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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 07:00

Catalogue-bleu-autour-2013.jpg

Nous sommes restées silencieuses pendant une bonne partie du voyage. Chacune essayant d'imaginer l'exercice tout nouveau qui nous attendait. Notre interlocutrice ne se résumait pour l'instant qu'à une voix chantante et quelques courriels brefs. Le train s'immobilise et nous passons brusquement d'une rame de TGV aux couleurs criardes, à un Paris laiteux. Tous les tons de gris se dégradent délicatement, du métro au quartier du Marais où nous avons rendez-vous avec la traductrice Elif Deniz. Nous ne le savons pas encore mais les couleurs vives de la Turquie et son chaud soleil, un chauffage au gaz à la terrasse du café de la Perle, nous attendent …

Dans son dernier message, Elif Deniz nous a proposé de la retrouver d'abord à l'espace des Blancs-Manteaux, où se tient, ce samedi 17 novembre 2012, le salon des Éditeurs indépendants. La maison d'édition  Bleu Autour pour laquelle elle traduit y présente sa collection. En pénétrant dans l'ancien marché couvert des Blancs-Manteaux, nous découvrons une véritable caverne d'Ali-Baba : de petits bijoux d'ouvrages s'amoncellent sur les tables d'exposition. Nous déambulons quelques instants entre les allées, admirant jaquettes et papiers et surtout l'incroyable diversité des sujets proposés, avant de nous arrêter devant le stand de Bleu Autour. Plus question de résister : en l'attendant, une petite pyramide de livres est édifiée, la transaction effectuée, et leur nouveau propriétaire dans la joie de l'attente de les lire …

Nous faisons tout d'abord la connaissance de Patrice Rötig, directeur de la maison d'édition Bleu Autour. Il ne tarde pas à nous présenter Elif Deniz, qui nous a rejoints : une poignée de main franche, un sourire chaleureux et nous sommes sous le charme d'une belle femme brune à l'accent chantant, passionnée par son deuxième métier. Elle ne se départira pas de sa joyeuse humeur et de son rire en cascade, pendant toute notre conversation. Nous marchons au hasard à la recherche d'un café. Patrice Rötig se joindra à nous un peu plus tard.



En quelles langues traduisez-vous ?

Elif Deniz : Je traduis exclusivement du turc vers le français. Je n’ai pas suivi de formation de traductrice. Je suis d’origine turque et je parle français depuis l’âge de onze ans, j’en ai cinquante aujourd'hui. J’ai fait mes études secondaires au lycée français Galatasaray d'Istanbul puis mes études supérieures à l’Université de la Sorbonne à Paris, en économie. Je suis chercheur en économie internationale. C’est pour cette raison que j’utilise deux noms différents. Je traduis sous le nom d’Elif Deniz, mes deux prénoms et je signe mes articles sous le nom de Deniz Ünal. Je travaille toujours à plein temps dans ce domaine au CEPII (Centre d'Études Prospectives et d’Informations Internationales).


Comment êtes-vous devenue traductrice ?

Je suis venue à la traduction à une période très difficile de ma vie. Et je me suis tournée vers le poète Orhan Veli. Mon père me récitait ses vers depuis l’âge de trois ans. En Turquie, sa poésie se transmet de façon très orale, un peu comme en Afrique. Cela ressemble à des chansons et tout le monde connaît des vers d’Orhan Veli. Ce sont des vers libres. Un ami m’a suggéré de publier ma traduction. Et, de fil en aiguille, j’ai fini par rencontrer Patrice Rötig qui, depuis, est devenu mon compagnon. C’est une histoire d’amour, finalement ! Mais j’ai remarqué que même si certains traducteurs sont issus de la traductologie, une bonne partie, pour les langues peu courantes en Europe, peuvent avoir des parcours comme le mien.



Un synonyme ou une périphrase pour « traducteur » ?

En France, on dit « traduire c’est trahir » mais je n’y adhère pas. J’avais envie qu’Orhan Veli soit connu en France. Et c’est ainsi pour tous les auteurs que je choisis. J’ai envie de les faire connaître, de les transmettre. Je veux faire naître une rencontre entre l’auteur et le lecteur, je me vois comme une sorte de médiatrice.



Voyez-vous la traduction comme une forme de création ?

Non, au début du travail, je ne pars pas de cette idée-là. Je ne suis pas écrivain, moi-même. Je précise cela car certains traducteurs le sont et ont une autre idée de l’écriture, parfois. Ils ont leurs propres rites, leur propre façon de faire. J’essaie au maximum de rendre le style de l’auteur, d’être le plus proche possible. Mais puisqu’une langue est intraduisible au sens littéral, au final, une traduction devient nécessairement une création, à quatre-vingt-dix pour cent. C’est une invention pour moi. Et je le constate, une langue, ce sont des manières de dire, beaucoup d’expressions, de constructions, de phrases types. Il faut réussir à rendre ça, même si c’est parfois éloigné du sens littéral. D’ailleurs, Patrice Rötig vous le confirmera, le traducteur touche des droits d’auteur, car on considère que c'est un métier de créateur.



Êtes-vous plutôt sourciste ou cibliste ?

Je peux dire que je suis les deux ! Pour ma part, je travaille toujours avec une personne dont le français est la langue maternelle et qui l’écrit très bien. Bien sûr, je fais très attention au turc. Mais j’ai pu constater que pour certains traducteurs du turc, la qualité du français n’est pas là. Et grâce à ma longue pratique du français, je « sais » si la traduction proposée est juste ou non par rapport au turc. Et je discute de cela avec la personne qui traduit avec moi. J’effectue un va-et-vient entre les deux langues. Je suis très compétente en ce qui concerne la source car mon niveau de turc est soutenu. Ma famille était très cultivée et mes parents pratiquaient un turc ancien que mes enfants ne comprennent pas parfois. Je maîtrise l’évolution de la langue turque sur cent ans. Je peux retrouver l’étymologie des mots anciens, arabes, persans ou ottomans.

 

Le turc est une langue ouralo-altaïque qui a beaucoup évolué depuis le début du XXème siècle. Depuis la fondation de la République en 1923, la langue s’est rapprochée de l’anatolien, lui-même proche des langues de l’Asie ; on a retrouvé une partie de ces racines ouralo-altaïques. Et pour comprendre certains auteurs ou même nos parents, nous avons besoin de connaître l’ottoman pour certaines expressions abstraites. Je me suis aperçue que je comprenais certains mots dans une conversation entre deux Indiens ou deux personnes s’exprimant en persan.

 

La traduction est un acte profondément humain. Il faut connaître tellement de choses, la culture des pays, parfois même des chansons : il faut « doublement » savoir, la culture des deux pays. Et ensuite, la technique est importante, en ce qui concerne « la plume », pour que tout cela soit bien rendu. Et cela passe par des années d’assimilation de la langue.



Quel est le traducteur qui vous inspire dans votre langue ?

N’étant pas du métier, j’ai très peu regardé le travail des autres traducteurs dans ma langue. Mais, en revanche, je suis une véritable lectrice et je lis beaucoup et toujours les ouvrages dans la langue d’origine, en turc, jamais traduits en français. Mais par exemple, Münever Andaç, la compagne du poète Nazim Hikmet, qui a traduit aussi bien Yachar Kemal et Orhan Pamuk avant de mourir, était une très bonne traductrice. Je ne sais pas s’il y a eu de meilleure traductrice depuis.



Quelle est votre première traduction ?

Orhan-Veli-Va-jusqu-ou-tu-pourras.gifMa première traduction est Va jusqu’où tu pourras d’Orhan Veli. Il ressemble un peu à Prévert. J’ai commencé à le traduire en 2007. Il a été publié en 2009.



Répondez-vous à des demandes ou proposez-vous les traductions vous-mêmes à votre maison d'édition ?

Ma collaboration avec la maison d’édition Bleu autour est une histoire familiale maintenant. Je suis aussi responsable du domaine turc et je sélectionne les auteurs que je souhaite traduire. D’autres maisons d’édition m’ont proposé de traduire des textes. Car il y a peu de traducteurs de turc en France et pourtant une littérature turque très riche, abondante et peu connue. Donc il y a forcément une demande mais je n’ai pas beaucoup de temps et j’ai un autre métier. Mes refus concernant les propositions de traduction sont liés à ce manque de temps.


Enis-Batur-Le-facteur-d-Uskudar.gif
L’éditeur est-il votre seul interlocuteur ou avez-vous des contacts avec l'auteur ?

Bien sûr, j’ai des contacts avec les auteurs vivants. J’ai discuté avec Enis Batur pour Le facteur d’Üsküdar. Je l’ai aidé à reprendre la traduction de Jean Descat (celle qu'il avait faite pour les éditions Arfuyen dans les années 90). Jean Descat a traduit très rapidement ce livre d’Enis Batur car il avait très peu de temps. Je l’ai retravaillée. À la fin, Patrice Rötig a relu le texte. C’est un travail à trois. Je voudrais rendre hommage à Jean Descat qui a une très belle plume en français. Le cas des couples de traducteurs, dans le cas du turc, est assez fréquent, je crois. Au début de la République turque, il y avait un Bureau des traductions. Pour le russe par exemple, il y avait un traducteur turc d’origine juive, arrivé de Russie à vingt ans et qui traduisait Dostoïevski en collaboration avec un Turc de Turquie. Cet homme est devenu ensuite un grand diplomate. Ils étaient célèbres tous les deux. Je trouve que la traduction à quatre mains est la meilleure configuration. Surtout si le second a une très bonne plume. Le style final est très important.

Au sujet d’Enis, je ne l’ai pas trop interrogé sur ce qu’il voulait dire. Je le comprenais parfaitement. Il parle très bien le français. Il a suivi sa scolarité en français, comme moi. Alors je le questionne en tant que lectrice, je lui demande ce qu’il a voulu dire. Mais lui, en revanche, ne m’a pas fait de remarques, ne m’a rien fait changer dans ma traduction et c’est très rassurant. J’ai aussi repris la traduction d’un poète contemporain chypriote, Mehmet Yasın, publié dans J’ai vu la mer, une anthologie de la poésie contemporaine turque, éditée par Bleu autour. Mais je ne l’ai pas interrogé sur ses oeuvres.

J’ai également eu des contacts avec Fürüzan. Le travail était plus littéraire, notamment pour deux de ses nouvelles assez abstraites, dans Pensionnaire d'État. Je lui ai posé des questions sur le style. Le fait de pouvoir discuter avec l’auteur est important afin de le faire connaître, de le situer.

C’est un travail qui nous tient à coeur avec Patrice Rötig.

 

La sonnerie du téléphone nous interrompt. Patrice Rötig appelle Elif Deniz au téléphone pour lui proposer de nous rejoindre à la terrasse du café de la Perle. Elif Deniz reprend le fil de son explication.

Dans le livre de Fürüzan, il y a beaucoup de détails autobiographiques. Certaines de ses nouvelles sont des « concentrés » de son enfance pouvant être difficilement compréhensibles sans une bonne connaissance de l’auteur et de ses oeuvres. J’ai discuté de ce sujet avec elle. Je lui demandais qu’elle me confirme que j’avais bien compris. J’ai pu constater en discutant avec une amie turque, écrivain elle-même, Ayse Sarısayın, que l’auteur n’a pas forcément conscience du ressenti du lecteur ou de l’analyse que ce dernier peut avoir de son texte. Le lecteur peut l’aider à découvrir des choses inconscientes, auxquelles il n’a pas pensé. Il peut y avoir plusieurs lectures d’une même chose racontée par l’auteur et ce dernier peut l’accepter.


Être en contact avec les auteurs vivants et pouvoir discuter avec eux est un vrai cadeau. Tout n’est pas forcément merveilleux dans ce métier. Car d’une certaine manière, vous désacralisez le texte.

Pour Orhan Veli, par exemple, ses poèmes ont quelque chose de magique. Ils s’imposent tellement simplement.

Patrice Rötig nous rejoint à la terrasse du café. Il nous a retrouvées sans difficulté : « Ah, ça travaille là … » Il s’installe à côté de nous tandis qu’Elif Deniz poursuit :

En traduisant, on comprend l’articulation du texte, le système de l’écrivain, tout cette construction très travaillée. On voit l'envers du décor. C’est dans ce sens que j’utilise le mot désacralisation du texte tel que vous l’aviez découvert en tant que lecteur. Mais d’un autre côté, quand vous découvrez des choses et que vous les partagez avec l’auteur, là, ce sont de vrais cadeaux. Vous allez plus loin avec lui.

Patrice vient de se faire relayer sur le stand de Bleu autour. Il nous propose un café et, n'ayant pas déjeuné, se commande un en-cas.

Je travaille aussi beaucoup sur les textes d'auteurs décédés. Comme j'ai l'incroyable liberté de choisir les auteurs selon mes propres goûts, souvent, ce sont des auteurs disparus. La littérature turque a été longtemps dominée par un courant de réalisme social dont faisaient partie quelques grands auteurs connus en France ou à l’étranger, comme Yaşar Kemal. Ce sont « nos » Zola. Et les jeunes écrivains en ont souffert. Quant à moi, j’aime beaucoup les « petites voix », celles des individus qui paraissent anodines, qui ne prétendent à rien d'autre qu'à vivre, qui semblent loin des grandes causes. Comme Tezer Özlü, ou Fürüzan. Tezer Özlü d'ailleurs est plus sociale et aussi plus écorchée que Fürüzan, qui met plus de distance, est plus dans la retenue et la puissance contenue. Mais elles n'ont pas le même âge, Fürüzan est plus âgée, et Tezer Özlü est morte très jeune.

Tezer Özlü est pour moi, et beaucoup d'intellectuels en Turquie, une auteure culte. Pourtant, elle n'y est pas très connue. Son histoire me fait un peu penser à celle de Sylvia Plath. Et sinon, je traduis beaucoup les oeuvres de Saït Faïk, que j'adore et qui est un écrivain majeur, reconnu en Turquie mais peu connu en France.



Existe-t-il une concurrence entre les traducteurs de turc ?

Non, les travaux se répartissent naturellement entre les traducteurs. Nous sommes très peu de spécialistes. Et à condition de bien le vouloir, il y a toujours du travail.



Votre texte est-il systématiquement relu par une personne dont le français est la langue maternelle ? Discutez-vous de vos interrogations lors d'un travail avec un autre traducteur ?

Je travaille toujours à quatre mains et je discute beaucoup avec ma ou mon collègue de traduction. Mais je lis toujours avec beaucoup d'intérêt ce qu'ont écrit les autres traducteurs, ou ce qu'ils ont dit. Je les côtoie également.



Avez-vous déjà retraduit un texte ?

Il m'est arrivé de traduire pour la seconde fois un texte qui avait déjà été traduit en français comme pour Orhan Veli. La première traduction avait été éditée par Arfuyen, spécialisée en poésie, mais l'ouvrage était épuisé. (J'écoute Istanbul, traduction de M. E. Tatarag̃si et Gérard Pfister, Arfuyen, 1990) Il s'agissait également d'une traduction à quatre mains mais quelques poésies et non toute son oeuvre. Habituellement, je choisis plutôt des auteurs qui ne sont pas connus.



Qui aimeriez-vous traduire ?

Je souhaite traduire d’autres textes d’Enis Batur. Et puis avec Patrice, nous avons un projet de livre collectif sur des enfances turques, racontées par une trentaine d'auteurs qui gravitent autour de la maison Bleu autour ou écrivent pour elle et composent une mosaïque intergénérationnelle, culturelle et de langues très intéressante. Les textes s'étaleront sur une longue période de l'histoire de la Turquie.



Patrice Rötig : Comme j'ai passé une partie de mon enfance en Turquie, j'écrirai un texte également. Cet ouvrage fera suite aux livres d’enfance de Leïla Sebbar, deux recueils de textes, Une enfance juive en Méditerranée musulmane, avec parmi les auteurs Tobie Nathan et Une enfance corse, pour lequel Jerôme Ferrarri a écrit un texte.



Quelle autre littérature aimeriez-vous traduire ?

Elif Deniz : J’ai traduit des nouvelles, des essais, des fictions, des poèmes en vers libres. Je necrois pas qu'il y ait de genres à traduire mais seulement des textes.



Aimeriez-vous aborder plus particulièrement certains sujets ?

Comme je l'ai évoqué tout à l'heure, je n'aime pas forcément ce qu'on appelle les grandes causes. Je suis plus attirée par la sincérité humaine, la simplicité. C'est plus difficile d'aller vers le dénuement, en fait, d'abandonner tout le decorum.



Comment commence un travail de traduction ?

Quand je lis l'ouvrage pour la première fois, je connais déjà très bien l'auteur et l'ensemble de son œuvre. Je traduis d’un jet en progressant dans le texte. J'estime important de procéder ainsi.

Patrice Rötig : Elif fait soixante-quinze pour cent du chemin. Puis j'en fais quinze, ou Agnès Chevallier et pour finir, Elif en refait cinq pour cent. Elle corrige ce que nous avons modifié. Il faut qu'il y ait un « passage » par la langue maternelle.

Elif Deniz : Le texte fait sans cesse des allers-retours entre les traducteurs. Je conserve toujours une longueur d'avance sur la seconde relecture car il faut que je puisse leur fournir des informations par rapport au texte.

Patrice Rötig : Ce qui est intéressant dans cet exercice, c'est qu'il faut également connaître la langue d'Elif Deniz. Il faut bien se connaître également. En turc, par exemple, les genres n'existent pas. Donc il faudra être vigilant sur cette différence avec le français, dans les traductions d'Elif. Et quand Elif reprend notre texte, elle a une perception très fine du travail effectué et se rend compte immédiatement si les difficultés de la traduction ont été surmontées, ou si on l'a mal comprise. Alors on cherche à nouveau jusqu'à ce qu'elle valide notre proposition.

Elif Deniz : J'aime vraiment les auteurs. Avec mon travail, je comprends peut être un peu plus les intentions de l'auteur, qu'un lecteur ordinaire. Peut-être s'agit-il d'intuition... Il y a surtout ma lecture de l'auteur et je souhaite lui être fidèle. Je n'ai jamais cessé de lire mais depuis mes études je lisais surtout dans d'autres langues. Grâce à la traduction, j'ai recommencé à lire des auteurs turcs. Je veux rendre justice à l’auteur mais sans pour autant traduire littéralement. Plutôt dire dans une nouvelle langue, ce qu'il aurait pu dire dans cette langue. E je peux introduire des notions qui n'existent pas du tout en turc.

Patrice Rötig : Comme vous le savez, certaines expressions sont parfois intraduisibles dans une langue. Il faut alors trouver un moyen, parfois même améliorer la langue. Tu te souviens, l'autre jour, tu as discuté de ça avec Rosie (Pinhas-Delpuech) qui t'avait fait des propositions au sujet de Saït Faïk. et finalement tu es revenue vers le turc, on a cherché à nouveau. Et c'était bien meilleur parce qu'on a cherché plus loin. On a fini par trouver la bonne expression en français. Elif disait que l'écriture de Saït Faïk, en turc, était chaotique. Mais cela arrive parfois, que les traductions soient « meilleures » que les originaux.

Elif Deniz : Surtout quand c'est traduit par des écrivains.

Patrice Rötig : Trouver un bon traducteur est difficile. Tout se joue en français. Il faut être « caméléon ». Pour Tezer Özlü par exemple, la traduction est primordiale car tout est dans l'économie de la langue. C'est pourquoi c'est très difficile à traduire.

Elif Deniz : Pour Tezer Özlü, on peut parler d'un nouveau langage, d'une nouvelle manière de raconter. Le ressenti compte beaucoup.



Des outils spécifiques ? Vous documentez-vous avant de traduire ?

J'ai quelques anciens dictionnaires turc – français, ou de turc, d'ottoman, de français. Mais j’utilise surtout internet, notamment le site turc de TDK (Türk Dil Kurumu - Institut de la langue turque), et son grand dictionnaire. J'ai besoin de connaître tous les synonymes ou équivalents en turc d'abord.

Patrice Rötig : Mais Elif va aussi sur les dictionnaires arabe-turc ou persan-turc. On voyage ... Il faut des oiseaux rares pour traduire le turc.



Un moment de prédilection ou un moment obligé pour travailler ?

Ayant un autre métier je travaille pendant mon temps libre, les week-ends, le soir, les congés ... Je travaille sur mon ordinateur ce qui me permet d’être mobile.



Quelles sont les difficultés de la traduction en poésie ?
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Pour J’ai vu la mer, l'anthologie de poésie contemporaine, j'ai eu la chance de pouvoir travailler avec Pierre Chuvin, un grand universitaire (ancien directeur de l'Institut français d'études anatoliennes (Georges-Dumézil) d'Istanbul, Professeur émérite de langue et littérature grecques antiques à l'université de Paris-X Nanterre), spécialiste du grec ancien et qui comprend et parle très bien le turc. Il traduit très bien la poésie car il connaît la poésie Divan (poésie classique turque dite du Divan, à partir du XVIe siècle). Pierre Chuvin a souhaité reprendre la traduction des poètes modernes avec moi. Ces poètes ont été sélectionnés par Enis Batur, des années 80 jusqu'à aujourd'hui. Et même si je ne connaissais pas autant la poésie que lui, en ce qui concerne les poètes modernes, j’ai une bonne intuition du rythme et du sens. Ma faculté de grande lectrice me permet de m'approcher au plus près de la poésie, de faire corps avec le poète. Cela arrive seulement si j'aime profondément ce que je lis. et comme il s'agissait de ma langue maternelle, j'ai pu l'aider sur certains points.



Pourquoi ne pas publier une édition bilingue pour la poésie ?

C'est d'abord un choix éditorial de Patrice et moi-même et aussi par commodité. Le recueil d’Orhan Veli aurait été trop épais et difficile à tenir en main ou dans le sac.

Patrice Rötig : Finalement, je le regrette un peu. Lors de présentations de l'ouvrage en public, Elif lit un des poèmes en turc, et magistralement d'ailleurs, Cap sur la Liberté. Le C.N.L. par exemple, incite à éditer des bilingues.

Elif Deniz : Je trouve que les éditions bilingues sont davantage nécessaires pour les langues qui touchent un grand lectorat comme l'anglais, ou l'espagnol. Pour les autres, ça se discute. Et en ce qui me concerne, j'aime bien me promener avec mes livres de poésie et je n'aime pas qu'ils soient trop encombrants.

Patrice Rötig : On pourrait utiliser un papier plus fin. Après, c'est un choix d'éditeur.



Considérez-vous les notes de bas de page du traducteur comme des échecs ?

Elif Deniz : Pas du tout !

Patrice Rötig : Certains traducteurs considèrent les notes comme des échecs, et n'en veulent pas. Je trouve cela dommage. Chez Bleu Autour, nous sommes plutôt prolixes en notes de bas de page.



Y a-t-il des traductions que vous voudriez refaire ?

Elif Deniz : Non, car nous travaillons à plusieurs, en profondeur sur les traductions. Nous avons toujours beaucoup discuté. Je crois que nous avons donné le meilleur de nous-mêmes à chaque fois.

Patrice Rötig : C’est en quelque sorte un artisanat.

Elif Deniz : Par exemple, j’ai mis six mois à traduire Les nuits froides de l’enfance de Tezer Özlü, en dehors de mes heures de travail d'économiste, pendant mes vacances. Il faut y inclure également tout le travail de recherches pour bien la situer. Sa vie a été très compliquée. Même pour un livre avec si peu de pages, il a fallu que j'entre en relation avec sa soeur, avec son frère. Et j'ai pu bien comprendre son univers et le restituer.

Patrice Rötig : Son écriture est très elliptique. Et le fait d'avoir les repères chronologiques permet de mieux la comprendre. Elle s'attache à casser la temporalité très consciencieusement, elle concentre tout. Elle perd le lecteur à dessein. Elle est très moderne en cela.



Comment se calcule la rémunération ?

Elif Deniz : C'est une question pour Patrice ça ! C'est très réglementé !

Patrice Rötig : C'est une rémunération au feuillet. La maison d’édition demande l'aide du CNL par le biais de dossiers. Soixante pour cent du montant de la traduction sont accordés si le feuillet est payé au moins 21€. Ce qui est le cas pour Bleu Autour.

Elif Deniz : Le ministère de la Culture turc nous accorde des aides via le TEDA Project. C'est un projet favorisant la diffusion de la littérature turque à l’étranger. Cette aide a été mise en place parallèlement au Bureau des Traductions, datant du début de la République (1923). Ce Bureau avait choisi sept cents oeuvres de la grande littérature classique étrangère pour les faire connaître aux Turcs, grâce aux traductions des plus grands traducteurs-écrivains de l'époque. Au début des années 2000, l’État turc a eu l'idée de diffuser la littérature turque dans le monde.

Patrice Rötig : L'aide n'est pas accordée systématiquement. Elle m'a déjà été refusée. Mais ils ont subventionné la traduction de Saït Faïk, en dépit de son homosexualité.

Elif Deniz : Ils ont également subventionné Tezer Özlü malgré sa vie très libre. Pour un gouvernement aussi tourné vers l'Islam ... Nous avons besoin des subventions. La traduction n’est pas une « affaire » pour les petites maisons d’édition. Cela représente de grosses charges. Il faut réussir à se maintenir en équilibre.

Patrice Rötig : Cela reste difficile de vendre même de bonnes traductions. Pour le livre de Yaşar Kemal, nous avons réussi à atteindre les 1500 exemplaires. En général, nous considérons qu’une publication « marche » lorsque nous en vendons 1000 exemplaires. Elle « marche » très bien à partir de 2000 exemplaires vendus.



Avez-vous envie d'écrire ?

Elif Deniz : Oui, je vais tenter l’expérience dans le livre d’enfance turque que nous publierons.



Participez-vous à des colloques de traducteurs ?

Je fréquente d'autres traducteurs qui sont des amis.Comme Yiğit Bener, par exemple, qui a publié chez Actes Sud et a traduit Voyage au bout de la nuit de Céline. J'ai participé à une session de formation au CITL, à Arles pour des traducteurs qui se formaient à la traduction du turc vers le français. N’étant pas du métier, et à cause du manque de temps, je ne participe pas aux colloques. Je suis inscrite à l’ATLF depuis peu.



Quelles qualités faut-il privilégier lorsqu'on veut devenir traducteur ?

Rigoureux, généreux. Et surtout aimer le texte qu'on veut traduire. Il faut faire corps avec l’auteur et avec le texte afin de pouvoir le transmettre. Il faut essayer d'être fidèle à l'auteur. Je ne parle pas de fidélité littérale. Il faut respecter son authenticité, ne pas apparaître soi-même, éviter la sur-traduction et la sous-traduction.



Quels seraient les écueils à éviter pour un jeune traducteur ?

Patrice Rötig : Il ne faut pas s'improviser traducteur. Il faut avoir une bonne connaissance de la langue d’origine et de cible ainsi qu’une belle plume. En passant trois ou quatre ans à Istanbul, les gens s’imaginent qu'ils vont pouvoir devenir traducteur de turc.

Elif Deniz : S'ils n'ont pas une bonne connaissance de la langue, il faut qu'ils travaillent avec des Turcs.

Patrice Rötig : Il faut aussi qu'ils aient une plume en français : c'est plus rare...

 

 

 

Fürüzan, Pensionnaire d'état
 

 

En turc, certains mFuruzan-Pensionnaire-d-etat.gifots donnent une information familiale sur le personnage (abla, teyze amca abi). Dans le texte de Fürüzan, vous avez choisi de traduire yayla par « estive ». Les mots turcs transportent toute une imagerie populaire. Les prénoms turcs ont une signification voire une connotation également. Comment procédez vous pour contourner ces difficultés ?

Elif Deniz : Yazlık par exemple, veut dire littéralement « maison d'été ». Mais en français il faudrait dire « maison de campagne ». Mais les yazlık ne sont pas à la campagne en Turquie mais au bord de la mer. Et ce sont parfois des constructions récentes. Pour Fürüzan, j'ai eu un problème avec le mot evlatlik. Evlat veut dire « enfant ». C'est différent de çocuk qui veut aussi dire « enfant ». Evlat c'est plus la relation d'un parent à son enfant. Ce mot doit être arabe ou persan. Evlatlik aurait le sens de « qui tient lieu d'evlat ». Ce sont des petites filles venant de familles très pauvres qui sont données à des familles plus aisées, pour qu'elles les élèvent mais qui finalement exécutent toutes les tâches de la maison. Comment traduire ce mot ? Ce sont des sortes de domestiques. Cela a été traduit par « petites bonnes ». Mais il faut conserver l'idée de l'enfant et de la bonne, et l'injustice de la situation de cette enfant, élevée comme une esclave. Il y a de la douleur dans ce mot également. Et je me retrouve presque dans une impossibilité de traduire ce mot.



Et en ce qui concerne les prénoms turcs, qui ont une signification ?

Nous avons choisi d'en traduire juste un seul : le prénom Serbest a été traduit par « Fortune ».



Et pour les notes de bas de pages indiquant les différents quartiers d'Istanbul ?

Elles ne sont pas le fait de l'auteur. Nous avons choisi de les rajouter pour que le lecteur se situe plus facilement dans la ville.

Patrice Rötig : Avec la rigueur, la générosité est une autre qualité d'Elif. Et de mon point de vue, je trouve qu'il vaut mieux en mettre plus que pas assez … Et notamment, je déplore que les grandes maisons d'éditions ne prennent pas la peine de donner plus d'informations sur les auteurs. À Bleu autour, nous établissons une biographie assez complète de l'auteur. Et c'est beaucoup de travail. Après, le lecteur choisit de le lire ou pas.

Elif Deniz : J'en ai parlé avec Enis d'ailleurs, qui se plaignait qu'on ne sache pas où, ni dans quel siècle il vivait !



« Les Ponts d'Edirne »

Comment se présentait le texte de Füruzan en turc pour signifier qu'il s'agissait de bulgare ? Votre choix pour le traduire en français : bouleverser la syntaxe.

 

On peut dire que cette famille bulgare parle « petit turc », comme on connaît l'expression « parler petit nègre ». En fait ils construisent leurs phrases en turc à l'européenne avec le verbe au milieu, entre le sujet et le complément. Alors que le turc renvoie le verbe à la fin. C'est comme si elles parlaient turc « à l'envers », avec un vocabulaire peu utilisé par les Turcs eux-mêmes.



Tezler Özlü, Les nuits froides de l'enfance
Tezer-ozlu-Les-nuits-froides-de-l-enfance.gif
Le texte est vraiment bouleversant. A-t-il été difficile à traduire ? Comment avez-vous créé cette « intimité » avec Tezler Özlü ?

J'ai découvert, à travers ma lecture, que Tezler Özlü avait « inventé » un nouveau langage pour parler d'elle. Elle utilise une narration très brisée avec beaucoup de retours en arrière, un peu comme Fürüzan. La chronologie n'est pas respectée du tout. Certains thèmes s'imposent. Et une langue différente apparaît, presque différente du turc. Nous avons beaucoup discuté de cela avec ma « seconde main » Agnès Chevallier. Et Patrice a revu tout le travail, en tant qu'éditeur à la fin.

Le but de Tezer, c'était de nous mener vers son intimité, de raconter l'indicible, comme ses séances d'électrochocs, ou pendant l'extase, lorsqu'elle faisait l'amour. Nous sommes allés lire des textes d'Apollinaire sur l'amour et le sexe pour nous aider dans la traduction, sur le côté cru.

Certains mots décrivant l'acte sexuel en turc peuvent être moins vulgaires qu'en français. La première traduction de certains passages était très plate. Il a fallu reprendre pour restituer toute la poésie du texte.

 

 

 

Une heure trente se sont déjà écoulées. Nous prenons congé d'Elif Deniz et Patrice Rötig qui ont déjà fait preuve d'une extrême gentillesse et d'une grande disponibilité. Leur journée est loin d'être terminée car le salon des éditeurs indépendants dure toute la fin de semaine.

L'échange a été intense et nous nous quittons à regrets. Nos curiosités mutuelles se sont alimentées pendant cet échange de questions. Pendant que nous les raccompagnons jusqu'à l'espace des Blancs-Manteaux, nous donnons chacune quelques explications sur notre souhait de les rencontrer.

Et pour le trajet du retour en train, quelques beaux livres à jaquette rouge …

 

  Patrice_Rotig_Elif_Deniz.JPG

 

 

Propos recueillis le  17 novembre 2012  par Nathalie et Maureen, lp.

 

 

 


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Published by Nathalie et Maureen - dans Entretiens
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