Partager l'article ! Entretien avec Fédoua LAMODIÈRE, traductrice: Samedi 14 janvier, nous avons rencontré Fédoua Lamodière, traductrice de Tsubasa RESER ...
Samedi 14 janvier,
nous avons rencontré Fédoua Lamodière, traductrice de
Tsubasa RESERVoir CHRoNiCLE des mangaka Clamp.
Clamp est une équipe de mangaka1 exclusivement composée de femmes d'une quarantaine d'années. En général, leur type de
mangas de prédilection est le shōjo2 bien que plus récemment elles aient composé des mangas plutôt seinen3.
Leur aventure de mangaka commence à la fin des années 1980. Toutes inscrites dans le même cours de dessin, elles décident de lancer leur propre
studio de création et finissent par créer leurs propres histoires au début des années 1990. Le succès est rapidement au rendez vous avec le manga culte Tokyo Babylon bientôt suivi par
RG Veda.
Leurs œuvres deviennent de plus en plus populaires. Clamp touche un large public : enfants, jeunes filles, adolescents et adultes. Elles font aussi
bien de la romance, de la fantasy que de la critique sociale. Les personnages sont approfondis avec soin.
En France, les Clamp sont très connues, par les fans de manga des années 1990 bien entendu, mais également par un plus large public : Cardcaptor
Sakura passe alors dans une émission pour la jeunesse sur M6.
Les Clamp exploitent le plus possible le monde de leurs héros et les héros eux-mêmes. Certaines séries se croisent entre elles par leurs personnages
ou leurs intrigues. L'intégralité de leur œuvre est intimement reliée, à la grande joie des fans.
Tsubasa RESERVoir CHRoNiCLE est sans contexte un bel exemple : on y retrouve les héros de Cardcaptor Sakura (Sakura et Shaolin), les héros
de Chobbits et bien d'autres. Les personnages de séries toutes confondues apparaissent selon les univers. Elle est même liée à xxxHOLiC, créant un parallèle encore plus proche
entre deux histoires qui restent indépendantes.
L’histoire débute dans le pays de Clow où vivent Sakura et Shaolan. La première est une princesse, le second est un jeune homme qui vit au
sein de la famille royale depuis que son père adoptif, archéologue, est décédé. Tous deux se connaissent depuis leur plus tendre enfance et s’aiment sans oser l’avouer.
En grandissant, Shaolan a décidé de reprendre les travaux de son père et d’explorer les ruines qui se trouvent en face du palais royal. Un soir, les
deux amis sont dans les ruines de Clow et découvrent un étrange blason. Au même moment, ils sont attaqués par des inconnus. Une force mystérieuse prend vie et fait perdre la mémoire à Sakura.
Tous ses souvenirs deviennent des plumes qui se dispersent dans les différentes dimensions.
Le magicien de la Cour envoie alors Shaolan et Sakura, évanouie, chez la sorcière des dimensions. Là, notre héros va rencontrer Kurogane, un ninja
du Japon ancien, et Fye, un magicien du pays de Célès. Tous trois demandent à la sorcière le pouvoir de traverser les dimensions. Cette dernière accepte à condition que chacun lui donne ce qu’il
a de plus précieux : Kurogane son sabre, Fye son tatouage et Shaolan doit renoncer à ce que Sakura se souvienne un jour de lui, même lorsqu’elle aura retrouvé le reste ses souvenirs.
Nos quatre héros vont donc devoir voyager de dimension en dimension afin de retrouver les plumes de Sakura, aidés dans leur quête par une joyeuse
boule de poils nommée Mokona qui, outre le fait qu’elle leur permet de voyager dans les différentes dimensions, prévient lorsqu’elle sent qu’une plume de Sakura se trouve à proximité.
La série Tsubasa
est très particulière. Elle mélange le temps et l'espace, créant un univers complexe. Le lecteur est tour à tour amené à travers les dimensions spatiales et peut observer le retour de personnages
des autres séries des Clamp. Bien que les univers soient différents, on y retrouve des héros familiers. L'histoire se scinde ensuite en deux, une seconde partie venant ajouter une distorsion
temporelle. Le lecteur a facilement pu être perdu au fil des parutions. Un détail des tomes précédents peut être essentiel pour la compréhension de la suite. Les explications données paraissent,
en outre, de plus en plus alambiquées. L'histoire même de Tsubasa est donc une difficulté en soi.
Il n'en est que plus compliqué de reprendre le travail de traduction en cours de route. Fédoua Lamodière a été l’un des traducteurs ayant œuvré sur
cette série culte. Elle a repris ce travail en cours de parution et ce jusqu'à la fin de la série. Il nous a semblé intéressant de comprendre comment un tel cas éditorial peut arriver, comment
cette difficulté peut être gérée. Notre projet nous a conduites à Paris, où Fédoua a bien voulu répondre à nos questions.

Quelle a été votre formation ? Comment avez-vous commencé ?
Fédoua Lamodière a étudié le japonais à l'Institut des langues orientales à Paris où elle a obtenu sa maîtrise.
Le milieu éditorial se construit surtout par le bouche à oreille. Elle était en licence quand une collègue la met en contact avec Glénat. Un autre
collègue fera de même pour Tonkam. « Je n’ai jamais réellement eu à envoyer une demande ou une lettre de motivation. » Fédoua est entrée en contact avec l’édition par contacts. À l’époque, il
n’existait pas beaucoup de traducteurs japonais pour le manga, ce qui rendait les choses plus faciles.
Elle a commencé en 2001 avec Pikachu’s Adventures chez Glénat puis a continué avec un one-shot de TORIYAMA Akira. La première série qui lui
a été confiée est Rave de MASHIMA Hiro, édité par Glénat en France. Elle a également participé au magazine Magnolia chez Tonkam, car le principe l'intéressait : une publication
de chapitres de plusieurs mangas chaque semaine, calquée sur le fonctionnement de la publication japonaise. Outre Tonkam et Glénat, elle travaille aujourd’hui avec Pika, Ki-oon, Kaze et Taifu
comics.
Comment vous est venue la passion du manga ?
Fédoua fait partie de la génération « Club Dorothée ». C’est au travers de cette émission télévisée qu’elle a découvert le manga (comme toute la
France d’ailleurs). Elle a suivi les séries animées alors qu’elle était au lycée et a décidé de devenir mangaka. Elle s’est orientée vers la traduction par la suite en apprenant la
langue.
Ne traduisez-vous que le japonais ? Connaissez-vous d’autres langues ?
Elle ne fait de traductions que du japonais au français. Cependant, elle a appris d’autres langues. « J’ai toujours adoré les langues étrangères. »
Aujourd’hui, ses connaissances s’étendent également à l’anglais, à l’espagnol, au russe, au chinois et au coréen. Ces deux-dernières lui sont d’ailleurs utiles pour comparer et mieux appréhender
les systèmes de signes, les kanjis4 notamment. Le japonais s’avère plus proche du coréen que du chinois.
Quels sont vos outils de travail ?
Elle utilise beaucoup le dictionnaire électronique et Google. Et surtout, plutôt que d’utiliser le dictionnaire français-japonais, elle utilise un
dictionnaire japonais-japonais.
Traduisez-vous autre chose que des mangas ?
Les mangas sont l’essentiel de son métier. Depuis peu, elle traduit des albums jeunesse chez l'éditeur Nobi-Nobi. Elle aimerait faire autre chose
comme de la littérature, des animes ou des jeux vidéo, mais les secteurs de traductions sont très cloisonnés. La littérature l’intéresserait aussi mais elle manque de contacts. Il n’est pas
facile d’intégrer un autre milieu, même si la langue traduite est la même.
Quels types de manga traduisez-vous ? Lesquels préférez-vous ?
À la base, elle traduit surtout du shōnen. Le shōjo est à son goût trop mièvre. Les sentiments sont trop figés. Toutefois, elle en traduit de plus
en plus. Le manga Parmi eux lui a véritablement montré que le genre shōjo peut aussi avoir ses qualités. Ce sont surtout les thèmes abordés qui l’intéressent. « Je n’aime pas trop les
méchants ou la guerre. » Le thème peut être un réel handicap car il nécessite un certain vocabulaire. Par exemple, il lui avait été proposé de traduire les premiers tomes de Captain
Tsubasa (alias Olive et Tom). Ayant suivi la série animée au préalable, elle aurait beaucoup aimé reprendre ce travail. Mais parce qu’il lui manquait trop de termes techniques, elle
n’a pas pu. « Il est primordial d’avoir un thème de prédilection pour faire du bon boulot. » Elle recherche surtout un aspect comique, des situations humoristiques. « Ça me permet de me lâcher. »
Elle aime aussi le yaoi5 et c’est elle qui a poussé l’éditeur de Taifu Comics à publier Gravitation dont elle a fait la traduction. Étant donné sa réputation et son
expérience, elle peut se permettre de filtrer ce qu'on lui propose.
Le plus souvent, est-ce vous qui proposez une série ou est-ce l’éditeur ?
Fédoua ne travaille pas qu'avec un mais avec plusieurs éditeurs. C'est important dans la traduction de manga d'avoir plusieurs clients avec qui
traiter, on n'est jamais à l'abri d'une rupture de contrat ou d'une fermeture de maison d'édition.
Ce sont les éditeurs qui lui proposent des séries à choisir. Elle choisit ensuite ce qu’elle souhaite travailler. Elle a proposé un seul manga,
Gravitation. Cela peut être utile au lancement d’un éditeur, lorsqu’il débute. Mais les grosses maisons savent ce qu’elles veulent et sont en général en relation avec un correspondant
sur place au Japon qui peut les tenir informées sur la situation éditoriale.
Elle a un statut indépendant : la couverture sociale est identique à celle d’un salarié mais elle n’a pas de contrat exclusif envers un éditeur.
Elle garde la possibilité de se diversifier. C’est un travail à domicile, ce qui induit une certaine liberté. Tous les échanges se font par mail.
Les contrats sont constitués par volume, sauf chez Kaze qui propose des contrats par série. Le système « au tome » permet de changer plus facilement
de traducteurs. Ce cas reste peu visible, cependant, car cela se passe en cas d’empêchements majeurs (maternité, inconstance dans les délais, etc.). La rémunération se fait par des à-valoir qui
une fois remboursés sont remplacés par des royalties calculées en fonction d’un pourcentage sur les ventes.
Elle travaille en ce moment sur dix séries différentes : Sailor Moon (Glénat), Dragon Ball Perfect Edition (Glénat), To
love (Tonkam), Lost Paradise (Ki-oon)...
Vos contrats sont-ils de traduction, d’adaptation ou des deux ?
Fédoua ne signe que des contrats de traduction-adaptation. Elle ne peut dissocier les deux. Une fois, elle a tenté une adaptation à partir d’un
texte traduit par un Japonais. La traduction seule étant trop littérale, il est difficile de l’adapter ensuite selon le public, le contexte, les personnages, etc.
Qu’avez-vous traduit des Clamp ?
Pour Tsubasa Reservoir Chronicle et XXX Holic, Fédoua les a toutes les deux prises en cours de route. Elle a également travaillé
sur une revue dédiée à ces auteures : Clamp anthology. Cela lui a permis de connaître les autres séries comme RG Veda, Tokyo Babylon, etc. L’important dans ces
traductions est de bien connaître l’univers, le contexte.
Quand et pourquoi avez-vous repris la traduction de Tsubasa ?
Elle a repris la série à partir du tome 19 et ce jusqu’à la fin de la série (28 tomes). Les précédents traducteurs étaient sur un autre projet en
parallèle qui a pris de l’ampleur. Ils ont alors arrêté leur activité de traducteurs pour se centrer sur leur projet commun. L’éditeur a demandé en urgence que Fédoua s’occupe de la reprise, ce
qu’elle a accepté.
Quelles ont été les difficultés majeures de cette reprise ?
Techniquement, il est difficile de traduire une longue série car il faut garder une certaine fluidité, une continuité dans les dialogues et les
genres représentés. L’incompréhension est à éviter. Il est nécessaire de travailler avec méthode. Dans le cas de Tsubasa, il était important de faire des résumés de chaque tome, passés
comme à venir. Il est nécessaire d’avoir une vue sur la production à venir pour éviter d’être trop approximatif dans certaines explications. Il a donc fallu rechercher des scans sur Internet,
regarder les forums de fans… Dans le cas d’une adaptation de jeu vidéo, il faut reprendre les termes, les dialogues dans une partie réelle. « On a besoin de précisions sur une série qui est
autant suivie. »
La rigueur est très importante. Il ne faut pas oublier les relations entre les personnages : on ne peut passer du vouvoiement au tutoiement et
inversement. De plus, l’utilisation des suffixes6 et leur explication doit continuer pour ne pas choquer le lecteur déjà habitué.
La série Tsubasa est particulière, elle réutilise les autres séries des Clamp. Est-ce que ça a été une difficulté ou
une aide par rapport à la traduction ?
À partir du moment où l'on connaît l’univers des Clamp, ça n’est pas une difficulté. Ça reste même intéressant car on peut replonger dans les autres
séries. C’est surtout un travail de vérification car des citations, des références sont souvent faites à partir d’une autre série. Par exemple la phrase « tout va se passer pour le mieux » dans
Tsubasa est une référence à la série Cardcaptor où l’héroïne éponyme utilise souvent cette réplique.
Avez-vous eu des liens avec les anciens traducteurs, les auteures ?
Aucun lien n’a pu se faire. Elle avait seulement l’ancienne traduction. Les délais sont trop courts et il n’y a pas le temps de poser des questions,
ni d’attendre les réponses. Les délais se rallongent encore lorsqu’il s’agit de prendre contact avec les auteurs. Il y a beaucoup d’intermédiaires entre eux : le correspondant, l’agent, l’éditeur
japonais, l’éditeur français…
Dans un cas, ça aurait été utile de contacter le mangaka. Pour une autre série, il y avait une certaine indétermination quant au genre d’un
personnage. Le japonais est une langue qui utilise beaucoup la neutralité – dans les temps, les genres, etc. Dans les dialogues, il était impossible d’utiliser le masculin ou le féminin. Or, le
genre-même du personnage devait rester flou en raison du contexte. Cela peut entraîner des problèmes pour le traducteur.
Quelles autres difficultés le japonais peut-il présenter par rapport au français ?
Les jeux de mots deviennent de vrais casse-tête et le japonais joue beaucoup sur l’homophonie. Il faudrait alors expliquer une blague par une note
de bas de page mais on perd le comique de la situation. Le lecteur se coupe de l’histoire pour suivre l’explication. Le mieux est de remplacer le jeu de mots par une sorte d’équivalent français,
toujours avec une note explicative. Lorsque le jeu de mots est graphique, qu’il intervient dans le dessin même, il est encore plus compliqué de ne pas utiliser la note de bas de page. Pour
certaines références faites dans les mangas, Fédoua peut passer une journée entière à en trouver la source.
Elle se souvient, par exemple, d'un dialogue entre deux personnages dans la série Hanakimi et d'un jeu de mots fait. Ce jeu de mots était
une référence à une publicité japonaise des années 1980 dont elle ignorait l'existence. Une journée et internet lui ont été nécessaires pour comprendre la référence que seuls les Japonais
pouvaient comprendre. L'adapter lui a également demandé une grande création : trouver l'équivalent pour un Français.
Il n’y a pas plus de difficultés à traduire le japonais qu’une autre langue. Il faut surtout faire attention aux répétitions et aux sujets liés à la
culture. Le langage des jeunes évolue tout le temps et il faut bien souvent l’adapter au public français qui évolue aussi. Il n'est pas rare que Fédoua se rende sur le net pour chercher la
traduction d'une phrase argotique afin d’en saisir le sens exact et la subtilité. Les références culturelles doivent être recherchées. Les termes réellement typiques sont laissés, l'adaptation se
fait de plus en plus ressentir. Par exemple, maintenant elle n’utilise plus le terme ramen pour désigner les pâtes japonaises mais l’expression « bol de nouilles ». Avec le recul, Fédoua
tend de plus en plus vers l’adaptation, car elle ne peut pas utiliser trop de notes ou de renvois. Malgré l’adaptation il faut s’assurer de garder un goût oriental dans le texte, on ne peut pas
le rendre trop occidental. Elle essaye de faire l'équilibre entre la traduction littérale et l'adaptation, en sachant qu'elle ne satisfera pas les deux publics.
Avez-vous fait ou aimeriez-vous essayer un autre métier ?
La traduction est le seul métier qu’elle connaisse ; elle a commencé avant la fin de ses études. Elle en vit très bien aujourd’hui bien qu’il soit
difficile de faire respecter ses droits malgré le statut d’auteur. Ils sont une vingtaine à pouvoir vivre de ce travail bien qu’il y ait de plus en plus de traducteurs occasionnels.
La série Tsubasa RESERVoir CHRoNiCLE reste une des séries les plus connues des Clamp. Il convient de saluer le travail des traducteurs pour avoir permis de la faire connaître. Nous remercions tout spécialement Fédoua Lamodière pour nous avoir éclairées sur ce travail particulier et également pour avoir permis à cette série – comme d'autres – d'être encore publiée aujourd'hui.
Interview menée par Delphine C., Laure L. et Marina B.
Notes
1. Auteur-dessinateur de mangas.
2. Mangas plutôt « fleur bleue » réservés à un public féminin, par opposition au shōnen, mangas d'aventure pour un public plutôt
masculin.
3. Mangas d'un genre plus mature visant un public adulte.
4. Idéogrammes communs à l’écriture de ces trois langues asiatiques.
5. Mangas érotiques mettant en scène des relations homosexuelles.
6. (-chan, -san, -sama, -sensei, -sempai, par exemple, accolés au nom du personnage et désignant leur statut auprès des autres personnages : ami,
supérieur, maître, personne respectable)
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B.D.
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