’est à cette époque qu’elle découvre une voix « nouvelle et déterminante » l’« autrice » (Dominique Vitalyos tient à ce terme) Arundathi Roy, en lisant The God of small things. Cependant, quand elle veut proposer le livre à la traduction, celui-ci a déjà été vendu en France  à travers le système d’agents littéraires, auquel elle n’a pas accès et il est en cours de traduction. Le Dieu des petits riens a rencontré un énorme succès, qui a mis au goût du jour la littérature indienne en France. Dès lors, la plupart des œuvres indiennes se sont diffusées à travers ce système d’agents et les traducteurs ont cessé peu à peu d’en être les apporteurs privilégiés.

 

Après avoir apporté et traduit plusieurs romans et nouvelles chez Philippe Picquier, elle rencontre Vaiju Naravane, éditrice chez Fayard, puis chez Albin Michel. Cette dernière lui propose plusieurs traductions qu’elles ont en tête l’une et l’autre, puis d’autres livres d’auteurs indiens (achetés sur manuscrit original à des agents), que Dominique n’a pas encore lus. Chacun de ces livres, dont elle a aimé la plupart, lui a apporté une expérience intéressante en termes de traduction.

 

Après cela, nous avons décidé de poser la question qui fâche, à savoir si elle pouvait vivre, oui ou non, de la traduction. La réponse a fusé nette et sans bavure : 

Traductrice à plein temps, elle vit tant bien que mal de la rémunération des éditeurs.

 

Nous sommes alors parties sur un sujet plus léger en lui demandant si elle avait choisi les livres qu’elle avait traduits, et si oui, si elle les avait choisis par instinct, goût personnel ou prédilection :

En ce qui concerne les livres écrits en anglais, depuis qu’il n’y a pratiquement plus de travail de proposition de sa part, elle « les accepte, et c’est très différent ». Parfois, ils coïncident absolument avec ses goûts, parfois non.
 
En revanche, pour les livres écrits en malayalam, elle continue son travail de découverte et de proposition auprès des éditeurs. Pour cela, elle se base sur la qualité du propos. Elle se dit « moins sensible que les éditeurs à une norme de la forme ». En effet, elle nous explique que la littérature du Kerala, et de l’Inde en général, ne répond qu’approximativement à nos critères littéraires.



Nous lui demandons alors de préciser ce qu’elle entend par « qualité du propos » :

Pour elle le terme « qualité du propos » recouvre l’originalité, l’indépendance de l’auteur, son ouverture d’esprit et le talent singulier qu’il déploie pour transmettre au lecteur ce qu’il ressent.

 

Une fois cette première salve de questions posées, nous nous sommes retrouvées gênées, car certaines questions que nous avions prévues avaient déjà eu leurs réponses. Heureusement, grâce à un talent inénarrable, nous avons su rebondir en posant LA question : Quel est le meilleur endroit et/ou moment pour traduire. Il va sans dire que nous imaginions secrètement une réponse des plus insolites, avec l’imagination débridée que nous avons. À vous de juger :
 
Dominique Vitalyos nous répond qu’elle travaille dans un endroit où il n’y a pas de bruits parasites, c’est-à-dire pas de bruits non vivants. Cela peut donc être dehors au bord de la mer, avec un crayon et du papier, ou tout bonnement chez elle devant son ordinateur et même dans les trains, mais que cela lui est impossible dans les avions, où « tous les neurones censés s’animer pendant le processus de traduction – en tous cas, les miens – semblent être passés dans un état d’abrutissement insondable ».

 

Ensuite nous avons posé LA question stupide par excellence. Eh oui, il en faut bien une dans toute bonne entrevue, et cette question est… Combien de temps met-elle pour traduire un livre ? Il va sans dire que nous trouvions cette question pertinente, mais de toute évidence elle ne l’était pas puisqu’elle nous a répondu :
 
« Cette question n’a pas de sens ». Mais suivent les précisions nécessaires : « Il n’y a pas « un  » livre absolu, un livre = combien de temps, mais seulement ce livre = combien de temps ». Tout dépend de sa longueur et de sa difficulté. Elle met environ quatre fois plus de temps, par exemple, à traduire une page écrite en malayalam que son équivalent en anglais.

 

Ensuite, nous avons demandé, si, quand elle traduisait, elle subissait des contraintes d’éditeurs :

Elle nous répond qu’il lui revient peu de corrections, mais que le peu qu’on lui suggère lui semble juste et approprié. De plus, si la suggestion lui paraît ne pas convenir, elle a toujours en face d’elle des interlocuteurs qui entendent ses arguments et lui permettent de faire valoir son choix. 

En revanche, elle n’a quasiment jamais la main sur les titres des livres. Pour elle, certains sont même des aberrations, des « attrape-lecteurs » comme elle le dit si justement. Elle nous explique que certains sont choisis pour en appeler au goût de l’exotisme, comme par exemple Loin de Chandigarh en français, censé traduire l’original anglais The Alchemy of Desire, « L’Alchimie du désir », pourtant un superbe titre, s’il en est, à traduire littéralement ! Même chose pour Lessons in Forgetting, soit « Leçons d’oubli », titre qu’elle trouve magnifique, devenu en français Quand viennent les cyclones.

L’autre contrainte majeure, c’est, bien sûr, celle du prix du feuillet, fixé par l’éditeur.

 

Nous lui avons ensuite demandé si elle avait des contacts avec les auteurs qu’elle traduisait.

Elle nous dit que les auteurs qu’elle a traduits jusqu’ici du malayalam ne sont plus de ce monde, mais qu’elle connaît la plupart de «ses » auteurs de langue anglaise, beaucoup plus nombreux. Elle nous confie d’ailleurs que certains d’entre eux sont des amis, à différents degrés de proximité.

 

Une fois ces premières questions posées sur la vie de la traductrice, nous avons voulu poser des questions plus en rapport avec les œuvres qu’elle a traduites et que nous avons lues. Il s’agit des Légendes de Khasak, d’O.V. Vijayan et de La Colère des aubergines, de Bulbul Sharma. 

La première question porte sur Les Légendes de Khasak . Nous lui demandons si nous pouvons classer cette œuvre dans le genre spécifique du réalisme magique.

Elle précise d’abord qu’elle ne considère pas comme pertinent de tout classer systématiquement par genre. Puis elle nous explique que Les Légendes de Khasak échappe, selon elle, à cette terminologie, tout ce qui intervient de surnaturel ou de magique étant clairement attribuable à la façon de voir des uns et des autres dans le récit. À moins que nous entendions par réalisme magique la « façon magistrale de traduire en mots le souffle qui anime les lieux et les êtres ». Nous ne pouvions que retranscrire ici mot pour mot cette belle phrase.

 

Nous lui faisons ensuite remarquer que nous avons été étonnées par la quasi parfaite cohabitation des religions dans ce livre (l’islam, l’animisme, l’hindouisme). Curieuses, nous lui demandons si c’était cet aspect-là qui lui avait donné envie de traduire ce livre :

Elle nous répond que ce n’est pas le principal facteur, mais que cela y a tout de même contribué.

 

De fait, quel était donc le facteur qui lui avait donné envie de traduire le livre :

Le facteur déclenchant a été la « sensibilité au bord de la déroute, exempte de jugement, qui rapproche si intensément le personnage de l’instituteur – et de l’auteur – du monde qu’il habite ». Elle nous dit que cette sensibilité donne vie, chair, sang et réalité aux différents éléments du « minuscule refuge » qu’est Khasak. C’est un des livres qu’elle a adoré traduire.

 
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Après avoir assouvi notre curiosité en ce qui concerne Les Légendes de Khasak, nous sommes passées à La Colère des aubergines. Dans ce livre, ainsi que dans  L’Odeur, de Radhika Jha, également traduit par elle, nous avons remarqué que les traditions, telles que la cuisine, le mariage, la famille tiennent une place prépondérante. Nous lui avons donc demandé si ces sujets étaient ses thèmes de prédilection pour choisir les livres qu’elle traduisait, en-dehors de toutes les raisons qu’elle nous avait déjà citées, et si elle y attachait de l’importance :

« Ce n’est pas moi, c’est l’Inde qui attache une grande importance à ces repères sociaux », répond Dominique Vitalyos. Bulbul Sharma raconte l’importance centrale de la nourriture dans la société indienne avec un humour décapant et dans différents contextes, ce qui lui a plu. Elle ajoute même avec humour que les personnages y sont très bien « croqués » !! Il s’agit d’une satisfaction pour elle d’avoir proposé La Colère des aubergines à la traduction car c’est celui qui a remporté jusqu’ici le plus grand succès de librairie. Elle avoue que la cuisine n’est pas un hobby pour elle, mais qu’elle apprécie bien entendu ce qui est bon.

 

Nous demandons à Dominique Vitalyos si elle a testé les recettes du livre.

Elle nous répond par la négative, mais ajoute qu’elle a demandé à Bulbul deux recettes à base d’aubergines à insérer dans le livre en français, recettes qui n’étaient pas présentes dans le livre en anglais. « Même si, ajoute-t-elle en confidence, je déteste les aubergines ! »

 

Après ces questions qui nous ont mis l’eau à la bouche, nous revenons, ma camarade et moi, sur une phrase qu’elle a publiée sur son blog : « Je l'aurais écris autrement, et pourtant je maintiens : c'est l'auteur qui parle à travers moi. La langue du livre traduit n'est pas la langue telle que je la parle en mon nom. Dans ce décalage se situe la spécificité du traduit ». 

Cela veut-il bien dire qu’elle ne serait pas contre le fait d’écrire elle-même un ouvrage étant donné que l’autrice qui est en elle reprend parfois le dessus ?

Elle insiste sur le fait que c’est l’auteur qui écrit et qu’il est essentiel de ne pas dénaturer son texte en changeant le sens, le registre ou le ton, si peu que ce soit. Il est nécessaire, selon elle, de se laisser envahir par l’esprit de l’auteur, sa façon de voir les choses et d’écrire, de se laisser vivre tranquillement possédé par lui/elle tout en tenant à l’œil ses propres dérives possibles. Elle nous dit que, dans l’idéal, un traducteur ne devrait pas avoir un style personnel. Elle nous confie ensuite qu’elle a le projet d’écrire un ouvrage de non fiction, mais qu’elle attend de ne plus avoir à traduire régulièrement pour le faire.

 

Pour conclure sur cette série de questions, nous lui faisons remarquer qu’elle ne traduit pas tous les ouvrages d’un même auteur et nous lui demandons pourquoi.

Elle nous explique que ce n’est pas un choix personnel et qu’elle aurait parfois bien aimé le faire. C’est une simple question de disponibilité et de rapport avec l’éditeur.

 

Maintenant que notre curiosité est satisfaite en ce qui concerne l’œuvre traduite par Dominique Vitalyos, nous lui demandons si elle a des projets en cours :

Elle nous dit qu’elle s’apprête à traduire un autre livre de Bulbul Sharma, qui a changé d’éditeur (et qui a eu plusieurs traducteurs). Elle travaille actuellement à la traduction du troisième livre de Manil Suri (dont elle a traduit les deux premiers). Elle ajoute qu’elle est aussi à la recherche de nouveaux auteurs malayalam, et qu’elle lit d’autres nouvelles de Basheer à proposer.
Basheer-Le-Talisman.gif
Au sujet de ce dernier, elle nous raconte comment il a enfin pu être publié en France. Elle a d’abord demandé aux ayants droit de V.M. Basheer de lui confier durant six ans le soin exclusif de lui chercher un éditeur, craignant qu’il soit choisi par un éditeur « lamentable » qui aurait traduit son œuvre via l’anglais. La traductrice ne mâche pas ses mots en ce qui concerne la « traduction-relais », honnie par l’édition de qualité, et qui aurait été d’autant plus mauvaise en français dans le cas de Basheer que les traductions anglaises de ses œuvres sont insipides, parfois même « nulles ». Elle a d’abord traduit du malayalam une nouvelle de cet auteur pour la revue Europe. Les éditions Zulma l’ont alors repéré. Trois livres de Basheer ont été publiés depuis grâce à cette maison d’édition. Pour le dernier,  Le Talisman, un recueil de nouvelles paru en 2012, Dominique Vitalyos a reçu le Grand Prix de la Traduction Amédée Pichot de la ville d’Arles.

La traduction de Basheer est un de ses plus grands bonheurs, car c’est un auteur très apprécié des Keralais, inconnu auparavant en Europe. Elle a de ce fait joué de bout en bout le rôle de traducteur passeur. Bémol à cette belle histoire, un des livres de Basheer a été traduit en italien à partir de sa traduction en français, une de ces traductions-relais qu’elle abhorre.

 

Nous lui demandons ensuite quels seraient les conseils qu’elle donnerait à un traducteur en herbe. Jeunes pousses, cette réponse est pour vous :
 
Elle nous répond que, dans un premier temps, il est fondamental de faire attention à ce qu’on lit et aux contresens possibles. En effet, lors des quelques tutelles qu’elle a assurées auprès de traducteurs en herbe, elle s’est aperçue de la fréquence des contresens qui n’étaient pas remis en question alors même que le résultat en français ne signifiait rien. 

Elle nous rappelle que l’auteur veut toujours dire quelque chose : c’est au traducteur de le découvrir. Si le contenu paraît obscur, il faut absolument se renseigner et ne jamais abdiquer face à la difficulté.

 En effet, elle nous fait remarquer qu’écrire quelque chose en pensant ne pas comprendre l’essence de ce que veut dire l’auteur trahit souvent un blocage lié à un sentiment d’infériorité. En poésie, pire, nous avons parfois le sentiment que le propos de l’auteur est impénétrable. 

Elle nous dit ensuite qu’il est souhaitable de travailler pour des éditeurs individuels et de faire partie d’associations qui assurent une bonne communication entre traducteurs. Outre les échanges précieux sur la traduction elle-même, c’est le meilleur moyen de s’informer de ce qui est faisable et/ou acceptable dans nos rapports avec l’employeur.

 

Et voilà, chers lecteurs, cet entretien touche à sa fin. Après avoir assouvi notre curiosité envers le métier de traduction, nous avons demandé à Dominique Vitalyos de se prêter à un petit portrait chinois. Enjoy !



Si vous étiez...

Une région ?

L’île du Frioul qui se trouve au large de Marseille.

 

Une langue ?

L’italien, dans lequel on glisse sans même s’en apercevoir ou encore le hongrois qui est ma langue paternelle mais que je ne connais pas.

 

Une légende ?

La plus belle que je connaisse est une légende de traduction : celle des Khasi (peuple du Nord-est de l’Inde) dans laquelle ils adoptent les lamentations de la biche, dont ils ont chassé et tué le fils, pour modèle de leurs chants de deuil.

 

Une recette, un plat ?

La bouillabaisse quand elle est cuisinée sublimement, les dosa, ces crêpes croustillantes de l’Inde du Sud, et beaucoup d’autres…

 

Une épice ?

Le piment antillais, la cardamome, la feuille de kombava des plats thaï, le karivepilla (kaloupilé) de l’Inde du Sud.

 

Une odeur ?

Le pin au soleil, le lilas en fleur, le chèvrefeuille ou encore, une plante, au Kerala dont elle ne connaît que l'odeur et qui exsude la nuit des effluves extraordinaires de sueur végétale épicée.

 

Un animal ?

 Le chat.

 

Une tradition ?

Celle de considérer l’homme comme un simple élément du monde vivant, tradition présente dans de nombreuses sociétés premières.

 

Un livre ?

Le texte que j’écrirai un jour sur l’importance de la peur dans l’évolution de l’homme et les conséquences désastreuses que cette évolution a eues et continue d’avoir sur le monde vivant dont il (ne) fait (que) partie.

 

Un des personnages d’un livre que vous avez traduit ?

Damayanti dans Jours d’amour et d’épreuve : l’histoire de Nala d’Unnayi Variar (écrivain de la région du Kerala en Inde).

 

 Présentation des oeuvres étudiées
 sharma.jpg
La colère des aubergines, Bulbul Sharma
 
La Colère des aubergines est un recueil de 13 nouvelles gastronomiques, écrit par Bulbul Sharman, traduit de l'anglais (Inde) par Dominique Vitalyos, et publié en 2002 aux éditions Picquier.

La colère des aubergines ? Quel nom énigmatique ! Remarque, pas tant que ça pour un livre qui trouve son inspiration dans ce grand art qu'est la cuisine.

Alors, me direz-vous, un ouvrage qui présente des nouvelles sur la cuisine, c'est bien beau, mais le lecteur dans tout ça, ne risque-t-il pas de s'ennuyer s'il n'est pas un grand adepte de cuisine?

Eh bien, la réponse est claire et nette: NON. On ne s'ennuie pas une seconde durant la lecture de cette œuvre surprenante et délicieuse car même si la cuisine occupe une place prépondérante, il est aussi question de nous éclairer sur la culture et les mœurs indiennes.

Ce livre, bourré d'humour, parfois un peu caricatural, devient une véritable encyclopédie et nous fait voyager dans le temps.

Il va de soi que même si toutes ces nouvelles ont en commun le thème de la cuisine, elles sont très différentes les unes des autres et viennent toutes nous titiller sur des questions universelles, comme par exemple la place de la femme dans la société traditionnelle indienne, l'importance du mariage et de la famille, la religion, le sentiment amoureux qui fait chavirer nos sens et que l'on ne peut pas toujours contrôler... 

L'écriture, fine et spontanée, est vraiment efficace et les effluves de cuisine se mêlent volontiers à l'intrigue, apaisant ainsi les esprits.

On se délecte bien entendu du plaisir éprouvé par les personnages féminins lorsqu'il s'agit de nourrir leurs proches. La cuisine serait donc le remède à tout ? Dans le livre en tout cas, c'est par elle que débute la description des ces belles traditions indiennes.

Les nouvelles dressent un portrait évocateur des coutumes de la société indienne de l'époque et de l'héritage laissé aux jeunes générations. Ainsi, le système de hiérarchie d'un point de vue familial se trouve évoqué, la question du mariage arrangé également, l'amour, la morale, le rang social et les castes. Il faut savoir que si ce livre présente des thèmes très sérieux et qui auraient tendance à paraître peu avenants au départ, l'humour est tellement présent que l'écriture en devient enjouée et vraiment divertissante.

Et vous devinez évidemment ce qu'on trouve à la chute de chaque nouvelle : une recette indienne originale qui pourra faire saliver vos convives.

Des graines de lotus au cottage cheese en passant par les pommes de terre à la poudre de mangue ou encore au curry de viande au yaourt, tous à vos fourchettes !

Cependant, veillez à garder en mémoire la mise en garde de l'auteure dans sa préface: elle décline toute responsabilité quant au résultat.

S'il faut donc se méfier des recettes, ce livre, lui, est un régal pour tous !

 
 
khasak.jpgLes légendes de Khazak, O.V Vijayan
 
Plongeons maintenant dans l'univers fantastique d'une œuvre à part entière, également traduite par Dominique Vitalyos.

Pourquoi « une œuvre à part entière » ? Parce qu'elle nous a fortement marquées grâce à la singularité étonnante avec laquelle l'histoire de ce village est racontée.

Le réalisme pur se mêle à la magie, aux non-dits, à des forces de la nature mystérieuses et terrifiantes, au thème de la religion et des croyances ancestrales qui dominent tout. Un ravissement pour le lecteur, qui doit faire preuve de sang-froid s'il ne veut pas se laisser emporter par ces légendes.

L'histoire se passe en Inde, dans un petit village excentré, où le personnage principal appelé Ravi, maître des écoles, est envoyé afin d'alphabétiser le plus grand nombre d'enfants. Pour ce faire, Ravi doit impérativement convaincre les parents de mettre leurs enfants à l'école car un chiffre trop restreint d'élèves mettrait en péril le devenir de cet établissement pourtant essentiel dans cette région reculée. Chapitre après chapitre, nous voyons donc ce personnage au caractère exemplaire se battre avec force pour persuader les habitants de Khazak (les Khazaki) que l'enseignement est bel et bien l'avenir des jeunes. Nous voyons des amitiés se lier entre Ravi et ses enfants, tous relativement attachants ainsi qu'avec les habitants du village.

Ajouté à cela, ce qui nous a paru surprenant, c'est cette entente plutôt cordiale entre des individus qui ne possèdent pas la même religion mais qui arrivent tout de même à cohabiter (non-croyants, musulmans, hindous..). La question des religions est donc subtilement abordée et fait réfléchir le lecteur même si l'on est conscient qu'il y a ici une sorte d'idéalisation. C'est une hommage au pacifisme, au respect d'autrui, aux rites.

Comme nous l'avons évoqué auparavant, la nature et les légendes prennent une place importante et nous permettent de nous immerger complètement dans une culture, exotique pour nous, Occidentaux. Les images sont belles et parlantes: « Les elfes qui traversaient le ciel se prenaient de désir pour celles qui n'allaient pas la tête couverte. » Ici, on nous explique par exemple pourquoi les jeunes filles avaient pour obligation de se couvrir la tête.

On nous relate également la légende des ifrits, être maléfiques rôdant dans les bois, de l'homme-lion, de différents démons, ainsi que la croyance en la réincarnation des âmes humaines. Les dieux et déesses hindous ont aussi un rôle à jouer.

Ainsi, si vous décidez de vous atteler à la lecture des légendes de Khazak, vous découvrirez à vos risques et périls une atmosphère vraiment particulière; on vogue entre féérie et malédiction. Pourtant, la chute, plus rationnelle, nous ramène tristement à la réalité.
 
 

Radhika-JHA-L-Odeur.gifL'odeur, Radhika Jha
 
Ce livre, datant de 2005, paru aux éditions Picquier également, est, personnellement, mon coup de cœur, sûrement grâce au personnage de Lila et à ses nombreuses mésaventures.

J'ai lu cette œuvre d'une traite, tout de suite prise d'affection pour le personnage de Lila qui vivait au Kenya, dont le père est assassiné au début du livre, expatriée chez son oncle et sa tante dont elle ne connaît rien de cette ville imposante qu'est Paris et laissée à son sort par sa mère qui part, elle, vers Londres, sous prétexte qu'elle n'a plus les moyens d'élever sa fille. On peut ainsi dire que Lila est orpheline.

Pourtant, au fur et à mesure de l'histoire, c'est une autre Lila que l'on découvre, qui décide de s'affirmer dans ce monde qu'elle ne connaît pas encore, après avoir trop trimé dans le commerce de son oncle et dans la cuisine de sa tante. Peu encline à susciter l'affection et faisant de Lila son « esclave » et cuisinière attitrée grâce à son odorat très prononcé et à son art de mélanger les épices à la perfection, cette tante chasse Lila de son domicile d'adoption lorsqu'elle cette dernière ose s'affirmer un peu trop et qu'elle lui révèle que son mari lui est infidèle.

C'est alors un véritable périple qui commence dans la capitale parisienne, fait de rencontres prometteuses ainsi que de jours d'errance et de galère.

Lila, chanceuse en amitié, se retrouve accablée par les déceptions amoureuses. Elle se relève toujours de ses échecs avec hargne et désir de vivre encore plus intensément, forçant ainsi l'admiration.

Elle possède un véritable atout, son odorat, qui jamais ne lui fait défaut et que tout le monde lui envie dans le monde de la restauration lorsqu'il faut élaborer des plats raffinés.

Cependant, c'est ce même atout qui va lui jouer des tours à la fin du livre, lorsque, dégoûtée d'elle-même, elle pense, de manière paranoïaque que les gens n'osent plus l'approcher car elle sent mauvais.

Est-elle devenue folle ?


Propos recueillis et fiches de lecture : Camille et Marion, lp bibliothécaire.


Liens et bibliographie
 
 Le blog de Dominique Vitalyos : http://trad-india.over-blog.com/reglement-blog.php

Les légendes de Khazak, O.V Vijayan, Trad. Dominique Vitalyos, 2004, Fayard

La colère des aubergines, Bulbul Sharma, Trad. Dominique Vitalyos, 2002, Picquier

L’odeur, Radhika Jha, Trad. Dominique Vitalyos, 2005, Picquier

 


 

Sur LITTEXPRESS

 

khasak.jpg

 

 

Sur les Légendes de Khasak, lire aussi l'article de Claire.

 

 

 

 

 

 

 

 

Radhika-JHA-L-Odeur.gif

 

 

 

 

Article de Claire sur L'Odeur de Radhika Jha.

 

 

 

 

 

 

radhika jha Le cuisinier la belle et les dormeurs

 

 

 

 

 

Article de Delphine sur Le Cuisinier, la belle et les dormeurs de Radhika Jha.


Radhika-Jha-L-Elephant-et-la-Maruti.gif

 

 

 

 

 

Article de Delphine sur L'Eléphant et la Maruti de Radhika Jha.


 

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Article de Loriane sur La Colère des aubergines de Bulbul Sharma.

 

 

 

 

 

 

 

À propos du Katakhali :

 

 

lokenath bhattacharya dansedeminuit

 

 

Article de Marine sur Danse de minuit de Lokenath Bhattacharya.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Camille et Marion - dans traduction
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commentaires

traduction anglais 13/02/2013 06:33

Merci pour cet article passionnant. J'adore apprendre les langues etrangeres et me plonger dans la culture des differents pays grace a la lecture et les voyages.

Helene Hervieu 16/01/2013 17:43

Entretien très intéressant et sans langue de bois. Merci ! J'avais trouvé formidable un cours d'initiation au malayalam dans le cadre d'une journée de printemps ATLF. Bravo pour faire partager vos
coups de cœur - et de gueule…

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