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21 avril 2010 3 21 /04 /avril /2010 07:00

Un salon du livre. Un stand. Une question. Un mail. Une réponse.


Tout s’est fait très rapidement, le temps d’un week-end et le rendez-vous était pris. Un dernier mail pour régler les détails mais déjà des tonnes de questions trottent dans ma tête. Quelles questions lui poser ? Mes exemplaires, où sont-ils ? A Bordeaux… Oh non… ça ne fait pas très sérieux et en plus je n’aurai pas de dédicace… Tant pis, je ne peux pas me téléporter, je ferai sans. Il a l’air gentil et décontracté dans les mails… Tout va bien se passer, no stress. Où dois-je le rencontrer déjà ? Ah oui… « Vers midi… vers Montparnasse »
m’a-t-il dit. Plus évasif tu meurs... Mardi matin 9h42, le téléphone sonne. Allo, Maeva ? c’est Eddy ! Mon train arrive à Montparnasse à 11h35, peut-être qu’on peut se retrouver à l’espace « Grands Voyageurs » ? Oui, bien sûr, j’y serai ! (En vrai la conversation a duré plus longtemps, notamment la décision du lieu de rencontre...).

 

Préparation : ordinateur portable, manteau, pass navigo (!), la clé et c’est parti. Je pars de chez moi à 10h30 ; oui, j’ai pris large, c’est Paris tout de même ; avec les transports on ne sait jamais... J’arrive à Montparnasse à 10h55. Quelqu’un est au courant que l’on met si peu de temps pour aller à la gare ? Il faut prévenir voyons. Ce n’est pas grave, j’en profite pour flâner (oui, dans une gare, et alors ?) et me mets à la recherche de cet espace « Grands Voyageurs ». Je m’arrête un instant devant notre lieu de rencontre (qui n’était pas le bon — au passage — mais j’y reviendrai tout à l’heure). Je réalise qu’aucun lieu n’aurait pu être plus parfait que celui-ci. Eddy Harris fait plus d’1m90 et voyage sans cesse à travers l’Europe, l’Afrique, et les Etats-Unis. La métaphore me fait sourire. Était-elle pensée ? Pas sûr. Je lui demanderai. Je m’installe donc sur une chaise. J’attends, me lève et me rassois. Je décide d’aller sur les quais et me heurte à des vagues déferlantes de voyageurs : des cadres, des hommes d’affaires, des familles entières (c’est les vacances ?), des étudiants, des couples qui se retrouvent, qui se quittent... Tous là pour une raison et moi pourquoi suis-je là ? J’attends un auteur que j’apprécie beaucoup pour un entretien. Stressée; moi ? A peine. C’était compter sans la SNCF qui m’a offert gracieusement quelques minutes de plus : « Le TGV 8577 en provenance d’Angoulême est arrêté en pleine voie et arrivera en gare à 11h48. La SNCF s’excuse auprès des passagers de ce désagrément ». Et auprès d’une étudiante stressée, la SNCF ne s’excuse pas ? Ca ne m’étonne pas ! Le jour où un TGV arrivera à l’heure... Mais je m’égare. Je retourne à l’espace d’attente. Les minutes s’égrènent et le moment approche.

 

11h50. Personne. 11h55. Le téléphone sonne. Maeva c’est Eddy où es-tu ? — Devant l’espace « Grands Voyageurs » et vous ? J— ’y suis et je ne te vois pas. [Blanc] — Dans quelle partie de la gare êtes-vous ? — Je vais te guider, va vers le quai numéro 1 et ensuite vers la sortie, ce sera sur la droite. Une longue marche s’enclenche alors pour moi, et un peu de gêne voire de honte également. Comment ai-je pu louper cet espace ? Je m’engage dans le couloir et aperçois sur la droite un homme de taille déraisonnable (comparé à moi, je veux dire...) avec un chapeau d’Indiana Jones (le même !), au téléphone... dans l’espace « Grands Voyageurs » effectivement. Un grand sourire, on se serre la main, on descend (très confortable cet espace... j’y reviendrai entre deux trains en retard), on s’installe, je sors mon ordinateur, il s’exclame à la vue de celui-ci et je commence mon interview en répétant 3 fois ma première question... Stressée ? À peine.


Avant de lire cet entretien, sachez qu’Eddy Harris parle beaucoup mieux français qu’il ne veut bien le faire croire et qu’il a également beaucoup d’humour... Je crois qu’il ne me contredira pas. Bonne lecture =)

 

photo-5-copy.jpgEddy L. Harris à Lire en poche 2009.

 

 

Première question qui me taraude depuis que je sais que je vais vous rencontrer… Aujourd’hui nous nous voyons à Paris, mais vous n’y vivez plus. Pourquoi avoir quitté cette ville qui vous faisait tant rêver pour la région Poitou-Charentes ? (Question posée trois fois donc...)


(Rires) Paris est trop cher ! Je ne me suis pas du tout lassé. Je n’avais jamais mis les pieds à Angoulême. J’y ai pris un café un jour à l’occasion d’un festival de jazz et j’ai bien aimé. Je ne voulais pas être trop loin de Paris et un peu à la campagne donc c’est un bon compromis.

 

 

 

Dans Paris en noir et black vous expliquez qu’être noir et américain en France est très particulier en raison du fait que les Français ont cette admiration pour les Etats-Unis. Depuis la sortie du livre, la politique gouvernementale s’est durcie et la question de l’identité nationale est plus présente que jamais. Alors pour vous c’est quoi être français ? (Beaucoup trop longue cette question !)


(Rires) Je ne me sens pas français mais je ne me sens pas non plus américain. La nationalité est juste un passeport. C’est une question d’identité qui va plus loin.

 

 

 

Au moment de la sortie de Jupiter et moi il y a quelques années, vous avez déclaré « J'aimerais aller en Afrique, y perdre mes papiers et essayer de rentrer en France. » Qu’en est-il de ce projet ambitieux ?


C’est toujours une ambition. Je voulais le faire pour faire un livre, mais cette question de clandestinité est partout. Les journalistes, les documentaires... on la trouve partout aujourd’hui. Je ne vois pas l’utilité de le faire pour le plaisir. Mais j’ai toujours ce projet de traiter ce sujet de l’immigration, de l’identité. Et Liana Levi a déjà publié un très bon ouvrage d’un auteur italien qui parle de ce sujet. La différence est que j’aurais été noir et lui blanc, et donc pas le même point de vue.

 

 

 

Vous avez fui un pays pour un autre, la France, où vous êtes américain avant d’être noir. On a l’impression que vous ne fuyez pas un pays, mais votre condition. (Aïe ! Cette question le dérange un peu je n’aurais peut-être pas dû la poser…)


Ni l’un ni l’autre. Ce n’était pas une fuite du tout. C’est trop facile de dire qu’un noir fuit les Etats-Unis pour des raisons raciales. On ne m’a pas forcé à quitter les Etats-Unis mais j’étais attiré par la France. Je suis en France une autre façon d’être moi, d’être un homme. Je suis un étranger ici, j’ai plus de liberté mais je n’ai pas fui.

 

 

 

On ressent beaucoup dans Paris en noir et black une certaine dualité : américain mais un peu français, noir mais pas africain, écrivain mais surtout voyageur. Elle fait partie de vous ou vous la cultivez consciemment ? Elle sert vos écrits ? (Ah il approuve mon analyse ! Ouf !)

 

C’est une partie de moi depuis très jeune que je reconnaissais et c’est aussi quelque chose que je cultive. J’aime mon côté américain mais j’aime aussi être « francisé »... Ça se dit ? Oui. Je joue avec le fait que je parle français mais pas très bien, que je suis américain en France, etc.

 

 


Le regard des Français sur les États-Unis a dû s’idéaliser un peu plus avec l’élection de Barack Obama. Les Américains ont (en quelque sorte) réussi là où les Français échoueront toujours. Les gens que vous rencontrez au quotidien vous en parlent ?


Hum hum… Oui, c’est  vrai. Dans les contextes officiels oui, dans mon village on me parle d’Obama mais pas des Français qui ne peuvent pas élire un président noir. Dans les conférences, c’est un sujet qui arrive souvent. On voit la différence entre un pays raciste comme les Etats-Unis et un pays qui ne se dit pas raciste comme la France. Les immigrés américains se sentent américains. Un noir à Chicago est un américain alors qu’un noir en France est un étranger.

 

 

 

Oui, en France, les gens ne sont pas forcément racistes mais ils ne voient pas en eux des Français légitimes…


Oui tout à fait, ce n’est pas une question d’être raciste mais de vision de l’autre.

 

 

 

Au moment des élections, vous êtes retourné voter aux Etats-Unis. C’était un acte important pour vous ?


Oui, surtout cette fois. Chaque fois je me rends aux Etats-Unis pour voter et symboliquement c’était important. Je n’ai pas confiance dans le vote par procuration. Ils comptent les votes différemment. Je voulais aussi voir si le pays avait changé…

 

 

 

Et alors il a changé ?

 
Oui et non. C’est juste un pas évolutionnaire dans le pays, et pas révolutionnaire… Évolutionnaire.

 

 

 

Il doit être le président de tous les Américains mais n’avez-vous pas envie qu’il soit un peu plus que ça ? (Pas un peu trop politique comme question ?...)

 

(Grand sourire) Moi ? Oui ! Cela fait partie de cette dualité. Je suis heureux qu’il soit un banal président d’un pays, des Américains. D’un autre côté, je veux un président plus noir, plus engagé.

 

 

 

Il ne l’est pas assez ?


Non. Il commence à montrer un côté plus évident mais seulement pendant ce débat de la sécurité sociale.

 

 

 

Il a quand même fermé Guantanamo c’est une bonne chose…

 

C’est en cours, ce n’est pas encore fermé !

 

 

 

Vous n’envisagez donc toujours pas de retourner vivre aux Etats-Unis ?

 

Même pas. Je vois que ce n’est pas un président si différent. Il a peut-être une autre perspective mais ça reste les Etats-Unis. L’attirance pour la France venait de la vie parisienne. Pour moi c’est une vie provinciale. (Il aperçoit l’expression sur mon visage et précise...) Par rapport à New-York ;  ici je peux passer des heures dans les cafés. J’adore la France et je ne pense pas à vivre ailleurs, non.

 

 

 

Comment expliquez-vous que vous n’êtes pas beaucoup lu là-bas ? Les Américains ne sont pas prêts à entendre ce que vous avez à dire ? (Aoutch, j’espère qu’il ne prendra pas mal cette question...)

 

(Rires) Tout à fait, c’est exact. Je pense que maintenant ils commencent à être prêts. Je parlais des choses qu’ils ne voulaient pas entendre, les conditions de vie à Harlem par exemple, la ghettoïsation. Ils n’étaient pas prêts tout simplement.

 

 

 

En lisant vos écrits on note qu’ils sont tous les étapes d’une quête identitaire qui commence avec Mississipi solo. Où en êtes-vous dans cette quête personnelle ? Avez-vous trouvé qui vous étiez à travers tous vos voyages d’écrivain-nomade ?


De finir la quête, non… mais… de me connaître, oui et cela depuis longtemps ! Il y a le Eddy Harris de la politique et le Eddy Harris privé qui se connait très bien et ce depuis très jeune. Pour les livres, j’utilise cette métaphore pour les gens qui cherchent à se connaître. Je sais que mon identité, si une telle chose existe, est faite de plusieurs choses : pas d’une identité nationale, ni noire ni quoi que ce soit. J’ai décidé il y a très longtemps que je peux choisir mon identité, je connais des Blancs plus noirs que moi et qui s’identifient aux Africains même s’ils n’ont jamais mis les pieds en Afrique. Mon identité change et je la choisis.

 

 

 

Vous vous considérez comme un auteur politique et engagé ?


Malheureusement, oui…

 

 

 

Revenons à Paris en noir et black. La traduction du titre en français est très forte et lourde de sens. Est-ce un choix de la maison d’édition ou le vôtre ?


On a travaillé ensemble mais c’est moi qui ai choisi ce titre. Je savais que je voulais parler de cette différence entre les Noirs aux Etats-Unis et les Noirs français. Mais c’est la maison d’édition qui voulait que je mette Paris dans le titre donc j’ai joué avec ça.

 

 

 

Parlons un peu de Harlem. Y êtes-vous retourné depuis vos deux années passées là-bas ? Ou après l’écriture achevée ?


Oui, oui, j’y étais il y a deux mois. Chaque fois que je vais à New-York je vais faire un tour à Harlem. Je voulais visiter cette petite école où j’ai fait mon « after school ». J’y vais souvent, juste pour manger.

 

 

 

Rien ne change ?


Si, le quartier change. Bill Clinton s’était installé dans le quartier... enfin un bureau lors de sa présidence ce qui a augmenté les loyers, a attiré les Blancs et a repoussé les Noirs pauvres qui ne peuvent plus payer le loyer. Les acheteurs ont racheté et réhabilité. Il y a 10 ans c’était difficile de trouver un Blanc, maintenant ils sont partout comme des fourmis… (Rires)

 

 

 

Vous pensez qu’un jour quelqu’un pourra se promener dans Harlem sans craindre pour sa vie ? C’est utopique ou il faut garder espoir ?


La plupart des gens n’ont pas peur pour leur vie, ils sont juste des résidents dans un quartier sensible. C’est vrai qu’en remontant du métro jusqu’à mon appartement c’était un peu sombre. Est-ce que j’avais peur pour ma vie ? Non. D’une agression, peut-être. Ce que l’on lit et ce que l’on voit à la télé sur ce quartier n’est pas la vérité dans sa complexité. Il y a des coins plus dangereux que d’autres et aussi des coins « plus faciles ».

 

 

 

Vous parlez français, vous n’avez jamais songé à écrire en français ? Et en plus ça économiserait des frais de traducteurs à Liana Levi…

 
(Rires) Si, j’y pense ! J’ai cette envie et si je réussissais c’est une autre question. Ce n’est pas seulement une question de m’exprimer en anglais qui est importante. Je touche à la langue et à ses racines aussi. Je ne peux pas dire que je peux écrire en français, mais ne perdrais-je pas quelque chose en français ? L’écrivain tchèque Kundera par exemple, maintenant qu’il écrit en français je trouve qu’il a perdu quelque chose. Est-ce qu’en français je peux écrire sur les mêmes sujets ? Sur cette quête identitaire. Je ne sais pas encore, je  testerai en écrivant !

 

 

 

Dernière question. Lorsque j’ai fini de lire Paris en noir et black je n’avais qu’une envie : connaître la suite de l’histoire, la suite de votre quête initiatique et identitaire. Quels sont vos projets littéraires ?


Je suis en train d’écrire un polar ; avec Paris en noir et black c’est la clôture de quelque chose. Il y a tous mes ouvrages à la fois sur l’Afrique, la diaspora, mon père et puis Paris qui fait partie de cette diaspora après la guerre des Noirs qui sont venus trouver une vie ici. Ma quête d’identité est j’espère terminée. Le polar est juste un livre pour le plaisir. Après, peut-être faire un livre sur l’identité nationale. Être noir en 2010, qu’est-ce que ça signifie ? Il n’y a aucun pays où 100% des gens sont originaire de ce pays. Il y a des ethnies partout. Les gens bougent. Je veux toucher à cette question d’identité.

 

 

 

Prévu pour ?


(Rires) Euh… Selon Liana Lévi pour la semaine prochaine, elle m’envoie des sms tous les jours car j’ai fait l’erreur de lui donner 100 pages. Si je terminais la semaine prochaine il serait peut-être prêt pour la rentrée en septembre.

 

 

 

Il ne sera pas prêt donc !

 
Non car je voyage beaucoup, je vais en Italie, je dois retourner aux Etats-Unis dans les prochaines semaines… mais à la fin 2010 il sera publié, j’espère... (Rires)

 

 

 

J’ai une autre question en fait... Est-ce que vous avez remarquez la belle métaphore entre notre lieu de rencontre et vous-même... ? (Il réfléchit... et éclate de rire !)


Ah oui c’est vrai... Je n’y avais pas pensé.

 

 

 

Merci beaucoup pour votre temps, vraiment merci beaucoup et merci de m’avoir répondu. (Arrête de lui dire merci Maeva il a compris là et lâche-lui la main aussi...Voilà c’est mieux.)

Je repars de la gare Montparnasse les jambes encore flageolantes mais le sourire aux lèvres et le laisse dans l’espace « Grands Voyageurs » qui lui sied si bien. Pas une minute à perdre il faut que je rédige au plus vite cette heure passée avec Eddy Harris pour ne pas en oublier une miette. Un dernier message dans la gare annonçant un retard de TGV et je m’engouffre dans la bouche du métropolitain parisien...

Maëva Saïd Ali Bacar, LP

 

Eddy L. HARRIS sur LITTEXPRESS
Eddy-Harris-Paris-en-noir-et-black.gif





Article de Chloé sur Paris en noir et black









Article de Pauline sur Jupiter et moi.

 

 

 

 

 

 

Harlem

 

 

 

 

Article de Benjamin sur Harlem 

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Published by Maeva - dans Entretiens
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commentaires

Marc Lefrançois 21/04/2010 11:43


Merci de m'avoir fait découvrir cet auteur qui a l'air très sympa...


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